Des femmes au printemps

Publié dans la revue: 
No. 136 - Simplicité du jour

Djemila Benhabib, l’auteure, est bien connue pour ses livres Ma vie à contre-Coran (VLB, 2009) et Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (VLB, 2011). Engagée pour la cause des femmes et contre les intégrismes politico-religieux, elle s’affiche clairement pour la laïcité et le féminisme. Elle est lauréate 2012 du Prix international de la laïcité. Un article paru dans Le Devoir du 29 mai 2013, « La référence à la laïcité doit être explicite » (A 9), confirme encore une fois son orientation pour la laïcité.

Au printemps 2012, un an après le printemps arabe, Djemila Benhabib a voulu savoir si les révolutions en Égypte et en Tunisie avaient réellement établi de véritables démocraties dans le monde arabe et musulman. Elle trouve que deux batailles décisives sont en cours : l’une pour la liberté des femmes, et l’autre, pour la séparation des pouvoirs politique et religieux. Elle constate que « les acquis des femmes ne m’ont jamais semblé aussi fragiles […] les partis islamistes se sont imposés par les urnes. » (p. 13)

En Tunisie, le renversement du despote Ben Ali a ouvert un champ de bataille qui oppose les laïques aux islamistes. La révolution, menée par des jeunes, a été récupérée par des « têtes grisonnantes » et par des islamistes qui s’affichent comme modérés, mais qui imposent leur programme intégriste. L’excision et le voile intégral sont redevenus à la mode dans ce pays qui, sous le règne de Bourguiba, en 1956, avait accordé « aux femmes des droits sans équivalent ailleurs dans le monde arabe ». L’islamisme modéré que défend la formation Ennahda est une fiction, affirme fortement l’auteure.

La situation dans l’Égypte postrévolutionnaire paraît plus déprimante que celle de la Tunisie. Au Caire, la chute de Moubarak a été presque immédiatement suivie d’un affrontement entre islamistes et militaires, et les démocrates divisés semblent sans moyens. Les Frères musulmans ont pris le contrôle, prônent un « libéralisme économique absolu » et une « application immédiate de la charia ». Le pays se trouve plongé dans la misère et est de plus en plus hostile aux femmes. « La démocratie des Frères est une démocratie mutilée avec des citoyens et surtout des citoyennes de seconde zone. » (p. 105) Le harcèlement sexuel fait partie de la vie quotidienne en Égypte. Voici un extrait du livre qui en dit beaucoup sur le sort des femmes égyptiennes.

Ce n’est pas tant par piété que par résignation que plusieurs femmes portent le voile. Elles doivent se résoudre à faire oublier leur corps, car ce n’est qu’en devenant invisible qu’elles peuvent prétendre à l’existence. « Exister » parce qu’on disparaît, allez comprendre! En fait, ce n’est pas si compliqué. Un mal profond étrille la société égyptienne : le harcèlement sexuel, tristement banal là-bas. Avec une telle donnée, la liberté de circuler ne peut s’envisager que dans la soumission à une exigence féroce et écrasante de conformité. Ce n’est qu’en soustrayant leur corps au regard des hommes que les femmes peuvent envisager d’avancer ou, du moins, essayer de marcher. Car même si elles sont emmitouflées, il restera à l’homme sa capacité de fantasme. Le deuil à faire est celui de la féminité. (p. 69)

Malgré tout, Djemila Benhabib garde espoir : « On doit regarder l’avenir avec espoir. Le succès viendra tôt ou tard. » (p. 105) Un système aliénant et inhumain autant pour les hommes que pour les femmes, « c’est lui que je dénonce ». (p. 31) Elle fait siens les mots de la journaliste américano-égyptienne Mona Eltahawy : « Les soulèvements arabes ont peut-être été déclenchés par un homme arabe — Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant tunisien qui s’est brûlé vif par désespoir —, mais ils seront terminés par les femmes arabes. » (p. 32)

Djemila Benhabib réussit encore une fois à livrer avec énergie un regard lucide sur les conditions de vie éprouvantes des femmes et aussi des hommes dans deux pays en quête de liberté, égalité et justice. Son livre est un grand reportage de combat plein d’inquiétude et d’attente de jours meilleurs.

 

Des femmes au printemps

Djemila Benhabib

Montréal, VLB éditeur,
2012, 165 p.