Hannah Arendt – La banalité du mal

Nous avons pu voir sur nos écrans, au cours de l’année dernière, le film de la réalisatrice allemande Margarethe von Trotta, portant sur un moment de la vie de l’intellectuelle juive-allemande Hannah Arendt (1906 -1975). Il s’agit du procès en Israël, en 1961, de l’officier SS Adolf Eichmann. Arendt y assistait pour la revue américaine New Yorker. Ce qui donna de longs reportages journalistiques de sa part, mais surtout la rédaction d’un livre : Eichmann in Jerusalem : a Report on the Banality of Evil, publié en 1963.

Elle souleva une forte controverse, particulièrement dans le monde juif, surtout pour avoir exprimé l’opinion que les organisateurs juifs eux-mêmes, durant cette période de la persécution des Juifs, avaient d’une certaine manière contribué au désastre qui s’en est suivi. Le film nous montre bien que cette femme d’origine juive-allemande, qui avait connu les camps et s’était enfuie aux États-Unis, a perdu de grands amis, suite à la publication de ce livre.

Aujourd’hui, sa théorie sur ce qu’elle nomme « la banalité du mal » peut nous être utile pour réfléchir sur plusieurs réalités ou situations vécues dans notre société et qui posent des questions d’ordre éthique, comme, par exemple, celle de l’interruption de grossesse, et les questions de fin de vie.

L’expression « banalité du mal » réfère à une théorie proposée par Arendt pour comprendre le nazisme et le génocide des Juifs, à partir de la défense du SS Eichmann à son procès. Celui-ci n’est pas apparu comme un « démoniaque personnage », mais comme le fonctionnaire arriviste, opportuniste, superficiel, obéissant au Führer pour organiser la Solution finale : la déportation des Juifs dans des camps. Arendt l’a perçu comme un personnage fantomatique, sans consistance, comme « un clown » même 1. Un personnage qui n’éprouve pas de culpabilité et qui considère qu’il a fait son devoir, en obéissant au Führer. Il ne pensait pas à la fin de son action. Pour Arendt, « ce nouveau type de criminel, tout ennemi du genre humain qu’il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu’il lui est pour ainsi dire impossible de savoir ou sentir qu’il fait le mal. » L’idée de la banalité du mal réfère à ce problème qu’elle a décelé dans le cas de Eichmann : non pas une volonté de faire le mal, mais un mélange de stratégie et de vide moral. Il n’était pas stupide, mais c’est une absence de pensée qui lui a permis de devenir ce criminel.

Pour Hannah Arendt, l’incapacité à voir les choses du point de vue de l’autre, à penser autrement que par clichés et préjugés, à réfléchir aux conséquences de ses actions, l’incapacité à distinguer entre le bien et le mal, renvoie non seulement au manque de responsabilité morale individuelle, mais représente le mal extrême tout en étant sans fondement et tout en apparaissant superficiel. Elle qui avait travaillé une thèse de doctorat sur « le mal dans Saint-Augustin », est passée d’une notion de mal radical à une autre : « Ma thèse est que le mal n’est jamais radical, qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. »

Et si, pour elle, la conscience s’appuie sur la capacité de penser, elle n’oppose pas pour autant les intellectuels à ceux qui ne sont pas assez intelligents… Son maître Heidegger est l’exemple d’un grand intellectuel qui n’a pas évité ce mal, qui a appuyé le nazisme de Hitler. Ce qui permet l’expérience de la conscience, c’est une pensée sous le mode dialogal : à la fois un rapport à soi dans le retrait du monde,      mais en même temps ce retrait n’est pas une coupure de la pluralité du monde, n’est pas un isolement. Et « tout le monde peut être amené à fuir ce rapport à soi » ; le fait de ne pas penser ainsi peut faire de nous des « somnambules », comme le dit Arendt.

Pouvons-nous appliquer cette théorie dans notre contexte ? Certains émettent l’idée que la théorie de la banalité du mal est encore valable aujourd’hui : «  la standardisation des modes de vie, la surveillance généralisée, une logique de massification politique et économique ou la domination sans partage de l’idéologie libérale nous plongent dans un mal d’autant plus total qu’il est doux, anonyme et presque imperceptible. » 2  Pour d’autres, il n’y a pas de comparaison entre nos sociétés pluralistes et le totalitarisme. Ils vont même jusqu’à dire que Arendt s’est trompée en parlant de banalité du mal, ne tenant pas compte de la notion de passage à l’acte. Cependant, il y a des potentialités d’en arriver éventuellement à l’horreur. Si ce ne sont plus les Juifs aujourd’hui qui sont l’« autre », le « suspect », ce pourrait être les musulmans. Concernant le débat sur l’avortement, il faut dire d’abord qu’Arendt, même si elle était une femme émancipée, n’était pas féministe à son époque. Elle opposait le privé et le politique, alors que le féminisme des années 1970 a propagé l’idée que « le privé est politique ». Pour ce qui est de l’avortement, est-ce qu’on pourrait retirer quelque chose de la théorie de la banalité du mal ? Dans le milieu féministe au Québec, il y a une grande réticence à parler de « morale », sans doute un reliquat du pouvoir de l’église catholique et son discours moralisateur. Mais y a-t-il davantage ?

Est-ce que sous l’argument du « droit des femmes » — et donc l’appui à la décriminalisation de l’avortement — on cache la question du mal, et donc de l’interrogation morale, c’est-à-dire de la gravité de l’action d’interrompre un processus de vie humaine ? et donc l’importance d’être responsable de la prévention des grossesses ? N’y a-t-il pas souvent chez les plus jeunes, un manque d’éducation à la sexualité et d’éducation morale qui les rend vulnérables à la banalisation des rapports sexuels ? Et cela du côté des filles comme des garçons… Mais les filles seront toujours les premières responsables de leur sexualité, compte tenu des conséquences qu’elles ont à porter. Sans remettre en question la nécessité de favoriser le choix d’une femme dans sa décision d’interrompre une grossesse, il est important qu’elle sache exercer sa responsabilité, c’est-à-dire répondre de son choix      en fonction de balises morales, avant tout humaines. C’est aussi cela libérer les femmes….

Entre le mal absolu, et le mal banal, la conscience ne reste-t-elle pas un fondement primordial de l’activité humaine ?