Femme guérisseuse d’elle-même et des autres

Denise Couture, groupe Bonne Nouv’ailes de L’autre Parole

Recension de : Anaïs Barbeau-Lavalette, Femme forêt, Montréal, Marchand de feuilles, 2021, 292 p.

Dans ses trois livres, La femme qui fuit (2015), Femme forêt (2021) et Femme fleuve (2022), Anaïs Barbeau-Lavalette dépeint des femmes dont la vie est évocatrice. Elle explore également ses liens avec des femmes parentes, grand-mère, mère et tante.

Pour ce numéro thématique de la revue L’autre Parole sur les pratiques de guérison par les femmes, le roman Femme forêt parait particulièrement inspirant. Nous savons comment d’innombrables femmes mènent des existences de guérisseuses pour elles-mêmes et pour leur entourage, des pratiques ancrées dans leur quotidienneté, et immensément diverses. Femme forêt nous fait effectuer une plongée dans cet orbe. Ce roman raconte quelques mois de vie intense d’une femme qui construit son existence au sein de difficultés.

L’histoire se déroule pendant une pandémie – on devine laquelle – qui contraint à un long confinement. Deux familles citadines se retrouvent dans une maison centenaire à la campagne, deux couples ayant respectivement deux et trois enfants, la plupart d’âge du primaire. On fait l’école à la maison dans un chaos inévitable auquel les parents de jeunes enfants sont familiers lorsque l’espace commun se trouve enclos pour une période prolongée. Cette forme de chaos a persisté, insurmontable, jusqu’à la fin du séjour.

Raconté à la première personne par l’une des femmes adultes, le récit la campe dans le lieu de son enfance, ses parents habitant dans une maison voisine. Femme forêt prend la forme d’un roman autobiographique créé en toute liberté, comme Anaïs Barbeau-Lavalette l’exprime citant Romain Gary : « Ne dis pas forcément les choses comme elles se sont passées, mais transforme-les en légendes» (p. 215, en italique dans le texte).

Le roman fait découvrir comment la narratrice procède à l’invention de son existence dans un milieu inhabituel et dans un contexte nouveau au sein d’une toile de relations serrées. Les adultes doivent imaginer chaque jour de nouvelles activités pour les enfants, trouver comment maintenir leur intérêt à l’apprentissage et comment passer le temps de jeu.

Inventer le quotidien

Proposant toujours de nouvelles activités créatives, comme des jeux avec des plantes, par exemple, la femme décrit son rapport à soi par ces mots introspectifs : « Je suis une petite entreprise de fabrication du bonheur des autres. Je fais les patrons, l’élaboration et la mise en application. Ça prend de la patience et une grande maîtrise. Je devrais d’ailleurs penser à breveter certaines de mes inventions » (p. 96). L’acte d’inventivité est guérisseur pour soi et pour les autres. Il recèle une création de son propre quotidien qui entraine les proches dans la danse.

Mais rien de tout cela n’est donné sans un travail de fond où le mal-être et le bien-être se mêlent et où l’on accepte de perdre ses repères : « J’essaie de faire éclater l’angoisse et les peines, je tire la joie de ses profondeurs, même si ça fait mal. Je ne sais plus si je suis, moi, mal ou bien. Je ne sais plus exactement qui je suis tout court » (p. 96).

Elle ne sait plus qui elle est, en même temps qu’elle le sait, car elle agit : « Je sculpte le bonheur à la hache ; c’est actuellement l’unique pouvoir qu’il me reste et je m’accroche à lui pour ne pas tomber » (p. 96).

Anaïs Barbeau-Lavalette a le don de décrire des fragments ultimes de vie de femme dans lesquels on se reconnaît.

Apprendre à connaitre les plantes

Femme forêt renferme une dimension écologique. Le roman met en travail des relations à façonner avec les éléments de la nature.

Logée à la campagne, la première chose que la femme dit avoir apprise de son contact avec les plantes et avec les arbres est qu’elle ne connait pas leur nom, qu’elle ne les connait pas tout court. Elle prend conscience que nous – sous-entendu le peuple québécois – avons grandi comme des analphabètes des végétaux qui nous entourent et qui nous font vivre : « Je fréquente les plantes sans vraiment les connaître, elles font partie de mon chemin et ne m’étonnent plus. Un peu comme les gens de tous les jours, ceux qu’on croise si souvent qu’on oublie de les regarder » (p. 22).

Elle entreprend d’aller à leur rencontre : « Les êtres naturels doivent être comme les êtres chers : je veux les aimer tous, je dois d’abord les aimer un par un » (p. 22).

Les adultes et les enfants s’engagent dans l’apprentissage ludique des végétaux, des fleurs, des arbustes et des arbres, qui les entourent. Le petit groupe s’attèle entre autres à cueillir des asclépiades dont nos ancêtres extrayaient la soie.

La femme s’enfonce dans la forêt et navigue entre de vastes plants de végétaux. Elle rend hommage à la « danse parfaitement ponctuée de l’onoclée sensible, qui porte bien son nom — cette fougère de dentelle qui ondule de haut en bas, élégante dans sa rupture assumée de l’immobilité » (p. 237).

Vivre avec la forêt

La maison se trouve aux abords d’une forêt que la femme reconnaît pour y avoir marché et joué pendant son enfance. Lors de ce séjour où l’on désapprend la relation en extériorité avec la nature, la forêt devient un espace de vie intérieure.

Atteinte par l’hyperactivité de la maison où habitent deux familles, la femme a besoin de se retrouver. « Je me sauve hors des murs pour protéger le morceau aimant qui existe encore en moi. Celui auquel viennent s’abreuver mes petits. Je me sauve pour éviter qu’il ne s’assèche. Je lui cherche ailleurs une source. Je vais retrouver la forêt » (p. 70).

Elle construit en elle la liberté en même temps qu’elle construit sa relation à la forêt : « Une forêt sans droit chemin est une forêt heureuse. Elle est florissante si on doit zigzaguer entre ses arbres et ses troncs morts, qui rendent d’autres vies possibles » (p. 238). Elle y construit aussi son rapport aux éléments de la nature : « Tout un pan de mon humanité s’avive, comme une poursuite de moi-même, une extension de la femme, qui tout à coup converse avec le reste du vivant. J’ai l’impression que je m’étends. Je ne suis ni plus grande ni plus forte. Je suis simplement plus vaste » (p. 214).

Les derniers mots du livre témoignent de ses découvertes : « Nous sommes ensemble, tissés au reste des vivants. Fragiles. Enracinés. Miraculés » (p. 287).

Conclusion

Rédigé sous la forme de prose poétique, le roman Femme forêt offre une foule d’images pour exprimer le fil d’une existence vécue de manière particulièrement intense pendant quelques mois.

Je l’ai lu sous l’angle de pratiques de guérison vécue par une femme à travers trois actions : l’acte d’invention créative de la vie quotidienne ; l’acte de se placer en posture d’apprendre, notamment d’apprendre les noms des plantes qui nous entourent ; et l’acte d’un retour à soi qui construit la liberté et, dans ce roman, le retour à soi advient dans l’espace de la forêt et dans la construction de nouvelles relations aux éléments naturels.

L’autrice Anaïs Barbeau-Lavalette est une femme de création et d’action. L’expérience de ces quelques mois de confinement dans la maison à la campagne l’a transformée. En 2020, elle cofonde Mères au front, un groupe de la base féministe et écologique, devenu considérable, visible et actif, celui qui a animé les marches et les actions politiques de la Journée des femmes du 8 mars 2025 au Québec. Et, dans la continuité de l’apprentissage des plantes, elle publie avec Mathilde Saint-Mars Nos fleurs (Marchand de Feuilles 2023), un volume illustré qui présente les plantes d’abord à un jeune public, mais aussi à toute personne qui désire sortir de son analphabétisme de la flore qui nous entoure.

Le tout montre à sa manière comment des pratiques de guérison d’elles-mêmes et des autres, vécues par des femmes, prennent la forme de pratiques qui transforment le monde et qui agissent sur l’entourage.