CARMEN GLORIA QUINTANA

CARMEN GLORIA QUINTANA*

 

Eléments biographiques

 

Carmen Gloria Quintana, chilienne, née le 3 octobre 1967. Elle a 6 ans lors du coup d’état qui porte le général Pinochet au pouvoir le 11 septembre 1973. C’est la fin du gouvernement démocratique de Allende et c’est l’instauration d’une dictature militaire qui multiplie assassinats, tortures, enlèvements à l’égard des partisans de la démocratie.

 

Carmen est la deuxième fille d’une famille nombreuse. Sa mère est couturière et son père électricien. Ils vivent dans un quartier ouvrier et populaire de Santiago. En juillet 1985, elle est admise à l’Université Technique. Elle s’engage rapidement dans l’organisation des « protestras » qui mène la lutte contre le régime Pinochet. Elle n’exercera pas de fonctions officielles au sein de l’organisation, elle demeurera une militante de la base, acceptant simplement de devenir déléguée de cours (pour informer les autres étudiants). Comme plusieurs jeunes de son âge, elle est désireuse que la justice, l’équité remplacent le régime de terreur qui se maintient par la force.

 

Les 2 et 3 juillet 1986, l’opposition invite à la grève générale. Le matin du 2 juillet, Carmen se rend avec des amis manifester et ériger des barricades. Elle n’aura pas le temps d’arriver sur les lieux. En pleine rue, des militaires l’arrêtent avec Rodrigo Rojas. Ils les brutalisent, les imbibent d’essence et les font brûler. Durant plusieurs minutes ils seront des torches vivantes. Carmen, en flammes, cherche à arrêter le feu. Les militaires lui assènent un violent coup de crosse en plein visage où elle perd plusieurs dents. Ils s’évanouissent finalement. Les militaires les enveloppent de couvertures, les jettent dans un camion et les conduisent en rase campagne, loin des secours et de toutes communications. Dans un fossé, Carmen et Rodrigo reprennent conscience ; ils rejoignent en marchant ou, plus exactement en titubant, une route où il y a de la circulation. Aucune voiture ne veut s’arrêter ; ils sont tellement carbonisés qu’ils ressemblent à deux monstres. Ils mettront finalement six heures à obtenir des secours ; ils connaîtront, même en milieu hospitalier, de nombreuses tracasseries et auront du mal à obtenir des soins adéquats. Leur état de santé est considéré comme extrêmement grave : 62 % de la surface du corps est atteinte par des brûlures au 2ième et au 3ième degré. Rodrigo meurt au bout de quelques jours. Il était de nationalité américaine ; sa mère, après le coup d’État de 1973, avait dû s’enfuir après avoir été torturée par la junte militaire. Depuis 15 jours, son fils était au Chili pour découvrir son pays d’origine… Elle revient au Chili pour l’enterrer.

 

Carmen survit péniblement. Elle connaît des souffrances atroces. La junte militaire nie toute responsabilité dans cette affaire mais le peuple chilien est révolté par ce qui s’est passé. Un mouvement de sympathie et de solidarité s’organise. La situation de Carmen est connue au Québec. Des personnes de Développement et Paix s’impliquent. Finalement on est en mesure d’offrir à Carmen des soins gratuits et hautement spécialisés. Elle se retrouve au Québec avec des membres de sa famille le 18 septembre 1986 pour y être non seulement soignée mais aussi pour y vivre en sécurité. Elle sera hospitalisée pour de longs mois et subira de multiples opérations pour retrouver, au moins en partie, l’usage de ses membres. Mais elle demeurera à jamais défigurée.

 

Sur son lit d’hôpital Carmen demande justice. De très longues procédures judiciaires sont entamées mais la justice chilienne protège les militaires. Le commandant responsable est libéré avec une caution de 25$ ! ! Quelque temps plus tard, il obtiendra, au sein de l’armée, une promotion. La cause de Carmen est toujours en appel.

 

Courageusement, Carmen s’engage pour le respect des droits humains, l’abolition de la torture et la fin de la dictature de Pinochet. Elle témoignera même, en tant que membre de la Fédération mondiale des Étudiants Chrétiens, devant l’Assemblée des Nations-Unies à Genève, de la situation de violence qui prévaut au Chili. Malgré un état de santé extrêmement précaire, elle se déplacera à de multiples reprises dans divers pays pour faire valoir l’importance de la défense des droits humains. En avril 1987, elle se rend au Chili pour rencontrer le pape. En juin de la même année, elle retourne au Chili pour participer à la reconstitution des événements pour le procès. Une fois de plus elle aura à affronter l’arrogance, la démagogie des militaires et du système judiciaire. Sur le lieu de son martyre, des sympathisants diront : « Ici, Carmen Gloria commença à vaincre la culture de la mort pour se transformer en symbole vivant de la justice. »

 

En juillet 1988, elle retourne définitivement dans son pays, convaincue qu’il ne peut lui arriver rien de pire que ce qu’elle a connu et désireuse de s’engager activement dans la lutte pour la démocratisation du Chili et l’abolition de la torture, pour défendre de toutes ses forces les droits humains.

 

Pourquoi canoniser Carmen ?

 

Parce que cette femme jeune, courageuse, déterminée, chrétienne est pour moi une grande source d’inspiration. Elle est un peu une Jeanne d’Arc moderne. Son martyre évoque pour moi quelque chose de la passion du Christ. Ce qui m’importe c’est son engagement continu pour la justice, la liberté. Sa vie constitue un refus de la résignation, de courber l’échiné devant la barbarie.

 

Son corps souffrant, blessé, marqué est le signe sensible de la violence des hommes ; c’est aussi un corps glorieux par qui renaît l’espoir.

 

Marie-Andrée Roy pour le groupe Vasthi

 

* Document préparé à partir de l’ouvrage d’André Jacob, Carmen Gloria Quintana présente !, Mascouche, éditions La Rose Blanche, 1989,196p.