LES RÉÉCRITURES BIBLIQUES : UN GESTE DE TRANSMISSION FÉMINISTE

Dans cet article, je présente les grandes lignes et les conclusions de mon mémoire de maîtrise déposé en juillet 2016 au département de Sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal. Le titre du mémoire est : De la production à la transmission. Les réécritures bibliques de L’autre Parole de 1996 à 2015 et Il est composé de quatre chapitres :

I – Cadre théorique et méthodologique

II – Qui est L’autre Parole ?

III – Les réécritures de L’autre Parole

IV – Interprétation des réécritures.

L’hypothèse de recherche considère les réécritures de L’autre Parole en tant que geste de transmission féministe de la tradition chrétienne. Les questions de recherche visent à savoir : Comment s’élaborent les réécritures ? Quels sont les principaux éléments qui composent l’interprétation féministe des textes bibliques ? En quoi ces réécritures contribuent-elles à une transmission du féminisme dans le champ religieux ?

Dans le premier chapitre, le cadre théorique se compose du concept de transmission dans les espaces du christianisme (Gérard Delteil, 2004) et du féminisme (Françoise Laborie, 2004) ainsi que de l’approche herméneutique féministe biblique (Elisabeth Schüssler Fiorenza, 1996).

Pour Delteil, la transmission des évangiles s’effectue différemment selon les époques et les circonstances. Dans ce sens, il met en rapport la tradition et l’innovation. Pour lui, le témoignage artistique et celui des convictions militantes représentent une forme de transmission. D’après moi, la réécriture de texte biblique s’inscrit telle une pratique novatrice qui témoigne des convictions féministes et chrétiennes de L’autre Parole.

Pour Laborie qui associe la transmission générationnelle à la reproduction, au renouvellement et à la transformation des rapports sociaux de sexe, la transmission de l’héritage culturel se comprend telle une appropriation. Ce qui est transmis et perpétué est une adaptation, une transformation, une personnalisation de la transmission initialement reçue. Selon moi, le projet de L’autre Parole se comprend comme un projet de renouvellement des rapports sociaux de sexe dans le champ religieux et un projet de transmission féministe qui adapte, transforme et personnalise la tradition chrétienne initialement reçue.

Quant à Schüssler Fiorenza, elle propose quatre éléments d’un modèle d’herméneutique féministe biblique.

Le soupçon qui favorise la prise de conscience d’une réalité patriarcale biblique.

Le souvenir qui permet de recomposer l’histoire biblique – les femmes sont sujettes et actrices de cette histoire.

La proclamation qui est un jugement éthique sur le choix des textes qui composent le canon des Écritures.

L’imagination qui vise à briser l’emprise patriarcale des textes bibliques sur l’imaginaire historique.

Pour moi, la rédaction des réécritures de la collective est inspirée par ce modèle d’herméneutique. Le premier chapitre traite aussi du cadre méthodologique. Pour cette étude, j’ai sélectionné un corpus de 24 réécritures parmi les 67 réécritures recensées dans les 69 numéros de la revue L’autre Parole publiés de 1996 à 2015, soit les numéros 72 à 141 de la publication. Ce corpus est composé de réécritures du Nouveau Testament (19), de l’Ancien Testament (4) et d’un Credo (symbole de Nicée). De plus, il importe de mentionner que sur les 19 réécritures du Nouveau Testament, on compte trois versions de la Visitation (Luc 1, 39-56) publiées en 2001, 2007 et 2015, deux versions des Béatitudes (Luc 6, 20-26 et de Matthieu 5, 3-12) publiées en 1998-1999 et 2012 et deux versions de la Lettre de Paul aux Galates (Galates 5, 1-12 et Galates 5, 1-5) publiées en 1997 et 2007. 1

Pour réaliser cette étude, j’ai identifié les réécritures (numéro, date de publication, titre, etc.) et j’ai associé les réécritures aux textes bibliques correspondants.

Enfin, j’ai effectué une collecte de données à partir d’un questionnaire soumis aux membres de L’autre Parole au printemps 2014. Les informations recueillies ont principalement été utilisées pour la rédaction du deuxième chapitre du mémoire qui a pour titre « Qui est L’autre Parole ? »

Dans ce deuxième chapitre, je présente le contexte de fondation, les membres, les objectifs et le mode de fonctionnement de la collective. Je considère l’apport de transmission de L’autre Parole dans les champs du religieux (illustré par l’usage de symboles dans les rituels de la collective) et du féminisme (exposé par le développement d’une prise de position collective sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Enfin, je décris la pratique des réécritures lors des colloques annuels.

Dans le troisième chapitre, je fais une analyse de discours à partir de quatre indicateurs (la structure du texte, les personnages principaux, les stratégies rédactionnelles et les pratiques de féminisation) et une analyse de contenu à partir de termes récurrents (parole, liberté, justice, Jésus, sororité, féminisme, espérance, solidarité).

La structure de texte

Dans le corpus, on note l’utilisation de la structure de texte similaire (5), similaire avec adaptation (11) et différente (8). Le fait que 19 réécritures sur 24 s’éloignent du modèle de la similarité montre non seulement que L’autre Parole se situe dans un rapport dialectique qui questionne les limites sexistes et patriarcales des textes bibliques, mais qu’elle s’inscrit aussi dans une herméneutique du message christique de libération. En ce sens, lorsqu’elle inclut l’expérience des femmes dans ses réécritures, la collective ne modifie pas seulement la structure des textes bibliques, elle renouvelle également la portée du message.

Tableau  1 – Exemple d’une réécriture similaire avec adaptation

No 80, (hiver, 1998-1999) : 26-27, « Tisseuses » de solidarité

Tisserandes de Dieu dans le monde —

1 Corinthiens 13,1-8, 13, L’hymne à l’amour

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Les personnages principaux

On relève deux tendances : 1) Une combinaison de personnages issue du texte biblique et une autre inspirée de la volonté discursive des auteures des réécritures 2) Une modification de tous les personnages. L’analyse comparative des personnages principaux permet de constater la polysémie des Écritures. Mais aussi une volonté féministe d’ajouter et de transposer des personnages féminins afin de créer un nouvel horizon d’interprétation, celui de l’inclusion des expériences de vie des femmes au cœur du message biblique.

Les stratégies rédactionnelles

Dans le corpus, on note une utilisation de la paraphrase (3), de l’actualisation (9) et de la transposition (2). On relève aussi des réécritures (11) qui contiennent plus d’une stratégie rédactionnelle : paraphrases et actualisations (7), actualisations et transpositions (3) et une dernière qui les contient toutes. Ici, l’actualisation (20 sur 24) met en scène, à l’intérieur des Écritures, le vécu des femmes d’aujourd’hui et incite à voir le récit de libération du peuple de Dieu autrement que sous le prisme du patriarcat androcentrique, comme l’indique cet exemple.

Tableau 2- Exemple d’une réécriture différente qui emploie l’actualisation

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No 72, (hiver, 1996) : 74

Colloque du 20e anniversaire une Ekklésia manifeste,

Célébration d’une Ekklésia manifeste

Credo de Nicée

La féminisation et le langage inclusif

Au-delà de la féminisation des noms communs, des adjectifs et des pronoms personnels, certaines réécritures présentent une féminisation du divin (Dieue et Christa) et du concept Église (Ekklésia des femmes). Ici, l’audace et la liberté d’expression des femmes de L’autre Parole expriment une radicale volonté de déconstruire le rapport patriarcal au divin et de transformer de manière inclusive la relation entre le Christ et l’Église peuple de Dieu.

L’étude révèle aussi quelques réécritures (7) qui contiennent un langage inclusif. Bien que peu employé dans les réécritures, le langage inclusif suggère une herméneutique qui n’exclut pas les hommes de ces versions féministes des textes bibliques.

Enfin je retiens de l’étude des termes : parole, liberté, justice, Jésus, sororité, féminisme, espérance, solidarité que ces mots reflètent les convictions féministes et chrétiennes de L’autre Parole.

Dans le quatrième chapitre, j’interprète les réécritures à la lumière du cadre théorique afin d’y dégager quelques conclusions.

Interprétation des réécritures au regard du concept de transmission

Les réécritures représentent des modèles féministes de transmission qui expriment la relation entre la tradition et l’innovation. La majorité des réécritures étudiées tend à s’éloigner du modèle rédactionnel des textes bibliques pour faire apparaître le témoignage des femmes de L’autre Parole. Plusieurs stratégies rédactionnelles permettent l’émergence de ce témoignage. Par exemple, dans une large proportion, la structure des textes réécrits est similaire tout en incluant une adaptation du texte biblique (19 sur 24) et de nouveaux personnages principaux sont mis en scène (18 sur 24). Le travail d’actualisation des textes (17 sur 24) et l’usage de la paraphrase dans une moins grande mesure (9 sur 24) contribuent à l’affirmation du témoignage. La féminisation des personnages et leur mise en rapport au divin favorisent une transmission de l’expérience des femmes dans le champ religieux. Ce qui m’amène à soutenir que la transmission ne se retrouve pas principalement dans les récits eux-mêmes, mais plutôt dans l’acte de les réécrire à partir d’éléments alternatifs tels que l’adaptation et la différenciation structurelles des textes, l’actualisation, la paraphrase et la féminisation des personnages de même que du divin.

La récurrence des termes manifeste une forme de transmission dans l’acte de réécriture. Elle fait apparaître ce qui est important pour les femmes de la collective et elle renforce la portée signifiante du message.

Les réécritures au regard de l’approche herméneutique féministe biblique de Schüssler Fiorenza

La vision herméneutique de Schüssler Fiorenza inspire une interprétation du déplacement imaginatif pour la réécriture des textes bibliques qui fait appel aux éléments alternatifs mentionnés précédemment.

Herméneutique du soupçon

Les réécritures de L’autre Parole mettent en place une lecture suspicieuse des textes bibliques. La féminisation de ces textes modifie la portée androcentrique du langage symbolique et rend possible la présence des femmes à l’intérieur de ces récits.

Par exemple, dans Matthieu 16,13-16, Pierre reconnait en Jésus le Fils de Dieu, toutes les phrases de ce récit évoquent un univers identitaire masculin : « Au dire des hommes, qui est le Fils de l’homme ? ».2 Tandis que dans la réécriture correspondante, les femmes de la collective s’identifient à la condition de disciples de Jésus-Christ, mais aussi à la communauté croyante qu’elles nomment Ekklésia.

Herméneutique du souvenir

La collective se souvient de l’histoire des femmes de différentes manières, mais une seule réécriture, celle de Marc 1,16-20 ; 2,14-17 où Jésus appelle des hommes à le suivre, fait explicitement mémoire du passé historique des femmes chrétiennes. « Le soir, à table, chez Livia, ces femmes et quelques autres, la Samaritaine, Marie-Madeleine, la Cananéenne se joignirent au groupe ».3

Herméneutique de la proclamation

Les femmes de L’autre Parole (L’AP) portent un jugement éthique sur le canon des Écritures et sur son interprétation. Deux réécritures utilisent le critère d’évaluation de Schüssler Fiorenza. Celle du Credo de Nicée qui rejette le caractère androcentrique du texte d’origine et celle de L’Exode 1 qui articule l’appropriation des accents libérateurs du texte biblique à partir de la transposition des expériences d’oppression et de libération des protagonistes (Roi et peuple d’Israël /femmes de L’AP et clergé). Conscientes de l’invisibilité et de l’infériorisation des femmes, L’autre Parole s’inspire des critères d’évaluation de Schüssler Fiorenza pour travailler à une herméneutique qui vise à libérer la vie et la parole des femmes de l’exclusion patriarcale.

Herméneutique de l’imagination

L’herméneutique de l’imagination soutient une affirmation religieuse des femmes affranchie des aprioris sexistes et misogynes qui conditionnent leur expérience dans l’Église. Les réécritures qui révèlent une meilleure utilisation de cette herméneutique sont celles qui transposent et actualisent l’expérience des personnages féminins des textes bibliques (Luc 1,39-56, La Visitation 1 et Marc 16,1-9, Les femmes au tombeau).

Conclusion

Tout au long de cet article, j’ai présenté dans le cadre théorique et dans la méthodologie les conclusions qui s’y rapportaient. En terminant, j’ajouterais que le point déterminant de ce mémoire est d’être en mesure d’affirmer que le travail de réécriture de L’autre Parole produit une forme de transmission à partir d’éléments alternatifs qui traduisent la créativité et la soif de liberté des femmes de cette collective.

BIBLIOGRAPHIE

Collective. (1997). « Célébration d’une Ekklésia manifeste. » L’autre Parole : Colloque du 20e anniversaire Une EKKLÈSIA manifeste, 72 (hiver), 64-78. Récupéré de http://www.lautreparole.org/revues/72

Collective. (1998-1999). « Tisserandes de Dieu dans le monde. » L’autre Parole : « Tisseuses » de solidarité un métier planétaire, 80 (hiver), 20-33. Récupéré de http://www.lautreparole.org/revues/80

Delteil, Gérard. (2004). « Hâte-toi de transmettre. » Évangile et liberté : La transmission, (183). Récupéré de http://www.evangile-et-liberte.net/elements/numeros/183/article9.html

Laborie, Françoise. (2004).  « Transmission intergénérationnelle. » Dans H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré, et D. Senotier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, (2e Édition, p. 239-243). Paris : PUF.

Schüssler Fiorenza, Elisabeth. (1986). En mémoire d’elle. Essai de reconstruction des origines chrétiennes selon la théologie féministe. Paris : Cerf.