FAUT-IL DIRE OUI À L’ORDINATION DES FEMMES ?

FAUT-IL DIRE OUI À L’ORDINATION DES FEMMES ?

Yvette Laprise – Myriam

 

La question de l’accession des femmes au sacerdoce ordonné a fait couler tellement d’encre et dépenser tellement de salive qu’il semble que le sujet soit épuisé.

 

En acceptant de joindre ma voix au concert des artisans et artisanes d’une Église renouvelée, je n’ai pas la prétention de boucler la boucle mais de contribuer à faire rebondir la question à partir de ma propre conviction.

 

Faut-il dire oui à l’ordination des femmes ? Avant de répondre, je rappellerai brièvement la situation qui prévaut depuis des siècles dans notre Église. En contre partie, j’esquisserai, à grands traits, la figure de ce que pourrait être une Église renouvelée. Cette problématique une fois établie, il sera plus facile de pointer les obstacles qui s’opposent à une remise en question radicale de la situation actuelle et de penser certaines stratégies propres à faire advenir une ecclésiologie nouvelle.

 

1. La situation actuelle

 

L’Église, notre Église, Corps du Christ, est sainte. Ses rites sont sacrés. L’ordination au sacerdoce est sacrée. Bien que tous les baptisés soient devenus un sacerdoce saint et royal dans le Christ, certains hommes parmi eux reçoivent le pouvoir sacré de l’Ordre. Le mâle, revêtu du sacerdoce ordonné, a donc seul accès au sacré, se distinguant ainsi du peuple qui, lui, reste en attente devant l’autel réservé aux ordonnés. C’est le clergé qui apporte d’en haut toute grâce et toute vérité. L’Eucharistie est une propriété cléricale masculine. Sans la présence d’un fonctionnaire du sacré, il ne saurait y avoir d’Eucharistie car ce qui importe au plus haut point dans cette Église, c’est de faire des cérémonies valides. Dans cette sainte institution, la valeur normative est la masculinité et dans la masculinité c’est l’échelon hiérarchique qui prévaut.

 

C’est ajnsi qu’après vingt siècles d’une telle pratique masculine, les responsables de l’Église-institution qui affirment reconnaître en cela un vouloir divin tiennent toujours les femmes pour inaptes à recevoir les mêmes missions de service que les hommes.

 

A ce modèle traditionnel d’Église, des croyants et des croyantes proposent un modèle renouvelé.

 

2. La situation souhaitée

 

D’une corporation transnationale masculine, on souhaite passer à une Église de baptisés avec un ministère façonné dans les paroisses et les communautés de base. La caste des clercs appartenant à une hiérarchie séparée et dominatrice est disparue. A sa place, naît une Église de disciples égaux, fondée sur des ministères charismatiques adaptés à la vie.

 

Dans cette Église, nous découvrons mieux le sens de la célébration où toute l’assemblée se dit Église. Un langage nouveau nous entraîne à penser que Dieu est toujours au-delà de tout ce que nous disons de lui et nous empêche de sacraliser indûment les lieux, les choses, les gestes des actions liturgiques.

 

Créer une Église renouvelée reviendrait, comme l’exprime Mary Hunt, à « passer d’un modèle pyramidal à celui d’un moulinet à vent, de telle façon que, comme l’Esprit souffle à travers (toute) l’Église, les voix qui étaient précédemment réduites au silence puissent se joindre au choeur théologique1. »

 

3. Comment passer d’une situation à l’autre ?

 

Comment passer du modèle d’Église, qui a été celui de l’Occident chrétien pendant des siècles, où les rôles de représentation, d’autorité et de pouvoir sont réservés à S’homme, au modèle d’une Eglise renouvelée où tous les disciples sont égaux ? L’ordination des femmes serait-elle l’atout majeur pour en arriver à cette conversion ?

 

L’histoire récente du mouvement féministe nous relate trois tentatives propres à faire advenir cette conversion.

 

La première expérience, mettant de l’avant la complémentarité des sexes, plaide en faveur de l’accession des femmes au sacerdoce ordonné. L’apport de valeurs féminines, en plus d’enrichir le leadership ecclésial actuel, donnerait à notre Eglise un visage nouveau où s’estomperait l’effigie du mâle et sa prédominance. « Appelées à rompre le pain » de Fran Ferder milite en ce sens2.

 

La deuxième position, dans la ligne de pensée de Mary Daly3, pose la question de savoir si les femmes peuvent encore appartenir à une Église intrinsèquement sexiste. Pour les adeptes de cette position, tout essai d’incorporer les femmes dans les structures actuelles de cette Église renforcerait encore leur exploitation par l’autre sexe. Donc mieux vaut s’abstenir.

 

Une troisième approche qu’on pourrait dire médiane, s’appuyant sur la théologie critique de la libération, formule, à la suite d’Elisabeth Fiorenza4, l’aspiration des femmes à l’ordination en termes de ministères égaux. Cette approche analyse de façon critique les structures sexistes opprimantes de l’Eglise et de la tradition chrétienne. En même temps, elle redécouvre que, dans la foi et la communauté chrétienne, il y a des éléments et des traditions libératrices. Elle ne demande pas l’intégration des femmes dans des structures sexistes pas plus qu’elle ne recherche une séparation utopique, mais elle mise sur la transformation tant des femmes que de l’Église.

 

Ces trois positions, quelle que soit l’originalité du chemin emprunté et les panneaux routiers dont chacune se réclame, visent une réalité commune : la nécessité d’une Église renouvelée.

 

4. Les obstacles

 

D’après ces informations, le problème semble toujours se cristalliser autour de la question du sacerdoce féminin : faut-il dire oui à l’ordination des femmes ?

 

Bien des obstacles balisent encore la route pour y arriver tant du côté du peuple que du côté de la hiérarchie. D’où vient, par exemple, que parmi ceux et celles qui se disent favorables à la participation active de la femme à la vie de l’Église, beaucoup encore reculent d’horreur quand on leur parle du sacerdoce ?

 

D’autres ne refusent pas quelques modestes réformes touchant la place de la femme dans l’Église mais, pour ces personnes, la question du sacerdoce est prématurée, secondaire. Il y a des problèmes beaucoup plus urgents pour les femmes et pour l’Église.

 

Au niveau hiérarchique, la barrière qui paraît quasi infranchissable c’est la question du pouvoir. Le mot pouvoir utilisé pour désigner la motivation des femmes cherchant la complète égalité est universellement gênant pour les hommes. L’accession des femmes au sacerdoce serait ressentie par eux comme une perte de pouvoir et de prestige. Les plus hautes instances de l’Église n’y échappent pas.

 

Autre pierre d’achoppement, l’impossible dialogue. Alors que le mouvement des femmes se fonde sur l’expérience pour obtenir l’égalité, les tenants de l’Église masculine s’en tiennent, eux, aux principes pour maintenir le statu quo ; il n’existe aucune voie d’accès qui permette aux femmes de faire parvenir leur expérience au niveau où se formulent la doctrine et la ligne de conduite de l’Église traditionnelle, de sorte que le dialogue que propose l’Église mâle n’est en fait qu’un monologue déguisé. D’un côté, on adopte à l’égard des femmes un langage officiel qui se veut bienveillant et compréhensif alors que, dans le même temps, on maintient en pratique un refus de changement manifeste.

 

Dans pareil contexte, il devient de plus en plus évident que recourir à des arguments logiques et intellectuels ne fait que fournir d’autres justifications en faveur des structures sexistes.

 

5. Les stratégies

 

Le fait que la situation soit humainement insoutenable pour certains et chrétiennement scandaleuse pour d’autres n’est-il pas lui-même un appel à se mettre en route malgré les barrières de l’intransigeance et de l’incompréhension ?

 

Mais quelle attitude adopter : rassurer ou déranger, patienter ou défier ? Quoi qu’il en soit, il importe de proposer des solutions réalistes, de faire des revendications concrètes, systématiques et graduelles dans tous les secteurs d’activité.

 

Par exemple :

– Former un comité de vigilance qui ait pour tâche de dénoncer publiquement le sexisme patriarcal partout où il s’exprime.

– Encourager et engager des débats publics de façon à ce que la population prenne conscience des problèmes et puisse s’impliquer concrètement dans la discussion des différentes hypothèses de solutions.

– Encourager les hommes et les femmes à cesser de demander l’ordination tant et aussi longtemps que l’Église institution maintiendra ses traditions sexistes.

– Envisager la possibilité de tenir annuellement un jour de « grève religieuse de la faim » pour dénoncer la dénaturation par le sexisme, de la communion eucharistique telle que voulue par Jésus.

– Réclamer au début de chaque célébration sacramentelle une confession publique du péché de sexisme.

 

Quelle que soit la stratégie adoptée, elle ne sera efficace que si elle s’inscrit dans une expérience collective où les forces se conjuguent pour former un vaste réservoir de rêves, d’énergie et de projets communs.

 

6. Ma position

 

Quand on m’a demandé de participer à ce panel-débat, ma position était ferme : le combat devrait être mené non pas pour obtenir l’accession des femmes au sacerdoce ordonné mais plutôt en vue de l’abolition des ministères ordonnés, ce qui ne s’oppose en rien à l’existence de ministères reconnus essentiels à toute institution.

 

Que peut-on, en effet, escompter d’un accès des femmes au sacerdoce ordonné ? La distribution des rôles sera modifiée mais les figures du sacré seront-elles pour autant touchées et l’univers de la discrimination qui, pour n’être plus sexuel, sera-t-il aboli ?

 

L’ordination des femmes dans les conditions actuelles m’apparaît une question piégée. Elle ne pourrait devenir une question clé, que si elle conduisait à mettre en lumière une nécessaire désacralisation des ministères ordonnés et à poser le problème de l’ordination des hommes eux-mêmes. Alors nous aurions des ministères qui ne seraient que des services dans le sens évangélique, sans sacralisation des personnes, ce qui ne peut arriver, à mon sens, qu’en ébranlant les structures existantes. Si le patriarcalisme est un mal, ni les hommes ni les femmes ne devraient accepter l’ordination dans ces structures sexistes de péché.

 

Pour moi, l’enjeu n’est pas de dire oui ou non à l’ordination des femmes dans l’Église actuelle mais de vérifier si Jésus et l’Évangile ont encore cette force libératrice qui rend les femmes capables de se redresser et de marcher. C’est à une révolution que nous sommes convoqués. Serait-il honnête d’en rejeter tout le poids sur les seules épaules de quelques femmes ayant réussi à s’introduire dans l’enceinte sacrée réservée aux hommes ?

 

L’ordination des femmes au ministère sacerdotal n’est pas seulement un problème de femmes. C’est une question théologique et spirituelle qui affecte la crédibilité et la vie de l’Église tout entière. Le maintien de la pratique de la discrimination sexuelle dans l’Église-institution, en cette fin du XXe siècle met en cause plus que jamais l’Évangile et son message.

 

Mais il y a des signes d’espoir à l’horizon. Un nombre de plus en plus grand de croyants et de croyantes, parce qu’ils aiment leur Église et qu’ils ont foi à l’Évangile, refusent d’identifier aveuglément avec la volonté de Dieu, les structures hiérarchiques masculines et les déclarations officielles de cette hiérarchie masculine. Il nous est donc permis d’espérer que, grâce à la vivacité de notre foi agissante, nous connaîtrons que l’Esprit de Dieu a plus de pouvoir que toute institution, si sacrée soit-elle.

 

1 Mary E. Hunt, « Le ministère catholique : un passé patriarcal, un avenir féministe », in Recherche et Vie, no 20, p. 24.

2 Fran Ferder, « Called to brake bread’ (Appelées à rompre le pain), citée dans l’article d’Elisabeth S. Fiorenza intitulé « Rassurer ou défier ? », in Recherche et Vie, no 20, p.49.

3 Mary Daly, citée par Elisabeth Schù’ssler-Fiorenza dans son article « Rassurer ou défier ? » in Recherche et Vie, no 20, p. 52.

4 Elisabeth Schûssler-Fiorenza, En mémoire d’elle, Essai de reconstruction des origines chrétiennes selon la théologie féministe, Ed. du Cerf, 1986, 482 p., article « Rassurer ou défier ? », in Recherche et Vie, no 20, p. 63.