Au cœur de l’eau : liminaire

Au cœur de l’eau : liminaire

 

La vie nait dans l’eau. Toute vie sur la Terre est sortie des océans. L’eau forme le milieu de gestation de toute vie. En menant une recherche au sujet de l’eau autour de ce numéro thématique de la revue, j’ai découvert qu’existaient ce qu’on appelle des Blue Humanities, des sciences humaines bleues, dont le projet consiste à penser l’eau et ses relations avec la Terre, avec les autres éléments et avec les organismes vivants, sous une loupe interdisciplinaire et sous de multiples angles. Au centre de ces Blue Humanities se trouve l’idée de l’eau comme un milieu de gestation et d’interéchanges, de création et de créativité.

Ces idées correspondent à l’expérience faite par la collective L’autre Parole lors de son colloque d’aout 2025, dont les pages de ce numéro rendent compte. Vingt-trois femmes se sont réunies le temps d’un weekend, à Granby, sous le thème Au cœur de l’eau. Nous avions formulé comme objectifs de la rencontre : éveiller une conscience de notre relation à l’eau ; et reconnaitre et d’approfondir notre lien à l’eau dans ses dimensions matérielle, politique et spirituelle. Le choix du thème était une façon de poursuivre la formation en nous-mêmes, comme groupe et comme individus, de l’écoféminisme caractéristique de la tradition féministe critique du patriarcat religieux et plus spécifiquement du patriarcat profondément inscrit dans le christianisme.

Nous venons d’un monde où l’on nous a appris à établir une relation d’extériorité à l’eau. Le rapport moderne à l’eau en a fait une ressource exploitable à utiliser. Comment déconstruire ce rapport pour construire une relation vivifiante à l’eau, nous qui déjà sommes des corps humains faits d’environ 65 % d’eau, nous qui sommes des « corps d’eau[1] », d’une eau qui entre et qui sort de notre organisme dans un flux continu et fait de nous des entités étroitement liées à notre environnement ?

Selon la méthode habituelle de la collective, un cercle de parole a entamé le colloque. Chacune y a fait un retour sur ses relations à l’eau. L’échange a révélé leur complexité et tout l’éventail de celles vivifiantes à celles mortifères. Il en est ressorti ces mots repris dans la célébration (p. 33-34 de ce numéro) :

L’eau est puissante autant qu’elle est douce.
Elle inquiète autant qu’elle rassure.
Elle énergise autant qu’elle pacifie.
Elle châtie autant qu’elle guérit.

Elle détruit la vie autant qu’elle la protège.
Elle nettoie, elle efface.
Elle transforme, elle renouvelle.

Toujours, elle bouge, elle court en méandres,
Elle ondoie ; jamais rigide, jamais rectiligne.

Alors que l’eau donne la vie, alors qu’elle est la vie, on a noté comment les changements climatiques exacerbent les dérèglements de son cycle, provoquant de plus nombreux et plus intenses épisodes mortifères de sécheresse ou de pluies diluviennes. Sur le plan géopolitique, l’ONU a proclamé la décennie de l’eau sous le thème L’eau pour le développement durable (2018-2028), dont les principaux objectifs sont l’accès à l’eau potable, son assainissement et la coopération pour y parvenir.

Les articles de ce numéro reprennent les dimensions abordées par la collective lors du colloque. L’eau matérielle, essentielle, demeure en partie un mystère (article de Johanne Carpentier). L’eau politique suscite notre indignation devant son appropriation comme marchandise, mais de nombreux organismes québécois œuvrent pour l’eau (article de Carmina Tremblay). L’eau spirituelle se découvre dans un nouveau rapport à construire entre Dieue et l’eau (article de Denise Couture) ou entre le sacré féminin et l’eau (article de Pierrette Daviau).

Comme l’eau coule et s’échappe toujours à nouveau, la penser et la nommer a poussé la collective à pratiquer l’écriture poétique. La deuxième section du numéro y est consacrée : d’abord et à nouveau à l’eau politique nommée crûment dans La force de l’eau (poème de Nancy Labonté) ; ensuite, dans l’écriture collective (article « Réécritures collectives : l’eau ») ; enfin, dans une célébration de l’eau qui a été particulièrement créative, qui a suscité des émotions fortes et qui a agi tel le milieu de gestation d’une transformation de la relation à l’eau (article « Célébration Au cœur de l’eau »). La collective y a renversé la signification de la bénédiction de l’eau, qui ne signifie plus l’accord pour entrer dans le monde religieux patriarcal, mais l’entrée dans le temps de la libération et la résistance aux pouvoirs oppressifs. L’eau bénite par l’ecclésia féministe défait les injustices et donne la vie. Chacune a quitté le colloque avec une fiole de cette eau bénite pour accompagner le quotidien de sa vie féministe.

Nous publions également dans ce numéro un article de Pauline Jacob qui souligne et célèbre les 50 ans du groupe Women’s Ordination Conference, fondé en 1975.

Dans sa chronique, Martine Lacroix s’amuse avec le moment de liberté vécu par une femme lorsqu’elle prend son bain.

Hommage à l’eau ! Bonne lecture.

Denise Couture
Pour le comité de rédaction

 

[1] Astrida Neimanis, Bodies of Water. Posthuman Feminist Phenomenology, New York, Bloomsbury Academic, 2017.