Un accompagnement de fin de vie en musique

 

Mes Sœurs, je vous remercie de me permettre de rendre aujourd’hui un hommage tellement mérité à notre très chère Yvette.

Mes liens d’amitié avec Yvette se sont tissés il y a plus de vingt-sept ans dans le cadre des rencontres de L’autre Parole, ce regroupement de féministes chrétiennes qui existe depuis trente-neuf ans en 2015.

Très vite j’ai compris que c’était une femme exceptionnelle. Par son intelligence, sa perspicacité, son dévouement, ses multiples compétences, sa fidélité à ses engagements, son don pour l’écriture, et la poésie dont elle savait émailler certains de ses textes, par la chaleur de son amitié, j’ai été conquise rapidement.

Yvette, c’est une vie donnée, à Dieu d’abord, dans la ferveur de sa jeunesse, puis à tous les êtres qu’elle a croisés sur les voies où son vœu d’obéissance l’a menée, mais aussi sur les chemins non balisés où son initiative personnelle l’a lancée, loin des sentiers battus, mais le plus proche possible des coins et recoins où les plus criants besoins du monde sont tenus cachés. La cause des femmes et leur quête de justice et d’égalité l’ont particulièrement interpellée.

Toujours son intense vie spirituelle a soutenu et fortifié ses engagements religieux, sociaux et politiques. À L’autre Parole, c’était un pilier sur lequel plusieurs d’entre nous, en quête de sagesse et de persévérance, se sont appuyées. Elle se faisait toute à toutes pour assurer le bon fonctionnement de notre collective.

Puis, en août 2011, l’épreuve a frappé alors que nous célébrions le trente-cinquième anniversaire de L’autre Parole. Avec l’âge, le pilier était devenu fragile… Depuis lors il s’est fracturé lentement. D’année en année, de mois en mois, puis de jour en jour, je l’ai vu s’effriter. La femme que nous avions connue se défaisait sous nos yeux attristés. Les siens avaient perdu leur éclat, sa bouche n’émettait plus que quelques sons inintelligibles, et aucun sourire ne lui venait aux lèvres.

J’ai eu le privilège de visiter Yvette toutes les semaines et d’être accueillie avec cordialité par toutes les sœurs que j’ai croisées pendant ce temps. Plusieurs m’étaient connues, puisque durant quatre ans j’avais visité sœur Jeannine Boutin. On me permettra de remercier ici très chaleureusement sœur Rollande Roy, dont le dévouement manifesté à l’égard des sœurs confiées à ses soins à l’infirmerie m’est apparu sans bornes. Et ses délicatesses à mon égard ont fait naître une amitié que je souhaite cultiver longtemps.

Avec sœur Jeannine Boutin j’avais fait appel à ses dons de musicienne pour communiquer. Elle m’accompagnait au xylophone tandis que je chantais. Comme elle était aphasique, la conversation était impossible. La musique en pareil cas fait des merveilles.

Très rapidement avec Yvette j’ai eu recours à la chanson folklorique. Mes petits cahiers de La Bonne Chanson, récupérés au fond d’un tiroir, ont alimenté nos « concerts ». Elle y prenait plaisir les premières années, même si, comme elle me l’a dit un jour : « Il n’y a pas beaucoup de cantiques là-dedans ». J’ai donc ajouté des cantiques à notre répertoire. Puis elle n’a plus voulu chanter. Les mots ne venaient plus. Ensuite elle a cessé de s’intéresser à ce que je chantais. Toute conversation était depuis plusieurs mois devenue impossible. Et mes monologues avaient le pouvoir de l’endormir. Ce qui n’était pas si mal, à tout prendre.

Parce qu’un jour elle avait dit : « C’est beau », alors que j’avais chanté l’Ave Maria de Schubert, j’ai continué à le lui chanter à chacune de mes visites pendant plusieurs semaines. Les dernières paroles que je lui ai chantées avant de l’embrasser et de lui dire : « Je reviens la semaine prochaine », ont pris pour moi une résonance bien particulière… les voici :

Confiante, j’implore ton secours

Mon cœur meurtri par la misère n’a plus d’espoir qu’en ton amour

Pitié, pitié, ô ma bonne Mère

Conduis mes pas vers ton Jésus

Ave Maria

À nos yeux de chair, elle est « partie ».

À la lumière de notre espérance, elle est « arrivée » auprès de Celui qui a séduit et réjoui sa jeunesse, et soutenu sa fidélité tout au long de sa vie. Je vous invite à rendre grâce avec moi pour sa vie longue et fructueuse, et pour son entrée dans la Paix et la Joie sans fin.

 

Marie Gratton

Sherbrooke, le 26 mai 2015