UN IMMENSE LIVRE D’HUMANITÉ

 

Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin, Paris, Gallimard, 2010, 690 p.

Un grand moment d’hésitation avant d’entreprendre le parcours de tant de pages et de tant de souffrances, et pourtant, une fois que j’ai eu commencé à lire, rien ne pouvait m’arrêter. J’étais captivée par les difficultés intenses que cet otage franco-colombien, une femme engagée en politique, a dû traverser, et le développement personnel qui l’a transformée.

Dès le début, elle annonce : «  Je compris que j’étais encore un être médiocre et quelconque, que je n’avais pas assez souffert pour avoir dans le ventre la rage de lutter à mort pour ma liberté. » (p. 25) Et pourtant, la voix de son père qui décédera pendant son enfer de six ans et demi dans la jungle amazonienne ne cessera de retentir : DIGNITÉ. Malgré tous les sévices qu’elle endurera enchaînée, elle sauvegardera sa dignité. « Je comprenais maintenant que la vie nous remplissait de provisions pour nos traversées du désert. » (p. 142)

Elle se mettra à l’écoute d’elle-même, des autres. Même ses gardiens, souvent très monstrueux, lui apprendront à vivre. Le message du jeune Ferney, son gardien de 17 ans qui, lui, était très attentif, est touchant. Devant partir pour un autre camp, il lui dit : « Ingrid, rappelez-vous toujours ce que je vais vous dire : quand on vous fera du mal, répondez avec du bien, ne vous rabaissez jamais, ne répondez jamais aux insultes. Sachez que le silence sera toujours votre meilleure réponse. Promettez-moi que vous allez être prudente. Un jour, je vous verrai à la télévision lorsqu’on vous rendra votre liberté. Je veux que ce jour-là arrive. Vous n’avez pas le droit de mourir ici. » (p. 215)

Non, elle ne voulait pas mourir prisonnière dans la jungle, elle ne songeait qu’à s’évader et à s’organiser pour réussir cet exploit. Malheureusement, plusieurs tentatives très soigneusement préparées ne réussirent pas : la plus longue a été de quatre à cinq jours avec un autre otage Lucho qui était devenu son ami, mais qui était diabétique et qui demandait une attention de tous les instants pour qu’il ne sombre pas dans le coma. Le livre s’ouvre avec sa quatrième tentative de s’enfuir  avec Clara, prise en otage en même temps qu’elle, qui finalement ne l’avait pas suivie. Elle dut affronter seule la grande noirceur de la jungle, mais fut rapidement retrouvée au matin, brutalement punie, frappée avec une chaîne et finalement enchaînée au cou et remise dans une cage construite en bois avec des lames de zinc en guise de toit.

Ingrid raconte les différentes conditions de détention, les rapports avec les commandants qui se succèdent et exercent un contrôle plus ou moins sévère. Sont prises de temps à autre des preuves de survie : des photos, des entrevues avec les otages pour montrer au monde extérieur qu’ils sont encore en vie et sont dans des conditions acceptables. À cet effet, des fêtes sont même organisées de façon trompe-l’oeil, où l’on essaie de saisir avec une caméra les réactions des otages.

Les relations avec les autres sont une préoccupation constante, qui engendre des tensions quand on partage un espace restreint, quand on n’a pas d’activité, que la nourriture est très limitée. Ingrid se rend compte de ses grandes difficultés de vivre avec d’autres dans une prison. « Mais en captivité j’avais découvert que mon ego souffrait si j’étais dépossédée de ce que je désirais. La faim aidant, c’était autour de la nourriture que les combats silencieux entre prisonniers avaient lieu. J’observais une transformation de moi-même que je n’aimais pas. » (p. 277)

Toutefois, des liens d’amitié se créent, qu’il faut souvent cacher pour ne pas en être privé. Ainsi, naissent des relations avec Lucho, un homme qu’elle avait déjà rencontré dans l’arène politique de la Colombie, avec Marco, un des trois otages américains emprisonnés dans le même camp. Les messages radiophoniques qu’Ingrid pouvait réussir à capter au petit matin, particulièrement ceux de sa mère, ont été d’un grand réconfort. La communication est unilatérale, car elle ne pouvait parler à sa mère, mais elle a pu lui écrire une seule fois. Elle était privée de ses enfants.

Les types d’activités qu’Ingrid a pu avoir : le tissage de ceintures appris d’une Colombienne, la lecture de la Bible qui a été d’un grand secours pour sa santé mentale, les cours d’anglais à des membres des Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), les exercices physiques pour se garder en forme. Elle a également écrit : « Un exercice spirituel : celui de s’obliger au bonheur dans la plus grande des détresses. » (p. 189)

Parmi les difficultés rencontrées se trouvent celles des grandes marches pour des déplacements très ardus à travers la jungle et toutes ces épreuves, sur des terrains très montagneux, pendant plusieurs jours. Dès qu’une menace surgit au-dessus du campement, le passage d’hélicoptères ou d’avions de l’armée, c’est le départ rapide pour ailleurs. Ingrid est faible et doit se résigner à se faire porter sur le dos d’un homme ou dans un hamac tenu par deux hommes. Son equipo, sac à dos, est souvent trop lourd pour elle.

Ce livre nous fait vivre les six années et demie de captivité par les FARC d’Ingrid Betancourt, femme politique, candidate à la présidence colombienne sous la bannière du Parti vert, du 23 février 2002 à sa libération le 2 juillet 2008. Elle a  écrit pendant un an et demi, ce « livre de la jungle » qui lui a permis de faire tomber une partie du « mur de silence » dans lequel elle avait été enfermée.

Je le désigne comme un immense livre d’humanité, car Ingrid nous met vraiment en contact avec elle-même, les autres personnes avec qui elle a dû vivre, les prises de conscience d’une réalité dure et éprouvante à l’extrême. Souvent, je me suis demandé comment elle pu faire. Se dégage de la personnalité d’Ingrid, une force de caractère, une détermination à garder sa dignité, une bienveillance envers les autres même s’ils sont ses agresseurs.