CLAIRE D’ASSISE (1193-1253)

CLAIRE D’ASSISE (1193-1253)

 

La dame assez riche pour désirer vivre la radicale pauvreté

par Marie-Andrée Roy

 

Traces biographiques

 

Claire d’Assise constitue une figure étonnante pour les femmes d’aujourd’hui. Mais ses biographes l’ont souvent évoquée de manière édulcorée, la décrivant comme une belle jeune fille enthousiaste vivant dans l’ombre de son ami François d’Assise. Quelques indices m’amènent à penser cependant qu’elle avait une personnalité forte, anticonformiste et qu’elle était une femme autonome et déterminée.

 

A dix-huit ans, cette jeune femme cultivée (plus instruite que son bon ami François) quitte sa famille en secret, en pleine nuit, et va retrouver François pour partager son idéal de vie. Sa soeur Agnès la rejoint quelques jours plus tard. Elle affronte alors la colère du clan familial. Elle s’installe à Saint-Damien et commence à vivre avec quelques compagnes une forme de vie religieuse qui se démarque radicalement des autres formes de vie religieuse alors en vigueur. En fait, elle est à l’origine d’un des grands courants qui a marqué la spiritualité occidentale et elle a connu au cours de sa vie un important rayonnement. De Bruges à Prague en passant par Reims, des milliers de femmes vont suivre ses traces, des communautés vont se former sur le modèle de celle de Saint- Damien.

 

Le parcours de Claire d’Assise constitue une longue quête de liberté. Cette liberté lui est indispensable pour rencontrer totalement son Dieu. Son projet de vie ne peut se réaliser qu’à la condition qu’elle parvienne à se soustraire à la main mise de la société patriarcale qui l’entoure. Certes, elle demeure une femme de son époque et elle n’a pas pu échapper complètement aux contrôles cléricaux et autres qui prévalaient, mais elle a structuré, pour elle-même et pour ses soeurs, un espace de liberté remarquable.

 

Cette femme habitée par son Dieu a recherché les conditions nécessaires pour réaliser son projet de vie. Ses écrits témoignent éloquemment de sa compréhension des conditions qui doivent être réunies pour réussir. On peut identifier trois lieux principaux où Claire exerce sa liberté. Elle refuse le contrôle de son corps en optant pour le célibat et la chasteté. Elle s’efforce d’échapper au contrôle économique en optant pour la pauvreté radicale et la non possession de biens. Elle cherche à se soustraire aux codes de lois imposés par les clercs en rédigeant une règle de vie pour elle-même et pour ses soeurs.

 

Option pour une chasteté amoureuse. En ce temps là, l’exercice de la sexualité impliquait les liens du mariage, donc la tutelle d’un mari et les maternités nombreuses. Quand Claire choisit le célibat et la chasteté, elle choisit de soustraire son corps à la main mise d’un conjoint, elle opte pour la liberté. En même temps, elle ne renonce manifestement pas au sentiment amoureux et ses lettres à Agnès de Prague en témoignent éloquemment : « Vous avez choisi (…) de tout l’élan de votre coeur (…) un époux de plus noble race, le Seigneur Jésus-Christ. Lorsque vous l’aimez, vous êtes chaste (…) Sa puissance est plus forte, sa générosité plus élevée, son aspect plus beau, son amour plus suave et toute sa grâce plus exquise. Par ses embrassements vous êtes désormais liée à lui qui a omé votre poitrine de pierres précieuses et mis à vos oreilles des perles inestimables. »1

 

Option pour une radicale pauvreté. Claire choisit de vivre radicalement la pauvreté, refuse toute propriété, rompant en cela avec les traditions monastiques du temps qui autorisaient la possession de terres et de bâtiments pour garantir la sécurité économique de la communauté. Elle fait une lecture paradoxale de la réalité. Alors que la plupart des humains aspirent à la richesse, Claire réclame le droit de vivre dans le dénuement. La pauvreté représente à ses yeux un instrument essentiel pour préserver sa liberté. Elle va passer sa vie à s’objecter à ce que l’Église dote son monastère et lui procure la sécurité financière. Cette fille, issue de la noblesse, a pourtant goûté aux bienfaits de l’avoir. Mais, elle connaît sans doute les contraintes que suppose une dotation, les concessions que l’on doit faire à ceux à qui l’on est redevable. Elle tire sa force de son dépouillement. Elle est convaincue que l’avoir constitue un encombrement et elle refuse de donner prises aux possédants. Elle partage en fait tes conditions de vie de la majorité de la population de son temps. Elle va vivre de la mendicité avec tout ce que cela comporte d’insécurité et d’aléatoire au plan de l’approvisionnement. Elle va comprendre dans sa chair la condition de pauvre. En même temps, elle invite les autres, ceux et celles qui possèdent, à s’inscrire dans une nouvelle économie, une économie qui privilégie le don.

 

L’option de Claire pour la pauvreté constitue également un lieu d’affirmation de sa volonté face au pape. En effet, elle refuse de se plier aux pressions romaines qui entendent assurer la sécurité économique de la fondation. Celle qui a fait voeu d’obéissance manifeste avec assurance son discernement et son autonomie face aux autorités. Elle demeure avant tout libre.

 

Option pour une règle de vie nouvelle. Cette liberté, Claire va tenter de l’inscrire dans une règle, elle va s’efforcer de lui donner corps et âme dans le fonctionnement de sa communauté. Première femme à rédiger une règle de vie, elle va aller directement à l’encontre des prétentions des autorités masculines cléricales qui entendent délimiter la vie des femmes par des règles de vie strictes auxquelles elles-mêmes ne sont pas soumises. De grandes balises l’orientent dans sa rédaction ; elle entend initier ses sœurs à la liberté, à la responsabilité et au discernement. Elle doit faire preuve d’une ténacité incroyable afin de poursuivre son projet de rédaction et elle n’hésite pas à voguer à contre courant des lois ecclésiales en vigueur. En effet, le concile de Latran IV avait interdit en 1215 la rédaction de nouvelles règles de vie religieuse. Claire qui a vécu 36 ans sous diverses règles sanctionnées par les autorités romaines, ne perdra jamais de vue son projet. Elle aura gain de cause quelques heures avant sa mort en 1253 quand le pape Innovent IV approuvera sa règle.

 

Traces de son écriture

« Heureuse certes celle à qui I est donné de jouir de ce banquet sacré pour s’attacher de toutes les fibres de son coeur à celui (…) dont l’affection affecte, dont la contemplation refait, dont la bienveillance comble, dont la suavité remplit. (…) Sans cesse plus fortement embrasée de l’ardeur de cette charité (…) en soupirant dans le désir et l’amour extrêmes de ton coeur, exclame-toi : Entraîne-moi derrière toi, nous courrons vers l’odeur de tes parfums, époux céleste ! Je courrai, je ne défaillirai pas, (…) jusqu’à ce que ta gauche soit sous ma tête, et que ta droite heureusement m’embrasse, que tu me baises du plus heureux baiser de ta bouche. »2

 

Méditation

 

Tu m’inspires Claire, ma soeur, mon amie.

J’aime ta détermination têtue

qui t’a rendue capable de résister aux autorités familiales et religieuses.

J’admire ton attachement constant à la liberté

et ta volonté d’initier tes soeurs à cette même liberté.

Je salue ta fidélité à tes choix de vie pour la radicale pauvreté,

j’y découvre la richesse insoupçonnée du dépouillement.

J’entends ta prière amoureuse et tes élans passionnés

pour la divinité à qui tu as consacré toute ta vie.

 

Tu m’invites

à écouter mon propre désir d’Absolu,

à être fidèle à ma quête de sens,

à m’abandonner, en toute confiance, à la Source de toute vie et de tout amour.

 

Sources utilisées

Claire d’Assise, Écrits, Paris, Les Éditions du Cerf, Collection Sources chrétiennes n° 325, 1985.

Sainte Claire d’Assise, Documents (biographie, écrits, procès et bulle de canonisation,

textes de chroniques, textes législatifs et tables), Paris, Éditions franciscaines, 1983.

 

1 Claire D’Assise, « 1* lettre à Agnès », Écrits, Paris, Les Éditions du Cerf, Collection Sources chrétiennes n° 325,1985, p. 85.

2 Ibidem, « Quatrième lettre à Agnès de Prague », pp. 113 et 117.