ACTION DE GRÂCES

ACTION DE GRÂCES

 

Frore Dupiez et Judith Dufour – Vasthi

 

Fidèle à sa tradition, à la fin de l’année 1987, le groupe Vasthi célèbre l’eucharistie de l’Ecclésia des femmes à l’occasion de la Noëlle, fête de la lumière et de la fécondité.

 

Historique

 

Flore brosse d’abord un bref historique de la fête de Noël pour rappeler sa filiation avec des festivités qui ont appartenu à d’autres traditions. Par ces rappels, nous constatons que les mythes et les symboles propres à chaque culture, à chaque moment historique, renvoient aux mêmes questions essentielles : la production de la vie et sa conservation, la mort et après…, en collant de bien près aux processus de vie et de mort dans la nature. Ces mythes et ces symboles ont pour fonction de fixer, dans les actes essentiels

de la vie, les préoccupations spirituelles des humains.

 

Noël est une fête romaine, nous dit Flore, mais d’origine orientale car elle se rattache au mythe et au rituel de Dionysos, culte relié à celui de la Déesse-mère. Dionysos est le principe et le maître de la fécondité animale et humaine. Dionysos est fils de la terre-mère fécondée par l’éclair du dieu du ciel. La terre-mère donna naissance à un jeune dieu qui symbolise la vie. À Rome, on fêtait les Saturnales, une fête de la fécondité ainsi que les Opalies, cérémonies à la déesse Ops, déesse-mère procréatrice et vierge. Au IVe siècle, Rome fixa la date de Noël au 25 décembre pour donner un visage chrétien à la fête du jeune soleil, le solstice d’hiver. C’est aussi la fête de la lune naissante et montante, la lune qui est le principe fécond, celui de la femme.

 

Or Jésus est lui aussi le fils de la Vierge, mère fécondée par l’Esprit-Saint source de vie. Si la tradition chrétienne elle-même s’est inspirée de ces fêtes païennes, c’est qu’elle participe de l’évolution des êtres humains et de leurs aspirations. Ne craignons donc pas, à notre tour, de nous unir, avec nos fécondités, à la réflexion de l’humanité afin d’enrichir sa symbolique. C’est de ces symboles que vivront nos enfants, et c’est avec eux qu’ils pourront changer le monde.

 

Célébration

 

PRIÈRE DU DÉBUT DE LA CELEBRATION

 

Que notre Ecclésia sort désormais

pétrie de nos mains de femmes

pétrie de l’espérance chrétienne de la parole faite chair

pétrie de l’esprit de notre sagesse de femmes

pétrie de l’émerveillement devant la création et les créatures

 

Que notre Ecclésia soit désormais

plus grosse de la transcendance du quotidien des femmes

 

Soyons cette Ecclésia vivante

où l’on apprend à aimer

où l’on communique avec transparence

où la vérité ne connaît pas d’obstacles

 

Soyons cette Ecclésia vivante

pleine de promesses comme les premiers cris de l’enfant qui vient de naître.

Flore

 

SYMBOLIQUE

 

Heureuses d’être à nouveau réunies, c’est autour de la table dressée chez Yvette que nous avons d’abord mis en place nos symboles :

l’arbre – la lumière – la couleur blanche – l’oeuf – le lait

 

L’ARBRE

Devant chaque assiette nous plaçons une branche de sapin. L’arbre planté dans la terre nourricière à son tour nourrit les animaux et les oiseaux, réchauffe les humains, purifie l’air et ensemence le sol de ses graines qui réapparaîtront sous forme de bourgeons. Symbole de vie, de durée, de puissance, l’arbre materne tout autour de lui. En cela, il ressemble aux femmes.

 

Dans la tradition chrétienne il a été consacré symbole de fertilité et on associe souvent l’arbre de vie, cette image éminemment matriarcale, à la manifestation divine. Ce soir, nous rapatrions ce symbole et l’associons tout simplement à notre propre fertilité.

 

Il symbolisera la croissance de la réflexion spirtualisante de notre collectif L’AUTRE PAROLE.

 

LA LUMIÈRE

 

Puis chacune allume un cierge blanc qu’elle installe devant elle. Grâce à la lumière, nos visages transfigurés reflètent l’espérance d’un univers spirituel nouveau pour les femmes. Par la lumière, nos gestes, nos interrogations, nos revendications ne sont plus cachés sous le boisseau. Plus confiantes en nos capacités nous ne réprouvons plus nos envies d’investir les différents paliers décisionnels de la vie des collectivités, y compris ceux des lieux organisés de la religion. La lumière est notre souffle d’esprit.

 

Dans la tradition chrétienne la lumière symbolise souvent l’esprit C’est l’Esprit-Saint qui transmit la vie, de Dieu à la créature humaine, laissant ainsi à Marie le rôle de réceptacle sacré et à Joseph, celui de pourvoyeur. Dans cette tradition catholique romaine, seuls les hommes de l’institution ecclésiate reçoivent de l’Esprit les lumières pour interpréter et définir les règles de jeu du genre humain dans sa quête spirituelle.

 

Ce soir nous nous réapproprions, par la lumière, le symbole de l’Esprit ce souffle qui anime la parole des femmes.

Elle sera le symbole de l’esprit qui anime les célébrations de la vie spirituelle de notre collectif de femmes : L’AUTRE PAROLE.

LA COULEUR BLANCHE

 

Le blanc est la couleur de l’oeuf cosmique, de l’oeuf matriciel, de l’oeuf maternel ; il est la couleur du liquide nourricier, la couleur du liquide spermatique. Il est symbole de vie !

 

Symbole de dynamisme, il est la couleur initiatrice, la couleur de la candidature, de celle ou de celui qui va changer de condition. Chez les Celtes, le druide et le roi étaient habillés de blanc, et c’est aussi la couleur réservée au pape dans l’Église catholique romaine. Le blanc est symbole de puissance.

 

Dans la tradition chrétienne les anges et les bienheureux sont matériellement représentés par du blanc, et c’est par extension que le blanc sera symboliquement associé à la virginité, qui est, en fait, l’absence de souillure sexuelle.

 

Ce soir, parées de blanc, nous nous réapproprions la puissance et le dynamisme de cette couleur. Nappe brodée par la mère d’Yvette, fine porcelaine, chandelles, potage, vol-au-vent au poulet, vin, fromages de chèvre et meringues au dessert, petits cadeaux que nous nous offrons mutuellement, tout est blanc ! Nous sommes une troupe blanche, sans être ni anges ni bienheureuses, femmes qui forgeons une tradition nouvelle en célébrant l’eucharistie de notre ecclésia avec le verbe et les gestes, avec apparat et brio, avec maîtrise et mémoire !

 

Après avoir bien mangé et échangé des réflexions suscitées par les regards que nous avons posés sur la tradition chrétienne de la naissance de Jésus, tradition à laquelle nous sommes rattachées, nous nous recueillons et communions ensemble dans l’espérance. Un oeuf a été distribué à chacune et un verre de lait remplace maintenant le verre de vin du début du repas.

 

PRIÈRE DE L’EUCHARISTIE

 

Nous rompons l’oeuf, symbole de nos corps

Pareils à tous ceux de nos soeurs ici

Ou quelque part dans le monde.

Par ce geste nous célébrons nos corps de femmes,

Promesses de vie éternellement renouvelée.

 

Nous buvons le lait, symbole de la vie continuée

En mémoire des femmes dont nous sommes issues

Et pour la gloire de celles dont nous sommes porteuses.

Avec notre corps et notre esprit

Par l’oeuf et par le lait

communions ensemble aujourd’hui

aux valeurs traditionnelles chrétiennes

de charité, d’égalité, de lucidité et d’espérance.

 

ÉCHANGE

 

En terminant notre repas, nous partageons nos réflexions. L’arbre, la lumière, la couleur blanche, l’oeuf, le lait… voilà autant de choses familières auxquelles ont été accolées des vertus qui nous ressemblent : la fécondité, la puissance, l’esprit, la continuité ! Pourtant, voilà autant d’interprétations symboliques qui nous ont été volées. Ainsi en est-il de la couleur blanche qui symbolise le pouvoir quand il habille le pape et qui symbolise l’impuissance et la soumission de la jeune mariée quand il parle des femmes. Ainsi en est-il de la fécondité qui passe par la soumission aveugle à sa seule biologie. Ainsi en est-il de la lumière, source de puissance qui devient le halo des vertusdomestiques et privées : douceur, bonté/ abnégation et soumission. Ainsi en est-il de la virginité qui a été vidée de son sens initiai pour devenir la marque d’appartenance à un seul homme.

 

À l’origine, virginité veut dire état accueil, démarrage. Une femme qui accepte l’aventure de la maternité physique ou sociale, reste forcément vierge. En plus d’en détourner le sens, la tradition chrétienne, en cela bien installée dans la tradition patriarcale, a décrété, par ses symboles, qu’être vierge voulait dire ne plus avoir d’hymen. Par cette interprétation toute physique de la virginité, on arrive à dire que la virginité ainsi perdue ne se retrouve jamais plus : ce n’est pas un état, mais une clé donnée sans retour à un propriétaire qui marque de son sceau te corps des femmes.

 

Que de travail il a fallu aux hommes pour nous déposséder, pour nous exclure, pour parer ces choses d’une symbolique fausse quand elles sont utilisées comme guides de la vie des femmes ! On mis tant de soin a nous mystifier, le jeu en valait sans doute la chandelle ! D’où l’urgence de se réapproprier la symbolique des objets familiers et des événements importants du déroulement de la vie humaine.

 

PRIÈRE DE LA FIN DE LA CÉLÉBRATION

 

Gloire à nous femmes !

Gloire à notre force,

à notre capacité d’aimer la vie,

d’aimer la produire, la reproduire, la contrôler !

 

Gloire à notre capacité d’inventer des symboles qui nous ressemblent

et des mythes qui nous représentent

en sabrant à tout jamais dans ceux qui nous ont fondées à notre insu,

malgré et contre nous !

 

Gloire à nous femmes fécondes, puissantes et joyeuses.

Notre Ecclésia survivra en assumant et en célébrant les vertus

essentiellement humaines promues par le christianisme

et que nous appellerons : responsabilité, générosité, lucidité,

respect de soi et des autres !

 

Gloire à vous femmes de demain dans votre Ecclésia !

 

Judith

 

Au dessert, les conversations sont animées et nous parlons de nos joies, nos peines, nos espoirs, de notre plaisir de faire partie de ce collectif qui nous permet de nourrir nos appétits religieux à notre manière. Nous continuerons à nous réapproprier l’interprétation des grands mythes à l’origine de la culture religieuse dans laquelle nous baignons. Que cette culture ne nous soit plus étrangère afin que nous puissions la transmettre aux générations futures, empreinte de nos gestes, de nos fiertés, de nos réflexions, de nos croyances, de nos écrits. Messages non plus coupés de la réalité, mais récits imagés à jamais inépuisables autour desquels ces générations futures décoderont, à leur tour et à leur manière, les symboles et les mythes capables de leur inspirer le courage et l’espoir qui ont animé nos vies quotidiennes.