LA DIEUE CHRÉTIENNE ET L’OCCULTATION DE L’AUTRE.

 

Cet atelier vise à proposer une analyse d’un symbole théologique qui me semble particulièrement intéressant car il permet d’articuler les différents aspects de ma position d’universitaire, québécoise, blanche, chrétienne et interspirituelle.

 

Il s’agit de l’appellation de la Dieue chrétienne. Ce vocable du divin féminisé est devenu un élément d’une construction identitaire, locale, qui dit, aussi, quelque chose d’universel.  Il opère de manière synthétique un croisement entre une théologie chrétienne et une approche féministe.

            Le vocable de la Dieue chrétienne a été forgé et proposé, en 1988, par L’autre Parole, lors d’un colloque de deux journées réunissant environ vingt-cinq femmes et portant sur l’expérience faite par des femmes du Dieu chrétien (Revue L’autre Parole, no. 40). Le groupe choisit l’appellation de la Dieue, avec un e, comme voie de libération spirituelle d’une neutralité de genre qui n’est jamais neutre, mais qui légitime une subordination. L’autre Parole l’a adoptée par la suite dans ses rituels et dans sa théologie féministe.  Une dizaine ou une douzaine d’années plus tard, le vocable était prononcé de manière assez courante par d’autres chrétiennes au Québec, en particulier par des agentes de pastorale dans l’Église catholique. Certains hommes et certains groupes québécois emploient parfois le vocable : Dieu-e (Dieu, tiret, e), pour exprimer qu’il y a des énonciatrices, mais aussi des énonciateurs, d’un mot à repenser sur le plan de ses effets sur les rapports de genre. Des Québécoises semblent avoir implanté un usage de cette féminisation du divin.

La Dieue : un vocable du français québécois

Il n’est pas étonnant que la nomination de la Dieue ait émergé dans la culture québécoise où l’on valorise la féminisation du langage. Le vocable est d’ailleurs connu en Europe francophone comme un terme québécois. Il n’y a pas été reçu. Il n’y est pas usité. Depuis une trentaine d’années, au Québec, on note une forte propension à féminiser des titres, des fonctions, des mots, dont plusieurs instances d’ajout d’un e féminin grammatical à la fin d’un nom, comme par exemple dans la professeure ou une auteure, une pratique qui n’a pas cours, de la sorte, en Europe francophone. La linguiste Marie-Éva de Villers souligne que la majorité des québécismes, des mots français propres au Québec, sont des mots « de création » pour lesquels « la dérivation joue un rôle capital »1. Le vocable de la Dieue a ainsi été forgé en terre québécoise, là où on peut constater deux tendances lourdes sur le plan de la langue : la création lexicale à partir des possibilités données par le français, d’une part, et la féminisation des noms souvent par l’ajout d’un e, d’autre part. La virtualité de féminiser la Dieue en ajoutant un e est offerte dans la langue québécoise. Comme l’écrit Gayatri C. Spivak à propos de la langue maternelle, « although it’s unmotivated, it’s not capricious »2. Une opération langagière est réalisée. Elle s’inscrit à l’intérieur de potentialités données, situées. La Dieue chrétienne est un terme de la langue québécoise.

Une théologie féministe qui célèbre la multiplicité

Des Québécoises se situent (entre autres) entre deux mondes, francophone et anglophone. J’ai observé que des féministes et chrétiennes québécoises de la base lisent les travaux d’auteures françaises et anglo-saxonnes en considérant que les uns et les autres offrent des perspectives différentes à propos d’un problème complexe. Elles n’opposent pas d’emblée ces visions ainsi qu’on le fait assez spontanément en France et dans les pays anglo-saxons. Leur formation et leur position géopolitique auraient-elles pour effet qu’elles seraient imprégnées de plusieurs mondes qu’elles réconcilient d’une manière unique ? C’est dans ce contexte que je comprends le vocable québécois de la Dieue comme étant polysémique. L’indétermination linguistique du vocable favorise d’ailleurs cette voie. En effet, l’ajout de la marque grammaticale du féminin par un e énonce simplement le fait de la féminisation féministe du divin. Il ouvre à de multiples interprétations qui, le plus souvent, se superposent ou se succèdent les unes aux autres.

Dans le corpus de la théologie féministe et chrétienne universitaire occidental, on trouve un large consensus sur la nécessité de contrecarrer la masculinité implicite du Dieu chrétien. Mais il y a une divergence de positions à propos des manières de dire autrement le divin. On constate diverses tactiques de contournement, telles recourir aux termes déité (deity) ou divin (divine), utiliser en alternance un prénom féminin et masculin pour parler de Dieu sans féminiser le mot même de Dieu (God), écrire G-d, multiplier les images de Dieu, tels amour, pouvoir de vie, énergie créatrice, vitalité pure, et autres. D’autres proposent d’utiliser diverses images et métaphores, non exclusives, pour dire Dieu-e, dont certaines au féminin, tels Dieu/éesse (Godd/ess), Elle, Celle qui est, la mère, l’amie, l’amante. D’autres encore suggèrent de penser le divin au féminin ou de remettre en question le monothéisme. Les diverses compréhensions théologiques sous-jacentes aux féminisations déterminent les manières de dire.

Le vocable québécois de la Dieue chrétienne s’inscrit, entre autres, dans un courant de pensée théologique, aux États-Unis, que je résumerais par cinq éléments : 1) L’énonciation de la Dieue ne signifie pas que Dieue soit de genre féminin. 2) Elle exprime le tout du divin. 3) Elle consiste en une appellation du divin parmi d’autres. 4) Elle représente une relecture authentique pour aujourd’hui de la tradition chrétienne. 5) Elle participe à une féminisation des noms de la Dieue devenue nécessaire pour des féministes de ce temps qui désirent nommer le divin à partir de leur expérience.

Dans un autre sens, le mot Dieue, prononcé en terre québécoise, signifie parfois que la Dieue est de genre féminin, selon différentes interprétations liées à divers courants de pensée sur ce sujet. Il s’inscrit aussi dans le courant du féminisme français (French feminism) et peut référer aux « femmes divines » (Luce Irigaray). Il peut signifier la tradition de la déesse ou celle d’une spiritualité féministe autonome.

La graphie québécoise de la Dieue renvoie ainsi à une position d’énonciation, féministe et chrétienne, dans sa diversité stratégique. Elle inclut une diversité d’expériences et d’interprétations. Elle célèbre une multiplicité, le passage d’une vision à l’autre ainsi que le paradoxe d’habiter en même temps plusieurs traditions d’interprétation.

L’articulation du sexisme et du racisme et l’occultation de l’autre

M’appuyant sur la pensée de Gayatri C. Spivak, j’introduirai une réflexion sur l’articulation du sexisme et du racisme par quelques remarques sur le lieu d’où l’on parle. Pour G. C. Spivak, la position d’où l’on parle n’est jamais pure. Toutes sont ambigües. Elles sont situées, localisées géopolitiquement, sur le plan des relations raciales et (post)coloniales. La position d’où l’on parle demeurerait nécessairement paradoxale. Celle de la lectrice (rédactrice) aussi bien que celle du texte (ou de la problématique) sont mouvantes. Avec G. C. Spivak, on cherche comment on pourrait reformuler un énoncé (le penser) en le situant selon différentes positions occupées par des sujets (institutionnalisés) du discours et de l’action. Le dévoilement d’une position paradoxale ou encore impossible intéresse particulièrement notre auteure.

Si l’analyse a pour but de situer les idées, les positions, dans leur propre (con)textualité, sans chercher à les sauver ou à les éliminer, situons donc la Dieue chrétienne dans ses propres ambiguïtés. Quels sont ses paradoxes ? Pour répondre à cette question, il faut partir de son lieu d’émergence. Les féministes et chrétiennes qui ont forgé le vocable appartiennent à la majorité blanche et catholique de la nation québécoise. Celle-ci participe elle-même des forces dominantes occidentales et (post)coloniales. Elle provient d’une histoire de domination des peuples autochtones, d’une domination par les anglais, d’un (néo)colonialisme qui s’exprime dans la division sociale des ethnies, une histoire qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Cette nation demeure minoritaire sur le plan du français en Amérique et lutte pour le contrôle de son destin et pour la survie de sa langue. Des mouvements de la gauche chrétienne y ont été présents et y demeurent actifs aujourd’hui.

En tant que possibilité donnée par le français québécois, la féminisation de la Dieue se situe à l’intersection des formations françaises et anglo-saxonnes. Polysémique, on l’a vu, elle ouvre un espace à une diversité d’expériences et d’interprétations. En ce qui concerne les rapports entre le divin et le féminin, elle peut évoquer les  contenus d’approches américaines, mais référer, aussi, à ceux de ce qu’on appelle le French feminism.

G. C. Spivak nous apprend que les unes et les autres n’occupons pas les mêmes positions dans un système (post)colonial. À ce titre, le dire la Dieue correspond à une position privilégiée, celle de femmes blanches, occidentales, de classe moyenne, s’inscrivant dans la religion coloniale, le christianisme. G. C. Spivak nous a appris également que le discours occidental fait reposer l’autonomie du sujet sur une construction de l’autre : l’autre que représente « la femme » est argumentée de façon explicite dans ce discours alors que l’autre que représente « l’autre ethnie » y est occulté.  Le vocable de la Dieue célèbre certes l’émergence d’une position d’énonciation de sujets femmes, mais ne recouvrerait-il pas en même temps, de façon structurelle, les différences entre les femmes, subsumées sous la voyelle e ? Il consoliderait, en même temps, le pli colonial et chrétien, très bien appris, de l’inexistence, pour soi et pour une société, des femmes des autres ethnies. Le danger serait de s’y arrêter. Le péril serait de consolider l’inexistence de sujets-femmes, de ne pas aller vers l’engagement de démonter la chosification de toutes les personnes.

La parole de la Dieue chrétienne énonce quelque chose de capital et d’universel. Elle ne recouvre pas, cependant, le souffle de vie, ainsi nommé lors d’une célébration interspirituelle, car le souffle est plus que la troisième personne de la Dieue trinitaire dans le christianisme. Parmi plusieurs manières de faire fructueuses avec la Dieue chrétienne (rappelons qu’elle célèbre la mutiplicité des expérimentations faites par des femmes), dans cette rencontre interspirituelle Créons la justice, Reconnaissons les différences, je suis engagée dans une pratique qui consiste à devenir plus d’une : à travailler la formation chrétienne dans ses propres logiques et à participer, aussi à une expérience interspirituelle, devenue nécessaire, qui demande un repositionnement. Localisée et paradoxale, la parole de la Dieue chétienne ne subsume pas ce que des femmes ont à dire du divin.

 

Références

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1. Marie-Éva de Villers, « Les mots et les expressions propres au Devoir », dans Le Devoir, le mercredi 5 janvier 2005, A7.

2. Gayatri Chakravorty Spivak, Outside in the Teaching Machine, New York, Routledge, 1993, p. 6.