D’ANNE ET DE ZLATA

J’ai choisi de comparer les journaux intimes d’Anne Frank et de Zlata Filipovic d’abord parce qu’ils figuraient dans ma bibliothèque depuis plusieurs années sans qu’il me vienne à l’idée de faire un rapprochement entre les deux jusqu’au jour où L’autre Parole  choisit  de consacrer l’un des numéros de sa revue aux répercussions de la guerre et de la paix sur la vie des femmes.

En réfléchissant, j’ai reconnu certaines similitudes entre ces deux femmes : l’âge et le sexe (journaux tenus par deux adolescentes), le continent (deux Européennes), le moment historique (durant une guerre à visée génocidaire : Juifs, Bosniaques), le siècle (le 20e siècle), le niveau d’éducation (plutôt élevé chez ces jeunes filles avec accent sur les arts et les langues européennes). Elles écrivent avec sensibilité et décrivent bien ce qui se passe autour d’elles.

Présentation des auteures

Anne Frank, née le 12 juin 1929, à Francfort-sur-le-Main, Allemagne, a une sœur  aînée nommée Margot. En 1933, ses parents, juifs plutôt libéraux, doivent émigrer en Hollande pour échapper au nazisme montant. Dans son journal du 20 juin 1942, elle retrace rapidement ses origines et note : « Mon père fut nommé directeur de la Travies N. V., firme associée avec Kolen et Co à Amsterdam. Le même immeuble hébergeait les deux sociétés dont mon père était actionnaire. » Donc le père travaille pour une entreprise commerciale et la mère s’occupe du foyer et des enfants.

Zlata Filipovic,  née le 3 décembre 1980, à Sarajevo (capitale de la Bosnie-Herzégovine), Yougoslavie, est fille unique. Ses parents, de confession musulmane et nés aussi à Sarajevo, vivent et s’habillent à l’européenne. Dans sa généalogie, on rencontre des ancêtres tant croates que serbes ce qui porte Zlata à ne revendiquer aucune préférence ethnique.

Ses parents, un père avocat à son compte et une mère chimiste à l’usine locale des eaux, ne quittent pas leur ville quand les hostilités débutent. Ils peuvent continuer leur métier respectif épisodiquement mais très difficilement.

Début des journaux

Le dimanche 14 juin 1942, deux jours après sa fête, Anne entame son journal qu’elle reçoit parmi ses cadeaux d’anniversaire. À treize ans, c’est déjà une adolescente qui découvre les premiers émois amoureux et qui développe son identité personnelle vis-à-vis de ses parents et de son entourage. Issus d’un milieu très aisé en Allemagne, ses parents s’intéressent aux arts et lui donnent une éducation privilégiée en Hollande : école maternelle Montessori, cours de piano, fréquentation du lycée.

Le journal de Zlata s’ouvre le lundi 2 septembre 1991 en  début d’année scolaire, après un long été chaud. À dix ans, Zlata est encore une pré-adolescente mais à l’esprit vif tout comme Anne. À trois ans, selon la tradition locale, son grand-père lui apprend à lire avant son entrée à l’école et,  avec sa grand-mère, il l’initie à la littérature. C’est en partie grâce à eux que Zlata manifeste dans son journal un style sophistiqué et un vocabulaire riche pour son âge. De plus, elle suit des cours de solfège et de piano.

Multilinguisme européen

Dans ses cours, Zlata apprend l’anglais à part le serbo-croate. Elle connaît aussi des expressions françaises et italiennes, et peut-être davantage.

Anne suit des cours par correspondance à l’Annexe (lieu où les Frank se cachent des Nazis), pratique son français mais lit et parle couramment l’allemand comme le néerlandais. Elle comprend très bien l’anglais car elle écoute, avec ses congénères de l’Annexe, les nouvelles anglaises à la radio du soir.

La vie avant le confinement

Anne mène une vie très sociale quoique limitée par les mesures discriminatoires imposées en 1940 aux gens d’origine juive. Ainsi, il est interdit à tout juif, de  conduire un vélo ou une voiture et d’emprunter le tramway. De plus, les juifs sont astreints au couvre-feu après huit heures du soir. Comme sport, elle pratique le ping-pong (sport permis alors que le tennis et le hockey sont interdits aux juifs). Enfin en 1941, Anne doit quitter son lycée pour un lycée réservé aux juifs. Puis, après une convocation des SS, reçue le dimanche après-midi, le 5 juillet ’42, Anne et sa famille quittent leur demeure à pied, avec quelques bagages, dès le lendemain matin à 5h30. Leur « disparition » programmée a eu lieu dix jours plus tôt que prévu par ses parents car leurs principaux effets avaient été déménagés discrètement, dans leur cachette depuis  plus d’un an, sans qu’Anne s’en aperçoive.

Avant le début des hostilités, Zlata  fréquente son école, ses amies, se rend à leur vieille et magnifique propriété familiale, la Crnotica, située à une dizaine de kilomètres de Sarajevo. Ses compatriotes connaissent une vie normale à l’inverse d’Anne et des siens . Puis un vendredi, le 18 octobre ’91, elle trouve son père en uniforme de policier, qui doit rejoindre son unité de réserve pour deux jours. Zlata et sa mère pleurent d’inquiétude dans les bras l’une de l’autre. Le 22 octobre, le lendemain du retour de son père, elle apprend que son père devra monter la garde durant dix heures par jour,  tous les deux jours. C’est alors qu’elle parle pour la première fois de la politique avec effroi : « Tout ça, c’est de la politique, et la politique, moi, je n’y comprends rien. Après la Slovénie et la Croatie, le vent de la guerre va-t-il souffler sur la Bosnie-Herzégovine ? Non, ce n’est pas possible. »

La vie confinée

Côté positif  : Anne ressent d’abord un sentiment réconfortant de cohésion. Ainsi s’exprime-t-elle à l’arrivée d’autres juifs, le couple Van Daan et leur fils, le 14 août ’42 : « Les trois premiers jours, nous avons pris tous les repas ensemble dans une atmosphère de cordialité. Après ces trois jours, nous savions que, tous, nous étions une seule grande famille. »

Zlata, elle, n’a pas à quitter son foyer sauf pour la cave des voisins lors des bombardements. Sa famille ne doit donc pas emménager avec d’autres gens. Toutefois, en s’extasiant devant le charme d’une petite chatte rousse, baptisée CICI, qu’un voisin leur a apportée, elle nous révèle que sa famille s’était déjà agrandie avec les voisins : « Elle est vraiment mignonne. Elle a une tête superbe. Tout le monde l’adore, et elle s’habitue lentement à nous.  Oui, Nedo a vraiment fait une bonne action. Comme ça, la grande famille que nous formons avec les voisins compte un membre de plus. »

Côté négatif  : Mais ce n’est pas toujours facile de se côtoyer tous les jours. Le 30 Janeiro ’43, Anne écrit sa vexation d’être critiquée constamment par ses compagnons et compagnes d’infortune : « Je ne peux plus parler sans que l’on me trouve affectée, ni me taire sans être ridicule, je suis traitée d’insolente quand je réponds, de rusée quand j’ai une bonne idée, de paresseuse quand je suis fatiguée, d’égoïste quand je prends une bouchée de trop, de stupide, de lâche, de calculatrice, etc. etc. »

Zlata n’étant pas dans les mêmes conditions, voit plutôt combien ses parents souffrent de cette guerre. Le 28 décembre ’92, elle note combien ses parents ont maigri et vieilli prématurément : « Ils ne ressemblent plus à mon père et à ma mère. Est-ce que tout ça va s’arrêter un jour, nos souffrances vont-elles bientôt prendre fin pour que mes parents redeviennent ce qu’ils étaient – des gens joyeux, souriants, élégants ? »

Sentiment partagé d’un manque d’air pur et de soleil  : Anne, enfermée strictement dans l’Annexe et Zlata, chez elle, ne peuvent sortir et bouger dehors, sauf dans la cour intérieure pour Zlata. Anne et les siens doivent être silencieux et invisibles même pour les travailleurs de l’entreprise jointe à l’Annexe.

Quant à Zlata, elle ne peut marcher dans la rue, sauf à quelques centaines de mètres de chez elle, à cause des snipers (tireurs embusqués), cachés dans les collines entourant Sarajevo. Toutes deux déplorent avec colère leur enfance étouffée par ce confinement obligé dans une prison sans barreaux ni géôliers.

Issue différente de leur confinement :

Le Journal d’Anne se termine le 1er août 1944 sans laisser préfigurer l’irruption soudaine de la Feld-Polizei qui expédia Anne et ses colocataires au camp de concentration. Anne mourut à Bergen-Belsen en mars 1945, neuf mois après son arrestation, soit deux mois avant la libération de la Hollande. Miep et Elli, non-juifs qui les ravitaillaient en nourriture, livres ou vêtements, trouvèrent le Journal d’Anne parmi les vieux livres, revues et journaux jetés pêle-mêle sur le plancher de l’Annexe par la Gestapo venue y faire des fouilles. Son journal a été publié presque intégralement sauf quelques passages non intéressants pour le public, écrit l’éditeur. De tous les habitants de l’Annexe, seul le père d’Anne a survécu.

Zlata, elle, apprend le 21 octobre ‘92 par Maja, l’assistante de sa professeure, qu’on cherche un journal d’enfant (de guerre) pour publication et lui offre de publier le sien à l’occasion de la semaine de l’UNICEF. C’est ainsi que depuis le 17 juillet ‘93, Zlata attire l’attention des journalistes espagnols, français, américains, anglais et canadiens. On la compare déjà à Anne Frank qu’elle connaissait aussi par son journal. Le 19 octobre ’93, c’est Alexandra Boulat, photographe à Sipa Press, qui entre à Paris avec son journal pour le faire traduire et éditer. En décembre 1993, Zlata quitte Sarajevo avec ses parents. Présentement elle occuperait son temps libre à travailler pour la paix entre les peuples. Elle a beaucoup insisté, lors du lancement des rapports de l’UNICEF, sur l’impact des conflits armés sur les enfants. De plus, elle a fait partie du jury international de l’UNESCO pour l’attribution des prix de littérature jeunesse au nom de la tolérance. En 2001, Zlata étudiait en Sciences humaines au St.John’s College d’Oxford.

Bibliographie :

Journal d’Anne Frank, Ed. Calmann-Lévy, coll. Le Livre de poche, 1950, 1958, 275 p.

FILIPOVIC, Zlata, Le journal de Zlata, Ed. Robert Laffont, Coll. Fixot, déc. 1993, 216 p.