Liminaire

Ce numéro de la revue L’autre Parole s’articule autour de la thématique du « vieillir ». Il rassemble des textes qui soulignent la sagesse des aînées, bien sûr, avec ces savoirs cumulés au fil des ans, mais surtout qui sont marqués par ce monde en changement qui rajeunit à mesure qu’on vieillit.

On retrouve ce monde en changement dans le premier article signé par Élisabeth Germain. Elle aborde la différence entre sa personne qui est vieillissante et le monde qui est de plus en plus jeune – dont on peut être la mère ou la grand-mère. Comme féministe, Élisabeth Germain note le décalage entre les personnes jeunes et les aînées au niveau de l’adaptation, qui n’est plus aussi souple qu’auparavant. Elle parle sans honte de la fatigue de l’âge, de la difficulté à suivre la transformation culturelle constante. Cependant, elle parle également de nouvelles façons de vivre son corps, diminuer la sollicitation sensorielle, prendre le temps de goûter les relations, l’amitié, la sexualité. Loin d’être éliminées, les relations se transforment, elles sont plus pausées, paisibles. L’audace et la force de la jeunesse sont toujours là, mémorisées, mais l’action dans le monde est mesurée. Comme on approche la mort, on se prépare à dire au revoir. Ce jour du départ qui, de nos jours, peut être choisi.

Par la suite, un poème de ma plume expose l’émotion de la nostalgie, de la mémoire de la nature humaine vigoureuse, mais, comme chez Élisabeth Germain, il s’agit d’être dans un monde changeant soumis aux aléas du temps : « pour déguerpir du mensonge / qui chemine en anneaux autour du temps python ». Cette nostalgie colorée célèbre les amitiés à travers un « nous » triomphant et puisant à même l’Histoire, des gestes ludiques qui se poursuivent : « Jeux ancestraux / nous irons danser / nous irons planer ».

Les deux précédents points de vue témoignent de réactions vis-à-vis la dimension temporelle d’une perspective âgée – le changement du monde et la nostalgie d’un passé marquant qu’on tente de prolonger. Les deux textes suivants abordent de front le féminisme et le militantisme maintenus à travers les âges. L’un de ces articles est un hommage à la féministe chrétienne Annine Parent par Jacynthe Fortin et l’autre, un portrait des luttes pour le droit au logement, par Constance Vaudrin, qui raconte celles menées à la résidence pour aîné·es (RPA) le Mont-Carmel. Ces articles démontrent tous deux que les aînées laissent un héritage de pratiques militantes que l’âge n’a pas amoindri. Pour Annine Parent, c’est une espérance têtue qui a animé sa pratique. Militant pour l’égalité homme/femme dans l’Église catholique et dans le monde ordinaire, elle a cofondé le réseau Femmes et Ministères, qui opéra pour que les femmes aient accès à la prêtrise jusqu’à récemment – d’ailleurs, le site web de ce mouvement est archivé depuis sa dissolution en 2024 sur le site de L’autre Parole : https://femmes-ministeres.lautreparole.org/. Cette espérance têtue marque aussi la mobilisation des aîné·es de la RPA du Mont-Carmel dépeinte par Constance Vaudrin. Lieu de vie menacé par un propriétaire véreux, ces retraité·es mènent une lutte infatigable pour le préserver depuis plus de cinq ans. La joute qui pourrait être plus médiatisée reçoit des appuis de toutes parts et, à ce jour, ce propriétaire fait toujours l’objet de poursuites judiciaires.

Enfin, les deux articles suivants abordent plus spécifiquement la vieillesse au sein des religions judéo-chrétiennes. Reprenant le thème d’un monde en changement, l’article de Pauline Jacob met en lumière une Église québécoise en difficulté, pour laquelle elle entretient une confiance en la nouvelle génération qui fait les choses différemment, certes, mais qui mérite l’espoir intarissable des ainé·es. Enfin, sur une note biblique, l’article de Pierrette Daviau clôt cette première série de textes sur le vieillissement avec des portraits de femmes dont l’âge semble leur conférer un rôle fécond. Sara, Rahab, Élisabeth et Anne portent des histoires inspirantes qui mettent en valeur les âges au féminin.

La seconde partie de ce numéro présente deux recensions de lecture. La première recension trace quelques lectures à propos du sobriquet des « vieilles sorcières » qui soulignent que les savoirs des femmes ont de tout temps été réprimés et souvent très violemment. La seconde vise l’autobiographie de notre centenaire, Janette Bertrand, qui dépeint une femme québécoise qui a ouvert l’esprit de toutes et tous à travers ses interventions télévisuelles.

Enfin, la chronique de Martine Lacroix porte sur l’âgisme et est assortie d’une illustration de femmes tristes à la suite d’une violence « ordinaire ».

Bonne lecture !

Nancy Labonté, groupe Bonne Nouv’Ailes

pour le comité de rédaction de L’autre Parole