Annine Parent : aînée féministe

Jacynthe Fortin

Pour la thématique « vieillir » de la revue L’autre Parole, le nom d’Annine Parent a été proposé comme étant l’illustration « iconique » du double statut d’aînée et de féministe.

À l’aube de ses 95 ans, Annine porte assurément le poids d’une longue existence, marquée de surcroît du sceau d’une femme engagée pour la reconnaissance de l’égalité des femmes, particulièrement en Église, mais aussi dans toutes les sphères de la société.

Je suis heureuse d’avoir tissé des liens d’amitié avec Annine depuis son retrait de la vie active. Une portion de vie marquée d’épisodes heureux, de sorties et d’anniversaires toujours chaleureux, mais également ponctué de quelques accrocs de santé. C’est là aussi le tribut du vieillissement, comme tant de femmes partageant sa grande maison de retraite. Dans son nouveau milieu de vie rempli de sécurité bienveillante et de beauté des lieux, Annine continue de sourire à la vie et de répondre aux nombreux sourires des personnes qu’elle croise.

Il aurait mieux valu que la suite de la présentation relève de ses propres mots et de sa propre écriture longtemps si bien maîtrisée, avec doigté et finesse. Mais, étant donné le contexte actuel, je vais me risquer à marquer de quelques pierres blanches le long parcours de cohérence et de fidélité de cette femme de conviction.

Vieillir comme féministe s’applique immanquablement sous le signe de la durée, ou d’un temps long devenu histoire de vie. Par des échanges avec Annine sur son terreau d’origine, je puis la voir comme cette fille aînée susceptible de développer une sensibilité particulière et un sens précoce des responsabilités auprès d’une mère malade. Puis, avec un père engagé comme chef d’entreprise et maire élu de sa ville, Annine est, dès son jeune âge, familiarisée à la chose politique et sociale. Le modèle inspirant et respirant de liberté de sa grand-mère paternelle occupe une place de choix, tout cela ayant pu favoriser chez elle la construction de ce qui deviendra un socle féministe.

À l’âge adulte, dans un Québec d’avant les années 1950, même en milieu urbain, et dans un contexte familial ouvert, l’égalité des filles demeure un vain mot. Au sein du mariage, la loi tenait les femmes à l’écart de la gestion d’un compte de banque. Difficile d’imaginer Annine devoir demander à son mari de signer pour qu’elle puisse, par exemple, être soignée en cas de besoin.

Qui sait ? C’est peut-être la somme de ces interdits qui forge une conscience et un désir farouche de conquête graduelle d’autonomie. Et ce fut le cas pour Annine, qui démontrait ce genre de capacité à se gouverner… et à gouverner, à divers niveaux, en prenant des responsabilités au sein des différents mouvements de l’Action catholique. Un habitus du Voir-Juger-Agir s’est vite instauré comme une deuxième nature chez elle. Puis d’expérience en expérience, son leadership fut reconnu au sein de l’institution diocésaine de Québec, et ce, jusqu’à assumer l’importante direction de la pastorale d’ensemble.

Vingt-cinq années de travail intense en pastorale au grand diocèse de Québec ont été le terrain d’épanouissement de son leadership et de la mise en place d’un réseau élargi constitué de différents groupes de femmes, tant au sein de l’Église que dans la communauté. Ce fut l’occasion de développer des équipes d’engagement social et de conscientisation sur leurs conditions de femmes en Église… et de femmes tout simplement. Ce réseautage demeure l’art par excellence de son approche sociale, créant une dynamique propice à la diversité et à la force d’affirmation. Elle a cultivé un immense champ relationnel… le tout vécu sans prétention aucune !

Propulsée par un désir d’avancement et de promotion à l’égalité pour toutes ces ouvrières en Église dont elle connaissait si bien les tenants et aboutissants, soit leur non-reconnaissance pleine et entière, elle fonda en 1981 avec quelques théologiennes un nouveau réseau, sous l’appellation « Femmes et Ministères ». Enfin, un lieu de solidarisation et de renforcement argumentaire sur le rôle des femmes en matière d’équité et d’égalité quant à leur accès à tous les ministères. Ce lieu de réflexion, d’analyse et de formation devient progressivement une structure qui interpelle les pouvoirs institutionnels. Dans ce contexte, Annine est bien sûr une figure de proue, qui porte le mouvement avec fermeté et diplomatie. Sans oublier qu’elle se trouve au cœur même de l’institution qui est son employeur. Une brochure des 40 ans de cet organisme a d’ailleurs été écrite par Annine sous le titre Devoir de mémoire, une histoire bien documentée – s’il en est – d’un travail de résistance féministe au sein d’une institution patriarcale !

De son dire même, il faut être entêtée ou du moins avoir une espérance têtue pour être vraiment entendues lors de ces grandes rencontres que sont entre autres les synodes. Déterminée et stratégique, Annine l’était, particulièrement lorsque l’enjeu est de taille pour faire valoir l’existence et la parole des femmes au sein de ces grandes instances.

Son parcours de vie, que ce soit dans la sphère publique ou privée, est marqué par une générosité, une persévérance et un engagement personnel remarquables. Quel investissement à créer des liens de renforcement collectif de femmes provenant de multiples groupes religieux et sociaux ! Signalons jusqu’à tout récemment sa participation à des organismes pour les jeunes en phase de réintégration sociale et sa collaboration soutenue au Groupe Femmes, Politique et Démocratie.

Personnellement, je me réjouis de l’accompagner pour de fréquentes sorties de proximité, à faire des achats quelconques, et de profiter, chemin faisant, de ses judicieuses observations sur le monde, comme des bulles de sagesse spontanée. Partager avec Annine quelques petits riens du quotidien, c’est comme participer à ses forces sereines de résistance et d’attachement à la vie dans son essentiel. Un essentiel qui peut se dire en qualité de présence, peut-être même secrètement, en son accueil de l’Essentiel !

Pour terminer ce témoignage-hommage bien imparfait de ma part, sur une femme si inspirante et engagée, j’ai envie de référer à une chanson de Pauline Julien pour qui l’amitié, « ce lien et cette délicatesse », invite « l’âme à la tendresse » !