ÉBAUCHE D’UNE RÉFLEXION SUR UNE ÉTHIQUE

Il est des mots qui, chez nous, semblent passés de mode, si j’ose ici employer ce terme, quand il est question d’habillement ou de « déshabillage ». « Pudeur » est de ceux-là. Mais il n’est pas le seul, puisqu’on pourrait dire la même chose de « modestie » et de « décence ». Voilà trois mots auxquels on prête souvent, et à tort, la même signification, même s’il est vrai qu’ils se rapportent tous les trois au sujet sur lequel je vous invite à vous pencher avec moi.

La modestie s’applique « aux gestes du vêtir ». C’est contre l’immodestie que pestaient les curés et les prédicateurs de retraites d’autrefois. Leurs diatribes étaient toujours étroitement ciblées sur la longueur des manches et des jupes, sur la légèreté, la fluidité ou la transparence des tissus et sur l’échancrure des corsages. En terrain couvert, la modestie des femmes était préservée, et la vertu des hommes mise à moins rude épreuve qu’en zones dénudées. La pudeur s’applique aux gestes « du dénuder ». La nuance peut paraître subtile, mais elle existe. Quant à la décence, c’est « l’adaptation du propos de la pudeur à la grammaire sociale », elle dicte « les gestes acceptables en bonne compagnie ». Comme la pudeur, la décence nous invite à des pratiques humanisantes « dans le domaine autant privé que public de la nudité ». Dans un instant vous verrez où j’ai puisé ces fines distinctions et l’essentiel de ma réflexion sur le délicat sujet auquel nous avons, dans ce numéro, choisi de nous attaquer.

Retour sur une brillante et savante étude

En 1997 est paru un ouvrage inachevé et posthume de l’éthicien André Guindon. Il se proposait de l’intituler Pour une éthique du vêtir et du dénuder. Le texte final établi et présenté par deux de ses collègues Rosaire Bellemare et Réjean Robidoux est plutôt paru sous le titre L’Habillé et le Nu, avec comme sous-titre, le titre choisi par son auteur. Nous sommes en face d’une œuvre à la fois savante et attrayante, dont j’ai eu la chance de faire la recension à l’époque. Je reprendrai ici l’essentiel du propos d’André Guindon, et les réflexions que sa recherche m’a inspirées, sans pour autant suivre à la lettre le plan de ce livre d’une profonde originalité. Une bibliographie s’étalant sur plus de trente pages montre que notre auteur s’est inspiré d’ouvrages de théologie, de sociologie, de psychologie, de psychiatrie, de psychanalyse, d’histoire, d’ethnologie, d’archéologie, d’art et d’homélitique. Je l’avoue, je n’attendais pas d’un clerc une connaissance aussi vaste et aussi fine de tous les tenants et aboutissants de pareil sujet. Sa recherche pourtant me semble pouvoir jeter un éclairage fort pertinent sur le travail que nous entreprenons ici.

Dans son livre, André Guindon nous entraîne dans une fascinante recherche sur ce que j’appellerai volontiers une psycho-sociologie de l’habillement et de la parure d’une part, et de la nudité et de la dénudation d’autre part. Et n’est-ce pas précisément ce qui nous intéresse aujourd’hui au Québec, en tant que citoyennes, mais aussi en tant que féministes chrétiennes ? Alors que les Québécoises, dites de souche, et certaines autres, manifestent de plus en plus de sans-gêne dans la façon de se présenter en public, des ressortissantes d’une autre tradition religieuse et culturelle se couvrent, non seulement le corps, — d’une manière standardisée, et faite pour ne pas passer inaperçue —, mais aussi la tête, et parfois le visage, allant jusqu’à réclamer le droit de le faire, en tous lieux et en toutes circonstances. Et pourquoi pas, puisque dans une « société libre », comme prétend l’être celle du Québec, refuser à une étudiante le port du niqab, dans une classe visant l’intégration par l’apprentissage du français, aurait « brisé son rêve » ? Qui dit mieux ? Un discours axé sur la seule pudeur ne fait plus le poids dans pareille conjoncture, nous le comprenons d’instinct.

S’habiller, se dénuder : deux langages culturels et sociaux

À travers des pages qui sont une étude de moeurs, André Guindon nous fait voyager à travers les âges et les cultures, car il partage avec d’autres chercheurs la conviction que « l’étude des pratiques vestimentaires est aussi essentielle à la compréhension des sociétés, de leur organisation et de leur évolution, que celle des pratiques économiques, agricoles, guerrières ou gouvernementales ». Voilà dans quel vaste cadre s’inscrit la recherche éthique de l’auteur de L’Habillé et le Nu.

D’entrée de jeu, André Guindon affirme que s’habiller, se parer, se maquiller c’est utiliser un langage. Mais pour décoder la langue de ce langage, il faut le situer dans un contexte événementiel, et voir la situation particulière de l’émetteur et du récepteur. Si l’un et l’autre ne partagent pas le même lexique, tous les messages s’en trouvent faussés. Ainsi, dans certaines cultures, la façon de nouer leur fichu permet aux femmes d’indiquer aux initiés si elles sont veuves, mariées ou célibataires… et désireuses de ne pas le rester. Le retirer devant les étrangers annonce la tentative de séduction.

Le vêtir dit donc le statut sexuel, mais aussi le statut économique, social, communautaire, professionnel et culturel. De plus, il est conditionné par l’âge. Ce qui est acceptable chez un bambin quant au choix des matières et des couleurs serait jugé inconvenant, parce qu’efféminé chez un adulte. La haute hiérarchie du clergé catholique qui s’est longtemps habillée avec un faste extraordinaire, où les tissus somptueux le disputaient aux broderies et aux dentelles, en dit long sur sa compréhension sacrale de son pouvoir et de son autorité. Ceux-là mêmes qui vilipendaient hier la coquetterie des femmes s’offraient le luxe de concurrencer les plus riches d’entre elles sur ce terrain, et dans des vêtements qui évoquaient davantage des atours féminins qu’un costume masculin. Plus on monte dans la hiérarchie, aujourd’hui encore, plus la magnificence des vêtements liturgiques persiste. Ici, ni la modestie ni la pudeur ne sont en cause, mais la décence, telle que définie plus haut, pourrait bien l’être.

Le XXe siècle a eu beau promouvoir une certaine démocratisation de la mode, et donner de la vogue aux tenues unisexes, personne ne s’y trompe vraiment. La coupe d’un vêtement, fût-il un jeans, la façon d’en choisir les accessoires, l’allure avec laquelle on le porte disent, presque à coup sûr, le statut de celle ou de celui qu’il habille. Mais se vêtir a bien d’autres fonctions. Cela permet de se différencier des autres, de se protéger, de s’embellir, d’améliorer son confort. S’habiller ce peut être aussi se transformer. On se « costume » pour se glisser l’espace d’un bal ou d’un carnaval dans la peau de quelqu’un d’autre, pour faire un pied de nez à la banalité de son quotidien ou de sa situation. On se travestit parfois pour voir le monde et, surtout sans doute, pour être vu comme appartenant au royaume de l’autre sexe, dont on sera à jamais exclu par les hasards de la naissance. On s’habille au rebours de la mode, quitte à en créer une autre, si on est assez nombreux à s’y consacrer en même temps. Parlez-en aux survivants du flower power, et pourquoi pas aux jeunes porteuses du voile islamique, alors que leurs mères se sont depuis longtemps, pour un bon nombre, montrées chevelure découverte, et peinent à comprendre le comportement de leurs filles.

S’habiller, c’est se dire, se donner à connaître. Mais la complexité de la gestuelle vestimentaire préserve malgré tout une part du mystère de l’être. Demeurer nu, c’est en quelque sorte se soustraire aux us et coutumes de la culture, de la vie en société. Couvrir son visage en public, refuser que se pose sur soi le regard de l’autre mène au même résultat, paradoxalement.

Comment définir la nudité ? Ainsi que l’observe André Guindon, et comme l’ont fait avant lui bien d’autres auteurs, les définitions fonctionnelles de la nudité demeurent toujours arbitraires. Une jeune fille, en Occident, qui se promènerait avec un cordonnet autour de la taille serait nue. Mais chez les Nubiennes du Soudan, pour ne donner qu’un seul exemple, le même cordonnet habille sa porteuse, et impose la réserve aux gens de sa tribu. D’une culture à l’autre, la notion de ce qu’il faut cacher, pour échapper à la nudité varie infiniment. Et à l’intérieur d’une même culture, la notion de demi-nudité a beaucoup fluctué. Quand les femmes abandonnèrent le port des manches longues et des bas pour leurs bains de mer, on les jugea à demi nues. Puis vinrent les bikinis et les monokinis qui revisèrent à la baisse le calcul des proportions, et du niveau d’acceptabilité. Les manuels de théologie morale du siècle dernier avaient, pour leur part, créé leur propre échelle de tolérance face à la dénudation. Le corps se divisait en parties honnêtes : le visage et les mains ; déshonnêtes : les organes jugés sexuels, et moins honnêtes : le reste du corps. La fixation morbide sur les organes sexuels nous amène forcément à des jugements étriqués. Comme la gestuelle vestimentaire, la gestuelle de la dénudation exprime des réalités plus subtiles, et comporte des enjeux plus complexes. Tout le débat sur le port du voile, du hidjab, du niqab et de la burqa est là pour en témoigner.

S’il y a une nudité qui est un fait de nature, l’acte de se dénuder, lui, est un geste culturel. En effet, on se dénude parfois sous l’emprise de la nécessité, comme on choisit de le faire par plaisir. On se déshabille dans une recherche de bien-être et de simplicité. Longtemps, les grands de ce monde se sont déshabillés et ont accompli des fonctions intimes devant leurs serviteurs et leurs subordonnés pour bien marquer la distance qui les séparait du peuple, et faire sentir leur supériorité. C’est une logique que nous avons aujourd’hui peine à comprendre. En effet, rien ne nous paraît maintenant plus susceptible de niveler les rapports sociaux que la pratique du nudisme. Par ailleurs, la danseuse qui se dénude sous l’œil égrillard ou blasé des clients d’un bar arrive peut-être à se convaincre de son pouvoir de séduction, et à en tirer un sentiment de force, mais elle pourrait tout aussi bien, et à plus juste titre sans doute, se percevoir comme infiniment vulnérable face aux désirs incontrôlés qu’elle a déclenchés. Ne parle-t-on pas couramment de femme-objet en pareil contexte ?

La nudité peut aussi évoquer l’innocence. L’iconographie et la statuaire chrétiennes en ont beaucoup usé dans la représentation d’Adam et d’Ève avant la chute, comme dans celle de l’Enfant Jésus. Quant aux angelots, ils virevoltent nus entre ciel et terre. Après avoir grandi et acquis la maîtrise de la harpe ou de la trompette, ils s’habillent ! Les peintres se plaisent à dénuder les humains, mais jugent plus décent de vêtir les anges…

On se dénude surtout dans l’intimité. Les nudistes voudraient nous convaincre de le faire aussi en public, et prétendent pouvoir dissocier nudité et sexualité. Ils doivent néanmoins édicter des codes éthiques dans leurs colonies, et les adolescents fuient ces lieux où leur sexualité naissante leur apparaît décidément trop exposée. Se dénuder, c’est un geste de confiance. Se faire dénuder peut être ressenti comme une agression. C’est derrière un rideau qu’on se déshabille dans un cabinet médical, et cette précaution ne paraît pas inutile, même si, l’instant d’après, l’on est nu pour l’examen. Cela dénote bien la subtilité des codes qui régulent la nudité et la dénudation, et sont en quelque sorte l’expression la plus explicite de la pudeur.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann observe, dans un de ses ouvrages, que sur une plage où il est admis que les femmes se baignent les seins nus, on s’attend à ce que certaines ne le fassent pas à cause de leur âge ou des particularités de leur anatomie. De même, un code tacite s’applique aux hommes qui croisent ces femmes : ils peuvent les voir, mais non les regarder. La tentation m’est venue d’écrire « de les dévisager », autrement dit de les faire passer du rang de sujet à celui d’objet. « La pudeur a civilisé l’amour » disait déjà Havelock Ellis. Une éthique du dénuder tend à conclure que sont morales les conduites qui respectent l’identité des personnes en cause. Les nudités imposées aux pauvres, aux prisonniers, aux victimes d’agressions sexuelles sont immorales, comme l’est la nudité arrogante des touristes devant des gens simples et pudiques. Chaque culture possède ses propres codes, ses subtilités, son seuil de tolérance, et parfois, disons-le, ses hypocrisies.

Si la nudité d’Adam et d’Ève avant la chute a suscité de nombreux commentaires, celle de Jésus en croix a inspiré plus de discrétion. Ses vêtements ont été tirés au sort, nous dit l’Écriture, et nos crucifix le représentent presque nu. Dans les premiers siècles chrétiens, les catéchumènes plongeaient nus dans la piscine baptismale, symbole d’une vie renouvelée et innocente. Les femmes étaient assistées par des femmes, et les hommes par des hommes. Pourquoi ? Par souci de décence, cette « adaptation de la pudeur à la grammaire sociale », qui dit « les gestes acceptables en bonne compagnie ».

L’éducation que j’ai reçue m’a permis dès l’enfance de m’entraîner au discernement. Ma mère m’a appris la pudeur, la modestie et la décence, mais elle ignorait la pudibonderie. Cette leçon m’a accompagnée toute ma vie, et se révèle encore aujourd’hui fort utile pour affronter les défis que provoque chez nous, comme ailleurs dans le monde, le choc des cultures quand il s’agit de se doter d’une éthique, largement recevable, du vêtir et du dénuder.

Source  :

GUINDON, André. L’Habillé et le Nu, Pour une éthique du vêtir et du dénuder, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1997, Les Éditiond du Cerf, Collection « Religions et croyances » no 6, texte établi et présenté par Rosaire Bellemare et Réjean Robidoux, 312 p.