Élisabeth Germain
À première vue, c’est une perte, un parcours de perte. C’est un cheminement ambigu, une déportation. Un jour, peut-être, me mettrai-je à dériver sans contrôle, errante égarée dans les méandres d’une mémoire effritée. C’est un voyage où le temps est devenu une dimension tangible, ce temps qui affecte inéluctablement notre corps. L’avenir semble moins un espace de projet qu’un risque de dégradation. Le présent est sans cesse à comparer avec le passé, où l’on était plus forte, plus mobile, plus alerte, où la peau était lisse et bien hydratée, le teint vif et le pas assuré. Les sens sont moins aiguisés et la sensibilité, au contraire, plus facilement ébranlée, frémissante.
En tout cas, ce n’est pas une étape où l’on n’a qu’à s’installer, en aménageant notre petit monde et en se coupant de ce qui se passe ailleurs. Est-ce une attente ? Je dirais plutôt que c’est un accueil. Il y a constamment du changement, en nous et autour de nous. Je pense qu’il y a un choix. Retraiter (prendre sa retraite, se mettre en retrait) ou participer.
* * *
Voici des réflexions en vrac. J’arrive à 80 ans, et j’ai vécu le vieillissement jusqu’ici de diverses façons à mesure que des changements se produisaient en moi et autour de moi. J’ai échangé avec des amies, des parentes, des militantes vieillissantes aussi. J’écrirai ce qui suit souvent au pluriel, car je me suis bien aperçue que ce que je vis ressemble à bien d’autres vies. Je n’en fais pourtant pas une généralisation. Je souhaite simplement qu’exprimer ces choses trouve des échos chez d’autres et enrichisse leur parcours. J’écris au féminin parce que mon univers est volontairement très féminin, mais ce féminin n’est pas exclusif ; je veux simplement communiquer à partir de mon lieu en sortant des schémas masculins/universels dont l’évidence a masqué tant d’autres vécus. Comme disait le poète, « Je est une autre » (même s’il l’a dit au masculin).
* * *
La première chose qui m’a fait réaliser mon vieillissement est de l’ordre du social : les personnes avec qui je travaillais avaient désormais l’âge de mes enfants – c’est-à-dire que j’avais l’âge de leurs parents. Ça m’a frappée, brusquement, un jour d’anniversaire au bureau : dans mon équipe de travail, il y avait au moins 20 ans entre tous·tes les autres et moi. Je n’avais jamais pensé à l’âge des gens avec qui je travaillais auparavant.
Oui, ça m’a amenée à me sentir à part. Pas parce qu’eux me le faisaient sentir, mais j’ai commencé à réaliser un décalage entre leur culture et la mienne. Le sentiment qu’eux étaient dans le courant, et que moi je n’absorbais plus les changements culturels : musique, langage, certaines façons de travailler et d’être en relation, de la difficulté avec la rapidité. J’apprenais moins, avec moins d’énergie. Ça devenait un effort d’adaptation au lieu de se faire « naturellement ».
Le monde change autour de nous. Que choisissons-nous par rapport à ce changement, qui va se faire de toute façon, avec ou sans nous ? Lorsqu’on n’est plus dans le circuit du travail, même si on est restée militante, on est moins exposées à ces changements dans notre quotidien. Un écart s’agrandit. La transformation du monde depuis notre enfance est immense. Alimentation, médias, communications, voyages… normes sociales, habillement, circulation des idées et des images, valeurs, gouvernance, croyances… On a littéralement changé de monde, l’élastique de l’adaptation a été étiré maintes et maintes fois, et on commence à avoir moins envie de ces changements incessants. Aussi, il y a des choses de notre jeunesse qu’on a profondément aimées et qui sont aujourd’hui balayées de la vie, alors on a des mouvements pour préserver ces amours qui nous retiennent dans le passé, un passé qui est resté bien présent dans notre cœur et a fait pousser des bonheurs tout au long de notre vie. Comme certaines façons de vivre l’amitié, la nature, la sexualité ; des rituels ; des rythmes plus posés, des environnements plus paisibles, moins stimulés, le bonheur d’explorer sans être sursollicitées.
Il faut nommer les exigences actuelles de vitesse, de réactivité, les stimulations sensorielles omniprésentes, la réalité virtuelle confondante, les bombardements de publicité, les (agressions) émotives… Celles-là surtout, je ne saurais dire depuis quand, mais je constate une escalade de sollicitations émotives non seulement dans les arts et la fiction mais aussi dans l’information, où la réalité est présentée sous son jour le plus cru, est souvent accentuée et même faussée ou carrément fabriquée par des titres extrêmes, des images violentes, des montages choquants. N’importe quoi pour gagner l’attention des gens, des parts d’auditoire qui vont augmenter les revenus.
Souvent, ça nous fait décrocher. Notre corps, notre cerveau, notre sensibilité ne supportent plus ces coups. J’attribuais cela au vieillissement, mais à voir comment beaucoup de personnes ressentent cela dès la quarantaine ou la cinquantaine, je me dis qu’il n’y a pas que l’âge qui est en cause.
Car même ralenties et parfois endolories, nous continuons à nous sentir bien vivantes. Nous restons curieuses, à l’affût de nouveautés qui nous apportent du renouvellement et de la joie. Nous mesurons bien les libertés gagnées depuis des décennies, surtout nous, les femmes. Nous nous sentons capables de découvrir, d’inventer d’autres façons d’exprimer la vie. Ce vieillissement dans lequel nous avançons nous présente à chaque détour des perspectives nouvelles.
* * *
Notre horizon temporel change. Toute notre vie, on a pu remettre des projets à plus tard. Maintenant, on sait qu’on ne pourra pas tout faire, rattraper tout ce qu’on a laissé passer, réaliser tout ce qu’on a imaginé. On n’en a plus le temps, si on en a encore l’énergie. Alors on concentre son attention sur les choix à faire et à mettre en œuvre. L’instant présent devient plus précieux.
Plus qu’auparavant où elle était abstraite, il y a la certitude ressentie de la fin inévitable : le temps devant nous n’est pas infini, la mort se dessine comme le terme concret de la route. On en parle, entre nous, les vieilles : ce n’est pas la mort qui nous fait peur, c’est la période de douleurs et d’impuissance grandissante qui la précède et parfois s’étire sur des années. Or, on n’est plus obligées d’attendre dans la souffrance physique et mentale que la mort « vienne nous chercher », on peut désormais aller à sa rencontre quand on estime le temps venu. Nous avons gagné ce contrôle légitime sur le dernier des changements à vivre. Que d’angoisse épargnée !
Aussi, les gens qui ont fait partie de notre vie deviennent moins nombreux. C’est comme le passage de la forêt boréale à la toundra : les arbres se font plus rares, ils rabougrissent ! Je revois cette magnifique image de Joséphine Bacon sur le dos de Marie-Andrée Gill dans le beau film de Kim O’Bomsawin Je m’appelle humain[1]. Cette image suggère que la jeunesse nous porte. Nous avons désormais besoin des plus jeunes pour sillonner ce monde, et c’est en restant en contact vécu avec des plus jeunes que nous continuons d’appartenir à ce monde et d’y vivre, pas seulement d’y survivre. Que notre propre jeunesse continue à circuler dans nos veines, avec nos audaces, nos désirs, nos forces et les joies qu’on y a éprouvées.
* * *
Vieillir n’est donc pas un long fleuve tranquille. On passe à travers des deuils, des acceptations, la diminution plus ou moins marquée de nos capacités, mais aussi la découverte d’autres façons d’être en relation et d’être utiles, de soutenir la vie qui nous entoure.
Comme d’autres, avec d’autres, je suis encore dans l’élan : j’ai développé une vision du monde-qui-change ; je crois que nos regards sur le monde sont riches d’une profondeur de vécu qu’aucune restitution historique ne peut conférer. Je trouve moi-même vertigineux de me rendre compte que je peux dire, dans ma propre vie : « Il y a 50 ans, il y a 70 ans », mais cette simple perspective permet de faire des liens, d’enrichir le présent, et de réaliser que le futur se dessine chaque jour pour déjouer nos anticipations. Nous pouvons nous rendre compte de ce que nous avons traversé et penser que nos contemporain·es plus jeunes vont inventer leurs chemins à travers l’aujourd’hui, comme nous les avons inventés. Mieux encore : nous rendre compte que nous sommes encore capables de contribuer et que nous avons à inventer des chemins pour les vieilles et les vieux d’aujourd’hui que nous sommes.
Ce qu’on appelle la sagesse des vieilles n’est peut-être qu’une façon de communiquer non pas telle ou telle vision du monde, mais les parentés et les différences entre le monde d’aujourd’hui et des mondes passés, pour enrichir les débats et les choix collectifs.
* * *
Vieillir, c’est peut-être essentiellement transiter vers une autre façon de vivre, c’est vivre différemment. Qu’est-ce que ces différences ? Sans doute faut-il s’adonner régulièrement à des temps de réflexion pour pouvoir mettre le doigt sur ces nœuds (comme on dit un nœud dans l’arbre, ce point d’attache d’une branche, d’une ramification ; on dit aussi les doigts noueux pour désigner les mains vieillies).
C’est une suite de changements de perspective sur le temps, l’histoire, l’avenir, la maîtrise de notre monde.
Quand je serai bien vieille
Malgré tout, je m’imagine plus vieille encore, vraiment vieille, au coin du feu, dans une berceuse, le châle de la mémoire sur mes épaules, comme en une vieillesse lointaine et légendaire, image à la fois du passé et du futur – de mon futur.
Quand je serai bien vieille, j’aurai dans le cœur le souvenir de tous ceux et celles que j’ai aimé·es et qui m’ont aimée. Oh, il n’y en a pas tellement, j’ai été une personne souvent opposée, cassante, prise dans son mental et inconsciente des enjeux émotifs des autres. Mais j’ai aimé et j’ai été aimée. Je ne l’ai pas toujours apprécié comme je peux aujourd’hui l’apprécier et en nourrir mon cœur. À moi de le méditer maintenant.
Je ne peux plus voyager, mais j’ai quelques souvenirs de voyage qui me remplissent encore de joie : des moments d’admiration, dans la beauté, dans le plaisir de la découverte, dans le partage d’expérience. Certaines images, certaines sensations, sont gravées en moi depuis mon enfance. Ces images sont d’autant plus précieuses qu’elles éclairent le grand espace de ma vie depuis l’arrière, mettant tout en lumière.
J’ai aussi des souvenirs parfois cuisants, d’échecs, d’erreurs, d’humiliations. Je cherche encore à me réconcilier avec certaines de ces expériences. Elles me rejoignent jusqu’à aujourd’hui, me révélant mieux qui je suis et comment je peux devenir plus heureuse dans mes relations actuelles.
Ai-je « réussi ma vie » ? Quelle question… Je n’ai certes pas accompli les grandes œuvres dont j’ai rêvé dans ma jeunesse. Mais cela ne me semble plus important. Ma vie m’a enseigné cette chose fondamentale que j’ignorais : les agissements de ma petite personne ne sont importants que de mon point de vue, ils sont insignifiants comme tels dans l’histoire du monde. Ce qui compte, ce sont les connexions que nous avons les un·es avec les autres. Et il me reste quelques années encore pour assumer plus étroitement ces connexions.
Et la mort ?
Elle viendra. Ou je la ferai venir.
Je dis cela. Et je sais bien que lorsque demain sera aujourd’hui, je verrai peut-être les choses d’un autre œil, quand la possibilité sera vraiment là.
Quand est-ce que la vie me deviendra insupportable ? Je pense que c’est lorsque je ne pourrai plus sentir en moi le courant, la joie, la peine, la vitalité, le désir.
Car c’est cela qui nous tient en vie, ce frémissement, ces liens avec tout ce qui existe, ces connexions avec les humain·es qui nous entourent.
« Et que ferai-je quand tu ne seras plus là ? »
Vieillir, c’est aussi vieillir dans le regard ou la conscience des autres. Commencer à disparaître parce que les autres te voient vieillir et craignent de te perdre. Prendre conscience que tu es sur un seuil final : même si toi, tu n’y penses pas, celles et ceux qui t’aiment te le disent dans leur façon d’être en relation avec toi.
Quand je ne serai plus là, elles et ils vont vivre. Mes enfants, petits-enfants, frères et sœur, amies, camarades militant·es. La vie continue, toujours. À eux de se souvenir que je les aurai aimé·es et de poursuivre vaillamment leur propre vie.
[1] Kim O’BOMSAWIN, réalisatrice, Je m’appelle humain, Terre Innue, 2020, 52 min.