No. 117 - Eucharistie et pouvoir

Liminaire

Le dernier numéro de L’autre Parole paru
sous le titre : « Un autre monde est possible
» proposait des textes à l’appui de cette
affirmation. Aujourd’hui, en présentant le
thème « Eucharistie et pouvoir clérical »
c’est à une Église autre possible que nous
songeons. Dans l’Église catholique romaine,
l’Eucharistie serait-elle en résidence
surveillée ? Qu’en est-il des autres religions
soeurs ? En réponse à notre appel, des
auteures chevronnées ont accepté gracieusement
de partager le fruit de leur expérience,
de leur réflexion et de leur interrogation à
ce sujet. Nous les en remercions.

Notre première intervenante, Alice Gombault,
nous offre une analyse lucide et percutante
des positions de l’Église catholique
dans son rapport au monde d’aujourd’hui
en retraçant l’histoire de l’alliance entre
l’Eucharistie et le pouvoir clérical à partir
de ses débuts au IV siècle. Le pouvoir
considéré comme sacré et réservé aux hommes
entraîne d’abord la subordination des
laïcs aux clercs puis des femmes aux hommes,
constituant ainsi le fondement de la
hiérarchie et de l’identité cléricale qui
culminent dans la célébration eucharistique
où apparaît plus que jamais comme impossible
l’admission des femmes au sacerdoce.
Puisque le problème est loin d’être résolu,
peut-être faudrait-il des pratiques nouvelles
pour faire bouger l’institution?

Pour sa part, Marie-Thérèse van Lunen
Chenu, femme au verbe direct, sait manifester
un esprit synthétique percutant dès l’intitulé
de son texte : « sexualisation/
sacralisation, sacralisation/sexualisation de
l’Eucharistie ». Ce sont là, présentés sous le
masque de la Tradition, deux enchaînements
du passé, deux refus de réflexion,
deux excès de pouvoir consubstantiels l’un
à l’autre, se renforçant, se justifiant, se réactualisant
l’un par l’autre. Ainsi la solennité
déployée par Rome pour lier encore aujourd’hui
sexualisation, sacralisation et
culte eucharistique s’inscrit bien comme un
contre témoignage aberrant envers l’annonce
évangélique.

Dans « Libres propos sur quelques symboles
et paradoxes », Marie Gratton, infatigable
chercheuse, habile à s’orienter dans les
chemins tortueux pour y dénouer les impasses,
raconte comment elle tente d’interpréter
ici l’expression « l’Église, épouse du
Christ », affirmée par le Saint-Siège. Peu ton
concilier l’idée d’une Église épouse du
Christ et donc, soumise à lui, comme l’enseignait
saint Paul, avec l’exercice du pouvoir
clérical qui ne s’exprime jamais avec
autant de force que dans la célébration de
l’Eucharistie ? Si le prêtre représente l’Église
épouse, on peut penser qu’elle serait
mieux signifiée par une femme. Si par
contre le prêtre représente le Christ, il faut
se demander si c’est dans son humanité, le
reconnaissant comme sauveur, ou dans sa
masculinité, sacralisée par le pouvoir patriarcal
et incarnée dans un ministre de sexe
masculin ? Évidemment , la chose est claire
ce n’est pas de l’Église entière dont il est
question ici.

À la question : « À qui profite l’exclusion
des femmes de la présidence de l’Eucharistie
» Pauline Jacob, spécialiste engagée
dans l’analyse de récits de cheminement
vocationnel, répond: « Évidemment pas aux
femmes, surtout pas à celles qui sont engagées
en Église. Selon les modalités prévues
par l’institution ecclésiale, les femmes ne
peuvent pas vivre jusqu’au bout le rassemblement
des communautés chrétiennes autour
du repas eucharistique. Voir une
femme célébrer à l’autel viendrait secouer
le coeur de l’univers physique sacré que des
hommes se sont approprié au fil des siècles.
Le refus d’ordonner des femmes ne peut
donc profiter qu’au maintien d’un patriarcat
qui continue à ancrer les hommes et les
femmes dans des rôles prédéterminés.

À son tour Claire Borel Christen, laïque active
dans l’Église Unie, nous invite, à partir
d’une mise en scène appropriée, à départager
ce qui distingue son Église de l’Église
catholique en ce qui a trait à la célébration
eucharistique. Pour elle, l’Église Unie serait
plus progressiste que l’Église catholique
quant à l’ordination sacerdotale où elle accueille
les femmes ainsi que par rapport à la
liberté laissée aux paroisses lors de la célébration
de la Cène où la communauté, rassemblée
dans un partage dit sacré, est plus
qu’un mémorial. En somme rien de statique,
ni d’immuable dans cette Église.

« Attention : femme au travail »; voilà comment
se présente l’auteure Mia Anderson,
pasteure de l’Église anglicane, pour inviter
ses lectrices et lecteurs à suivre son itinéraire
de femme ordonnée évoquant, d’une
manière intimiste et vibrante, pleine d’humour,
sa vie personnelle de pasteure ainsi
que sa conception de l’Eucharistie selon la
tradition anglicane. Vous ne regretterez pas
de vous mettre à sa suite.

Dans ces deux derniers reportages, il est facile
de constater que les Églises protestantes
et anglicanes devancent l’Église catholique
en ce qui regarde l’inclusion de la mission
des femmes en Église.
En conclusion, Yveline Chevillard, dans
une brève recension, évoque comment la
complicité qui existait entre Jésus et les
femmes de son temps peut nous donner du
souffle pour l’avenir.

La lecture de ce numéro sous le thème
« Eucharistie et pouvoir clérical » provoquera
sans doute chez vous, lectrices et lecteurs.
quelques surprises, déclenchera peut-être
aussi des questions que vous aimeriez
partager. Quelles que soient vos réactions
nous vous serions très reconnaissantes de
nous les faire parvenir par courriel à l’adresse
figurant au dos de la revue. Nous en
ferons rapport dans notre prochain numéro.

Bonne lecture !

Yvette Laprise
Pour le comité de rédaction