UN VENDREDI SOIR, DANS LE TEMPS DES FEMMES

La soirée s’annonçait belle, une soirée de la fin août aux abords de la rivière des Prairies. Nous étions à nouveau réunies, parcourant chaque année un long cercle temporel pour nous retrouver ensemble, comme les saisons ou comme une fête rituelle, toujours un même vendredi soir d’août.

Après la fébrilité des arrivées, des embrassades et de l’installation, il a fallu s’arrêter afin de nous centrer. Nous allions parler du temps et, pour bien en parler, nous devions pouvoir le sentir couler en nous. Le silence, la respiration profonde et consciente ont été nos alliés : nous pouvions enfin nous poser, souffler et festoyer.

Mais la vie est rude dans notre société haletante, pressée, fébrile et performante.

Nous avons écouté On n’a pas le temps, interprétée par Diane Dufresne :

Pas le temps de s’arrêter
Pas le temps de se parler
Même pas le temps de s’excuser
Quand on se marche sur les pieds
Pas le temps de se regarder
Pas le temps de se toucher
Même pas le temps d’y penser
Tellement qu’on est pressé !

On court, on court, on court
Toujours entre la vie et la mort !

 

Paroles : Luc Plamondon

 

Nous avions, chacune dans notre groupe, à répondre à une question, parmi les deux soumises :

(1) Parlez-nous d’une fête ou d’un temps de l’année que vous appréciez particulièrement et qui devrait, selon vous, être remis à l’honneur, pour sa force symbolique et rituelle.

(2) Quel est, pour vous, féministes et chrétiennes, l’enjeu majeur que pose le temps moderne aux femmes d’aujourd’hui ?

D’entrée de jeu, les femmes du groupe Tsippora ont manifesté leur présence et leur sororité en nous racontant comment elles avaient porté la question du temps tout au cours de l’année. Se faisant porte-parole de la majorité des membres de L’autre Parole, elles affirment : « Le travail suggéré nous a fait travailler fort et fut riche en échanges ! » Elles en sont arrivées à une conclusion : « Nous ne nous donnons pas assez de temps pour nous ! » Du constat à l’action, il n’y avait qu’un pas : elles ont convenu de s’accorder quotidiennement un temps d’intériorisation, ne serait-ce que dix minutes. « Nous avons pris conscience, une fois de plus, que du temps donné pour entrer en soi n’entrave pas le travail à accomplir. »

Marie Gratton, quant à elle, avait choisi la fête de Noël qu’elle nous a présentée débordante de souvenirs d’enfance, et indignée de ce que l’Église a pu faire du personnage de Marie. « Comme féministe chrétienne, nous confie-t-elle, la célébration de la conception et de la naissance de Jésus m’a semblé truffée d’inextricables difficultés qu’il m’apparaissait impérieux de surmonter. » Elle en conclut : « Il m’apparait surréaliste […] de présenter Marie comme un modèle crédible… » Il faudrait donc « briser la statue », pour « découvrir la femme de chair, de sang, de sourires et de larmes 1 ».

Ensuite, le groupe Déborah a rendu grâce en ces termes : « Alléluia ! Venez chanter le Seigneur qui nous aime ! » Elles avaient choisi la fête de Pâques ! « La fête de Pâques, nous ont-elles expliqué, est liée à l’idée d’une libération et d’un nouveau début. L’espérance de Pâques rend possible la libération des femmes. Une vie nouvelle devient possible pour elles. Cette fête nous interpelle par son sens fondamental et mobilisateur 2. » Fidèles à elles-mêmes, elles nous ont parlé de Pâques en chansons, en gestes rituels et en actes théâtraux.

Le groupe Phoebé a voulu identifier l’enjeu principal du temps des femmes, aujourd’hui : le fait d’en manquer. À toutes les époques, les femmes ont été très occupées. De Marie-Madeleine à Laure Waridel, la contribution des femmes à la société et à l’Église représente un nombre incalculable d’heures de travail3. Elles citent Laure Gaudreault, artisane de la syndicalisation des institutrices du Québec qui, devant tout élan de nostalgie, répliquait : « Non, ce n’était pas le ‘bon vieux temps’ : on s’est arraché le cœur pour le changer ! » « Cependant, renchérissent les femmes de Phoebé, il semblerait qu’actuellement on manque de temps. Alors que nous devrions disposer de plus de temps que nos grand-mères… » Pourtant : « Parmi les femmes que l’on connaît, parmi les plus occupées, les plus sollicitées, ces femmes ne sont-elles pas celles qui ont encore du temps à donner ? Des femmes qui trouvent encore et encore le temps pour agir et réaliser ce en quoi elles croient. »

Chez Bonne Nouv’ailes, le temps se vit intensément. Avec deux mamans d’enfants d’âge préscolaire, les tiraillements entre la vie professionnelle, familiale, militante et personnelle se font sentir : elles sont d’ailleurs absentes, les mamans, puisqu’il leur faut bien faire des choix. L’une d’entre nous parle du temps de façon intime, au rythme des battements de son cœur qui va et vient entre le calme et le galop. Une autre nous parle de sa grand-mère : six enfants, agricultrice et présidente des Fermières de son village4. Celle-ci était sûrement très active, mais elle avait le temps de créer des vêtements et de mettre des fleurs autour de son potager. Elles paraissent bien anachroniques, aujourd’hui, ces fermières qui proclament, dans leur chanson thème « Tu as le temps5 ! » Ne seraient-elles pas plutôt des prophétesses qui cherchent à nous libérer d’un temps qui, parce qu’il est compté, doit absolument être rentable ?

Les femmes de Vasthi nous ont livré, quant à elles, une savoureuse réécriture de Qohéleth, manifestant leur regard rieur sur le temps : « À chaque étape de la vie des femmes, il y a un temps… » Bien sûr, il y a :

Un temps pour voir le jour
Un temps pour s’éteindre 

 

Et :

 

Un temps pour gémir
Un temps pour la délivrance

Mais aussi :

« Un temps pour l’abondance
Un temps pour la bombance

 

Un temps pour les dinettes
Un temps pour les diètes

 

Un temps pour les nuisettes
Un temps pour la ‘flanellette’
6 

 

Enfin, « sans montre, les quatre saisons fascinent les femmes de Houlda ». « Serait-ce par les jeux du temps sur le fleuve : sa passivité hivernale, son brutal réveil printanier, l’éclatement des soleils sur sa tranquille vague et les hautes et dévastatrices marées de l’automne ? » Quoi qu’il en soit, elles nous ont relaté le passage des temps de la nature avec leur verve poétique. Drapées de châles aux couleurs des saisons – les bleus de l’hiver, les pastels du printemps, les verts de l’été et les ocres de l’automne – elles nous ont fait cette promesse : « Nous vous ferons connaître [nos] préférences en [nous] parant de la saison choisie ou mieux, en [nous] entraidant à ressortir quelques hauts faits de chacune dans l’entrelacement de ses souvenirs7. »

Manifestement, pour les femmes de L’autre Parole, le temps, ce n’est pas de l’argent. Au contraire, il semblerait que plus le temps est donné, gratuit, plus il a de la valeur. Les visions sont multiples et les préoccupations très typées, très fidèles à la couleur de chaque groupe, tout à fait représentatives des manières d’être et des intérêts de chacune. Telle est L’autre Parole, dans le temps. Nous pouvons donc en conclure, à l’instar d’Augustin d’Hippone : « Vivons bien, et les temps seront bons ! C’est nous qui sommes les temps ! Telles nous sommes, tels sont les temps. »

 

 

1. Le texte intégral se trouve à la page 9.

2. Voir le texte à la page 14.

3. Quelques femmes remarquables sont présentées à la page 27. La réflexion du groupe se trouve à la page 20.

4. Les Cercles de Fermières du Québec existent depuis 1915.

5. http://cfq.qc.ca/a-propos/histoire-et-chronologie/

6. Le texte intégral est intégré à la célébration, à la page 59.

7. Texte à la page 22.