L’ESSAIM DE LA MORT ME MORD LE SEIN

 

 On m’a parlé de squelettes de baleines échouées,

De leurs fanons que le vent brandit comme des fanions élimés,

Je n’en ai vu aucun sinon je les aurais taillés en cathédrales ivoire

Pour y accueillir tous les naufragés du destin et leur injecter l’espoir.

J’ai chevauché quelques baleines et traversé des océans de silice,

Ceux qui savent de quoi je parle auront un sourire complice.

Les baleines me guident souvent quand je perds le cap,

Le Cap de Bonne Espérance, non loin du Cap des Aiguilles,

Celles qu’on enfonce dans mon corps pour le soigner.

Je navigue toujours vers le tropique du Capricorne,

Tournant le dos au tropique du cancer trop morne.

Et les baleines m’ouvrent le passage, hiérophantes de silence.

Bienveillantes.

 

Comme mes cheveux ne forment plus de boucles, je noue des rubans

Autour des arbres et des rondins de bois, je crée une piste aux étoiles.

Mes allumettes embrasent des milliers de feux follets sur le rivage qui bouge

Et je danse, seule sur la plage, entourée de serpents magenta, de rubans rouges.

Les baleines tapies au creux de la terre liquide, dans l’épaisseur de l’abîme,

Me regardent et soulèvent des vagues pour que l’océan danse aussi.

Et je sens que je deviens immortelle, les rubans rouges s’accrochent au ciel

Et forment des bandes immenses que j’appelle aurore désormais.

Si je me sens bâillonnée, je hurle, ballerine, aussi fort que les loups du monde,

Si je me sens enlisée, je danse, au cœur des alizés, ivre par la vitesse de mes rondes.

C’est ainsi, ce sont mes armes, celles avec lesquelles je me bats,

Contre le déluge, contre les squelettes de baleines, contre les cendres,

Petite guerrière malade et petite princesse à la robe en miettes.

Je pose mes petits pieds nus sur le sable mou, ils sont fragiles encore,

Je sens mes racines pousser jusqu’au centre de la terre.

Je ne tiens pas debout par hasard. Mon visage devient celui de Lazare.

 

Les sauvagines de l’horizon m’envahissent, leur morsure est suave, leur vol doux,

Le vampire qui buvait à mon sein se vide quand je tiens trop debout.

Je ne veux pas avoir les yeux rouillés à force de laisser glisser mes plaies,

Je veux exploser de rire, voler en éclats, voler de mes propres ailes.

Le vent chahute ma robe délabrée mais je me sens nouvelle,

Légèrement jolie ou joliment légère.

Parée de nénuphars parfumés mais nue sous ma robe,

J’avance, un bouquet d’amarantes dans ma main gauche.

 

Je ne peux pas me dire que je suis juste de passage,

Pas sage mais mage, pas effondrée mais effrontée.

Je dégrafe ma robe blanche que je laisse derrière moi,

Je n’ai plus de limites, des mouettes se collent à mes épaules,

Je danse, je tourne, mes yeux accrochés à la promesse de l’aube.

Des copeaux de bois flottent dans les vagues au milieu des lotus,

Et mon sein se couvre de vent, s’habille de paillettes d’astres,

Il ressemble à la dune en face, lisse, fait de poussières mais immense.

Une princesse, même enfantine, a des seins, les miens sont beaux,

Ils ne porteront plus la mort dans leur rondeur, dans leur ivresse,

Ils seront auréoles d’amour, cercles de jeunesse.

 

Je danse et soudain l’essaim de la mort se décroche de mon sein,

Les abeilles des ténèbres bourdonnent sur la plage entière,

Un orage de butineuses purulentes, j’ai peur de leurs ocelles.

Dans leur transe erratique, extatique, elles déversent leur pollen,

J’en ai plein les cheveux, oui ça y est, j’ai des cheveux.

Cette poussière d’étoiles redonne de l’éclat à mes mèches naissantes.

Je sais bien, dans la ruche, l’abeille reine tue les autres abeilles rivales,

Mais moi aussi je suis une reine, je veux avoir le monde comme graal.

L’essaim s’éloigne pareil à un grésil de frelons frêles qui grêlent sur mon front,

Et je n’ai plus peur. Je redeviens intense. Immense.

 

Les femmes donnent du lait, je donnerai aussi du miel désormais,

Mes seins sont aujourd’hui mellifères mais l’enfer peut revenir.

Ils chanteront des mélodies sécrétrices en secret, sous les cicatrices.

Je montrerai fièrement mon sein comme dans les trois âges de la femme de Klimt,

Un enfant dans les bras, la vieillesse et la mort aux cheveux dégueulasses derrière moi.

Les miens seront fleuris comme une prairie qui embrasse le printemps,

Et le pollen que l’essaim m’aura laissé en liasse me servira de pigments,

J’en mettrai à mes joues et à mes lèvres pour que Klimt me voie belle,

Il m’envisagera alors comme les deux femmes de son arbre de vie.

De mon sein poussera cet arbre et je sens déjà que des millions d’enfants

Y accrocheront de longs rubans rouges en hommage à mon chemin de sang.

Ma robe n’est plus déchirée, la poésie a recousu toutes les plaies du tissu,

La marchande d’allumettes en moi sourit, elle a mis feu à la mort à son insu.

Et j’accueille à bras ouverts tous les hommes blessés sur mon arche de Noé,

Ne croyez pas que ce soit un simple bateau construit de bric et de broc,

C’est une vraie baleine en forme d’amour qui me suit comme mon ombre,

Nous traversons les océans malgré les marées noires et les grésils de frelons.

Mon sein sous les bruines de pollen est devenu doré, ce qui a plu à Klimt,

Mon sein de reine n’est plus neige mais soleil.

* Céline Boyer est professeure agrégée d’anglais. Elle divise son temps entre enseignement et recherche littéraire, après avoir mené un doctorat sur le rôle des mythes et du sacré dans la poésie contemporaine. Elle est danseuse et co-fondatrice de la troupe de danse une aile en ciel. Céline Boyer écrit de la poésie depuis toujours. Son pseudonyme poétique est l’anagramme de son prénom Céline : Enciel. Elle lit régulièrement ses poèmes lors de conférences sur l’imaginaire féminin et a, par ailleurs, publié des poèmes dans diverses revues. Elle est l’auteure de plusieurs recueils.