POUR UNE ÉTHIQUE FÉMINISTE CHRÉTIENNE DE LA « SURCONSOMMATION »

 

1. Position de départ et points de référence

Le problème de la « surconsommation » fait partie de nos sociétés riches occidentales. Comme citoyens et citoyennes, nous sommes tous impliqués. Il est donc important d’en voir les mécanismes, et les conséquences, sur le plan mondial, tout autant que sur le plan individuel, dans nos vies concrètes. Cette prise de conscience est la position de départ d’une réflexion éthique engagée, comme l’est l’éthique féministe.

Par ailleurs, quels sont nos points de référence pour élaborer une éthique féministe et chrétienne ? L’analyse féministe privilégie la situation des femmes, la vie concrète des femmes, comme lieu de « surconsommation ». Les femmes sont, comme les hommes, impliquées dans nos sociétés riches, et donc dans ce phénomène de la « surconsommation ». Mais elles vivent des situations différentes, que ce soit à cause de leur pauvreté individuelle ou familiale, ou de certains éléments de leur condition de femme.

Et que peut demander la référence « chrétienne » dans la mise en oeuvre d’une telle éthique ? Le retour à notre tradition et aux textes d’origine représente une opération très exigeante. Il y a une telle distance concernant le type de société, le vécu des humains que nous sommes aujourd’hui, comment établir un lien qui nous apporte une référence valable ?

On peut certainement dire qu’il y a des valeurs et une vision de l’humain et du monde dans les évangiles, et par ce biais dans la vie et l’enseignement de Jésus de Nazareth, et aussi dans les autres textes nous parlant des origines du christianisme. Mais le contexte est si différent que pour arriver à un discours éthique pertinent pour une pratique concrète en référence à ces valeurs, il faut s’engager dans un travail imposant de compréhension et d’articulation entre les deux pôles. L’évolution des pratiques au cours de l’histoire du christianisme peut aussi être éclairante pour notre recherche éthique.

2. Proposition de valeurs venant des évangiles

Dans un premier essai de réflexion, il apparaît évident que nous pouvons trouver dans les évangiles une proposition de valeurs concernant l’usage des biens de la terre, la manière de répondre à nos besoins fondamentaux comme êtres humains, mais aussi dans la conception d’une société juste et inclusive. On trouve cela autant dans la manière de vivre et de se comporter de Jésus que dans son enseignement à travers les paraboles et le fameux  « Sermon sur la montagne ». On y relève des traits de ce qu’on pourrait nommer une éthique de la modération, de la sobriété, centrée sur « l’unique nécessaire », éthique jumelée à une vision spirituelle faite de confiance absolue en la providence d’un Dieu Père/Mère. À travers le thème majeur du « Règne de Dieu », Jésus annonce « un monde selon Dieu  » qui renverse les lois d’organisation sociale et politique correspondant aux limites et faiblesses des humains (le péché). Cette annonce avait déjà, à son époque, un caractère « utopique » tout en nourrissant une espérance qui avait ses racines dans l’histoire « religieuse » du peuple d’Israël.

Mais comment pouvons-nous reprendre cela dans notre contexte de sociétés technologisées, mondialisées, et particulièrement en Occident, dans des sociétés sécularisées ? Même pour nos « besoins fondamentaux », nous sommes dans un système économique, social, politique, tellement éloigné de celui des sociétés où naquit l’expérience chrétienne. Nos vies se passent dans une organisation serrée comme une « toile d’araignée », dont les lois sont celles du libre-marché, de la production industrielle des « biens » axée sur le « consommateur », sur les capacités quasi sans limites de la science-technologie, et de l’omni-présence des médias publicitaires. Nous sommes dans un monde d’objets, la culture elle-même est soumise à ce monde d’objets : nous sommes devenus des humains soumis aux objets, « aliénés » dans les objets.1

Nous devons prendre conscience de ce que cela représente dans nos vies, dans nos milieux… Il est évident que les riches ou gens aisés peuvent davantage participer de cette société de consommation. Mais les pauvres gens sont quand même sollicités, et même davantage victimes, car les « biens » de première nécessité (l’alimentation, les vêtements, etc.) relèvent, par exemple, du même système de roulement : des objets de moindre qualité pour les remplacer plus souvent. L’esprit de modération dans l’usage des biens (quels qu’ils soient) requiert comme fondement la foi en des dimensions de l’être humain qui ne sont pas d’ordre économique, c’est-à-dire en relation avec des besoins matériels, mais d’ordre spirituel dans le sens large : développement de ses talents, expression de ses qualités, esprit de créativité, et surtout ce qui regarde la vie affective, la vie de relation avec les autres, l’ouverture, l’écoute, l’entraide. Tout ce qui affermit la dignité de l’humain comme image de Dieu.

On pourrait dire que notre société organisée autour de la priorité économique nourrit de manière démesurée ce que notre tradition religieuse appelait « la concupiscence », ou « les convoitises »,  cette orientation vers la possession. Tout finalement devient objet à posséder, « marchandise » à échanger… Dans une société où l’économie, et surtout l’argent, est la PRIORITÉ, où il n’y a plus de jour de repos pour tous, où les milieux de travail épuisent les personnes au travail, où la productivité, l’efficacité, la compétition ruinent les santés et les âmes, l’humain ne peut vivre avec dignité. Il y a donc un déficit anthropologique grave.

En plus, dans des sociétés qui ont pris leur autonomie par rapport à la foi en « Dieu », la spiritualité elle-même est vécue dans ce monde d’objets, dans cette société matérialiste. Le système récupère facilement tout ce qui pourrait s’en éloigner…

Faut-il apprendre à s’en servir ? ou comment résister ? On connaît, par exemple,  l’expérience de François d’Assise, au moment où en Europe se développait « la société des marchands ». François s’est relié à ce qu’il y avait de « radical » dans la pratique de Jésus concernant le rapport aux richesses. Sans doute a-t-il relu le passage où Jésus invite le « jeune homme riche »…

Mais pour tous les croyants, les gens ordinaires, qui n’ont pas nécessairement l’appel au témoignage de radicalité évangélique, comment devons-nous continuer d’annoncer « un monde selon Dieu » ? un monde autre ? un monde amélioré ? Y a-t-il une voie qui incarnerait l’annonce du « règne de Dieu », tout en participant à la société dans laquelle nous sommes ?

3. Des pratiques de résistance féministes ?

Il faut dire d’abord que le mouvement féministe multiforme comprend certains aspects qui ne remettent pas en question notre monde de consommation. Il y a une manière de comprendre l’égalité de tous qui promeut la “surconsommation” pour tous, du moins de manière inconsciente. Le mouvement libéral, réformiste, qui est dominant dans notre société, correspond à cet aspect.  Chercher de
l’ « autre », de l’alternative, n’est pas non plus propre au mouvement féministe. Les mouvements écologique, pacifique, d’ordre économique, politique ou culturel, travaillent dans ce sens.

Cependant, une éthique féministe qui se veut une éthique sociale de changement anime ou accompagne ces mouvements sociaux alternatifs.

C’est une éthique qui donne vie à des pratiques de résistance au système tentaculaire d’objectification, et donc d’aliénation dans lequel nous vivons. C’est un combat qui se fait sans armes, sans violence, sans beaucoup de moyens financiers, sans esprit de domination. On trouve là le « small is beautiful » dont certains parlent. On trouve là quelque chose « de la simplicité volontaire », du mouvement éco-citoyen… Mais ce n’est pas simple. Par exemple, est-ce qu’un engagement écologique doit demander aux femmes-mères d’utiliser des couches de tissu au lieu des jetables ? Est-ce que cela voudrait dire que les femmes doivent retourner en arrière ? dans le modèle de la mère au foyer qui serait occupée toute la journée à des tâches ménagères ?….. Évidemment, ce ne serait pas le cas avec un, deux ou trois enfants, et à l’aide des laveuses-sécheuses d’aujourd’hui !2 Une vision éthique ne répond pas à toutes les questions pratiques.

Mais elle donne une orientation, ouvre des voies. Et les individus, les groupes, doivent exercer leur responsabilité, s’informer, et s’habiliter à des pratiques de résistance.

Comme chrétiennes féministes, il me semble que notre positionnement serait celui d’une résistance sociale et politique en solidarité avec d’autres groupes qui ont une vision ouverte de l’être humain, une vision spirituelle, au-delà de ses purs besoins matériels, une vision globale aussi des humains autant par rapport à leur environnement qu’à leur développement dans l’histoire. Je considère que notre réflexion éthique doit fournir un horizon d’espérance et d’imagination à notre engagement avec les femmes, avec leurs réalités concrètes, sans stagner dans des positions conformistes et à courte-vue. Et cela requiert un travail d’information, de communication qui réveille la conscience de nos citoyens et citoyennes. Ensuite, il faut trouver des stratégies adaptées à nos contextes pour que puisse s’incarner « l’annonce d’un monde selon Dieu ».

 

1.  J’ai retrouvé, après-coup, cette idée d’une société post-industrielle qui produit des objets au-delà des besoins, chez Daniel Cohen, économiste français, interviewé dans Le Nouvel Observateur du 3 au 9 septembre 2009. Il vient de publier un livre : La prospérité du vice : une introduction (inquiète) à l’économie, Albin Michel, Paris 2009.

2.  J’ai lu ce type de questionnement sur Internet, à partir d’un article dans la revue Marianne, en France. La rédactrice revendiquait le choix pour les femmes d’adopter des pratiques jugées « arriérées » par des représentantes du féminisme libéral. Elle refusait ce jugement porté à partir d’un autre contexte où les femmes étaient soumises, et n’avaient pas le choix d’être mères, du nombre d’enfants, et où les maris ne partageaient d’aucune manière les tâches ménagères envahissantes…