Dieu aime-t-il les femmes ?

Journaliste de formation, titulaire d’une maîtrise en droit et d’une maîtrise en théologie, Anne Soupa s’est surtout fait connaître lors de sa réaction, avec Christine Pedotti en 2008, au cardinal archevêque de Paris, André Vingt-Trois. Toutes deux ont fondé « Le comité de la jupe », puis « La conférence catholique des baptisé(e)s francophones » pour défendre la dignité des femmes dans l’Église. Une réaction décrite dans l’ouvrage « Les pieds dans le bénitier. »  (Presses de la Renaissance, 2010).

Lors de cette lecture, j’avais rêvé d’une sortie des auteures sur les parvis afin de poursuivre leur dénonciation du sexisme dans l’Église. Un pas audacieux se manifeste avec la publication Dieu aime-t-il les femmes ? En effet, la bibliste Anne Soupa y effectue une incursion passionnante dans la Bible et dans l’histoire de l’Église. Lire sa sérieuse réflexion éveille à nouveau la compréhension de l’injuste exclusion des femmes chez les catholiques ; une exclusion liée à des structures androcentriques maintenues d’un millénaire à l’autre.

À travers les neuf chapitres de son ouvrage, l’auteure débusque les fausses volontés de Dieu véhiculées par le quiproquo ecclésial de l’affirmation que l’être femme n’existe que pour l’autre d’où sa destination à la maternité, physique ou spirituelle.

Dans le premier chapitre, « Égaux dans la main de Dieu », Soupa scrute les deux récits bibliques de la création. Ce travail lui permet de dégager l’irruption simultanée de l’être (ish) homme et (ishshah) femme, d’où l’égalité de source. Dommage pour les tenants de la subordination de la femme dégagée de la Bible ! Terrible pour les croyantes que cette interprétation machiste véhiculée depuis vingt siècles !

Avec le deuxième chapitre « Cette fameuse différence », la bibliste analyse divers textes pontificaux commentant les mêmes récits de la création de l’humanité pour affirmer la supériorité de l’homme. Elle réfute une telle affirmation, car selon une lecture attentive du début de la Genèse, il appert que l’être humain qui se réveille n’est pas celui qui s’est endormi. Alors, pour notre foi, en toute évidence, il n’est pas question de complémentarité, mais bien d’égalité femme et homme.

Au cours du troisième chapitre, « Les femmes de la Bible », l’auteure se plaît à démontrer que les commentaires misogynes relatifs aux femmes de la Bible sont mis au banc des accusés. L’arrivée des exégètes féministes a rendu à ces femmes leur incontestable densité. Aujourd’hui, des figures féminines s’intègrent facilement dans une théologie non sexiste quand on démasque la marque des sociétés patriarcales et dénonce les lectures fondamentalistes de l’histoire de la famille biblique.

Pour raconter ce qui s’est passé entre Jésus et les femmes, Soupa titre son quatrième chapitre « Une grande histoire d’amour ». Une relation qu’elle perçoit comme un buisson qui brûle sans se consumer. Malgré la culture de son temps, Jésus déconstruit les entraves à la liberté et à la dignité des humains surtout des exclues. Elle rappelle que l’audacieuse foi de toutes les femmes évoquées dans la Bible se manifeste dans le service des desseins de Dieu et non dans la soumission aux divers régimes masculins. Une évidence : les femmes ont inventé du féminin en face de Jésus et Jésus a inventé un masculin qui convienne à son message d’amour et de paix. À nous de poursuivre !

Le cinquième chapitre intitulé « Le temps du désamour » s’avère une pertinente décision de l’auteure de faire connaître les diverses réformes papales qui ont écarté les femmes des « autels sacrés ». Surtout depuis Grégoire VII (1073-1085), dans les prises de paroles du Vatican, les femmes sont pensées à partir des hommes même celles engagées sur les terrains de la mystique ou de l’aventure missionnaire. Elle déplore l’actuelle ingérence romaine dans la principale association des religieuses américaine la Leadership Conference of Women Religious

À la curie romaine, on ne prône pas encore l’égale dignité des hommes et des femmes. Soupa l’expose dans son sixième chapitre « La femme made in Vatican ». À son avis, le féminisme qui stimule à se sortir d’une identité imposée par des hommes suscite des passions hostiles à Rome. Même si l’ONU fonde les droits humains sur la personne, le Vatican se concentre sur le sexe, sur une lecture androcentrique de la Genèse où la femme n’existe que pour l’autre et non sur un pouvoir partagé sur la vie. Pourtant, un pouvoir partagé est bellement révélé dans le texte sacré.

La bibliste, dans le septième chapitre « Sexualité, maternité, amour et procréation », rappelle que les hommes célibataires de l’Église entretiennent des images stéréotypées (mère, putain, vierge) de l’autre sexe et la peur de la sexualité. Elle souscrit au plaisir du Créateur à voir naître une multiplication quasi infinie des différences des personnes et considère l’activité sexuelle comme un magnifique chemin d’humanisation entre les humains.

« Femmes et féminin », dans ce huitième chapitre, l’auteure questionne les vives critiques par le Vatican des études nord-américaines sur le genre : un ensemble hétérogène d’analyses méthodiques qui reconnaît que le féminin s’avère une construction sociale bien plus qu’un fait naturel. Les gender studies ébranlent vraiment le Magistère, car le féminin devient incontrôlable. Créativité et liberté féministes s’expriment hors des sentiers de leur vision.

La situation actuelle est particulièrement critique, c’est pourquoi Soupa titre son neuvième chapitre « Les petites mains de l’Église ». Aujourd’hui, les femmes ne se contentent pas de quelques nominations médiatisées et des publications courtoises du Magistère. Avec beaucoup de soutanes et peu de jupes, au Vatican, comment parler de l’Église communion, comment soutenir la masculinité du prêtre pour représenter le Ressuscité, comment empêcher les femmes de dénoncer que seuls les clercs peuvent enseigner, gouverner et sanctifier selon l’Évangile… Il y a urgence de sortir du corporatisme clérical ! Que les femmes se lèvent et montrent avec évidence qu’elles sont aimées de Dieu.

Lire Dieu aime-t-il les femmes ? d’Anne Soupa écrit dans un style dynamique s’avère d’abord un plaisir et ensuite une stimulation à agir. Certaines féministes y apprendront peu de neuf, mais se réjouiront qu’une voix de plus s’exprime afin que des disciples égales et égaux s’expriment dans l’Église catholique. Les personnes croyantes seront stimulées à se lever pour prendre la parole qu’on ne leur donne pas et hâter l’avenir de la communauté ecclésiale de disciples égales et égaux selon l’Évangile.

Ne conviendrait-il pas d’offrir à François, le nouvel évêque de Rome, cette réflexion ouverte et nourrissante ? Elle l’inciterait à s’inspirer sans crainte de l’amitié de François d’Assise à Claire et celle de François de Sales à Jeanne de Chantal. Quelle belle manière de démontrer au monde que Dieu aime vraiment les femmes !

 

 

Dieu aime-t-il les femmes ?

Anne Soupa

Paris, Médiaspaul,
Collection Débats,
2012, 142 p.