La dimension politique de l’eau

La dimension politique de l’eau

Carmina Tremblay,
groupe Bonne Nouv’ailes de L’autre Parole

Leau cest la vie,
la vie n
est pas une marchandise[1].

J’aurais aimé pouvoir commencer cet exposé sur la dimension politique de l’eau par le raisonnement suivant : l’eau c’est la vie, la vie n’est pas une marchandise, donc l’eau n’est pas une marchandise, donc personne n’aura l’idée de se l’approprier pour en tirer profit.

Malheureusement, ce raisonnement ne tient pas la route : tout le monde sait que les prédateurs, vautours et rapaces de tout acabit qui pullulent dans ce monde ont fait de la vie une marchandise. La traite des humains, des humaines surtout, est bel et bien une marchandisation de la vie. De là à faire de l’eau une marchandise, il n’y avait qu’un pas à franchir, et ils l’ont franchi : comme ils ont fait de la vie une marchandise, ils ont fait de l’eau une marchandise. L’embouteillage de l’eau par les multinationales de l’eau et la privatisation de ses moyens de distribution est bel et bien une marchandisation de l’eau. « Si on est solvable, on en aura, si on ne l’est pas, elle sera vendue à ceux qui peuvent payer[2]. » Autrement dit, pour paraphraser le titre d’un article lu quelque part : « Eau privée = privé d’eau. »

Et, comme pour la marchandisation des êtres humains, la marchandisation de l’eau, sa rareté et l’éloignement de ses moyens de distribution en beaucoup d’endroits touchent aussi les femmes et les filles de plus près : « En Afrique et en Asie, elles parcourent en moyenne 6 kilomètres à pied par jour, portant des contenants d’eau jusqu’à 20 kilos[3] » pour se procurer le précieux liquide.

« Des millions de personnes meurent chaque année dans le monde, non pas par manque de soins de santé sophistiqués, mais par manque d’accès à l’eau potable[4]. »

Cependant, les seigneurs de l’embouteillage et de la privatisation ne sont pas les seuls responsables du manque d’eau potable abordable pour tous et pour toutes. Il y a aussi les rapaces de la contamination et de la pollution : les « saigneurs » (avec un a) de la terre et de l’eau qui, pour faire fonctionner leurs industries – minières surtout – à moindres coûts, n’hésitent pas à rejeter les déchets qu’ils produisent dans les cours d’eau, sur des terres de qualité ou dans des milieux naturels nécessaires à l’équilibre de la nature.

Mais il faut aussi reconnaître que dans le domaine de la pollution et de la contamination, les « saigneurs de la terre et des eaux » ne sont pas seuls. Y participent aussi tous les inconscients et les indifférents qui ne se préoccupent guère des conséquences de leurs gestes et qui rejettent dans la nature, dans les cours d’eau, dans leurs éviers, dans les toilettes, quantité de produits nuisibles à l’environnement et à la santé.

Heureusement, il n’y a pas que des prédateurs, des inconscients et des indifférents sur cette terre. Il y a aussi des citoyennes et des citoyens responsables qui se préoccupent de la santé de l’eau et des meilleurs moyens de la garder en santé et d’en assurer une distribution juste et équitable pour toutes et pour tous. Souvent, ces citoyennes et ces citoyens s’organisent en associations ou organismes de protection de l’eau. Pour les connaître, il suffit de pitonner « Organismes de protection de l’eau » sur votre moteur de recherche. Je me suis prêtée à l’exercice. Voici quelques-unes des associations que j’y ai trouvées et d’autres que je connaissais déjà. Je m’en tiendrai aux organismes québécois, sachant que ce genre d’associations existe partout dans le monde.

  • Fondation Rivière: comme son nom l’indique, elle s’occupe de la protection de nos rivières.
  • RAPPEL : Regroupement des associations pour la protection de l’environnement, des lacs et des bassins versants.
  • FQDLC : Fédération québécoise de défense des lacs et cours d’eau.
  • ROBVQ : Regroupement des organismes de bassins versants du Québec.
  • Et ma préférée : Eau Secours! Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau. Ma préférée parce que, par un heureux hasard, je l’ai connue à une époque de ma vie où je cherchais un lieu où m’impliquer pour une bonne cause ! J’en suis donc devenue membre, moyennant une minime contribution financière annuelle, et à quelques reprises, j’y ai tenu des kiosques d’information lors d’événements publics concernant l’écologie et la protection de l’environnement. Actuellement, je me contente d’y contribuer seulement financièrement, car tous ces organismes citoyens ne survivent que grâce aux contributions financières des citoyens et citoyennes. Ma préférée aussi, parce qu’à la différence des autres organismes ci-haut mentionnés, son champ d’implication et d’expertise est plus vaste et qu’elle offre de l’information sur tous les enjeux concernant l’eau et sa gestion.

Par exemple : serait-ce une bonne idée de nationaliser l’eau ?

C’est une fausse bonne idée, entre autres parce que la nationalisation de l’eau signifierait de retirer le statut de chose commune à l’eau pour en faire un bien public et qu’un bien public peut être transféré à une propriété privée à tout moment, ouvrant ainsi la porte à la privatisation et à la non-accessibilité pour tous et pour toutes. Nous avons déjà au Québec une Loi sur l’eau qui offre un cadre réglementaire complet sur l’utilisation de l’eau ainsi que les outils nécessaires aux instances décisionnelles pour agir afin d’assurer la protection de l’eau, tout en faisant passer les besoins essentiels de la population et des écosystèmes avant les activités économiques. Il semblerait que la Loi sur l’eau du Québec représente un fleuron international qui suscite la fierté. Pour tout savoir sur cette fausse bonne idée : https://eausecours.org/la-nationalisation-de-leau-est-une-fausse-bonne-idee/.

L’installation généralisée de compteurs d’eau serait-elle une bonne idée ? Eau Secours ! a étudié la question en 2005. Réponse courte : cette mesure aurait pour effet d’appauvrir les personnes moins nanties et de conforter celles qui ont de l’argent pour abuser. Réponse complète sur son site Internet : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1002788/les-compteurs-deau-residentiels-sont-une-mauvaise-idee-selon-eau-secours.

Que penser de la fluoration de l’eau potable des aqueducs ? C’est une mauvaise idée. Explication sur https://eausecours.org/enjeux/fluoration/.

Bref, tout ce que vous désirez savoir sur l’eau se trouve sur le site de la coalition : www.eausecours.org. Vous y trouverez même des recettes pour fabriquer vous-mêmes des produits de nettoyage qui soient moins nocifs pour l’environnement.

Eau Secours ! fait aussi la promotion de « communautés bleues » à travers tout le Québec. Une 46e municipalité vient de recevoir, le 8 juin 2025, sa certification de communauté bleue ! Les communautés bleues s’engagent entre autres à interdire la vente et la distribution d’eau embouteillée dans les établissements municipaux et lors d’événements municipaux. https://eausecours.org/communautes-bleues/.

Par ailleurs, comme pour n’importe quel sujet, il faut toujours s’assurer de savoir qui est qui. Qui dit quoi et pourquoi. Car les prédateurs utilisent facilement la ruse pour nous attraper dans leurs filets. Entre autres, ils utilisent les beaux titres ! Par exemple, le Conseil mondial de l’eau ! Le Forum mondial de l’eau ! Avec d’aussi beaux titres, on s’imagine embarquer sur des bateaux sécuritaires ! Mais un peu de lecture sur leurs sites nous fait vite sentir que l’eau monte et que leur bateau prend l’eau. Le Forum mondial de l’eau est organisé tous les trois ans. Il a été créé par le Conseil mondial de l’eau en 1997, organisme qui a lui-même été créé par des entreprises privées, dont des multinationales de l’eau ! Pas besoin d’aller plus loin pour savoir qu’on s’est fait monter un bateau par les seigneurs et saigneurs de ce monde.

Heureusement, encore une fois, des citoyennes et des citoyens responsables et préoccupé·es du sort de l’eau veillent au grain et iels ont créé le Forum alternatif mondial de l’eau (FAME) ou People Water Forum (PWF), qui se tient en même temps que le Forum mondial de l’eau. De la même manière, le Forum social mondial (FSM) a été créé comme alternative au Forum économique mondial (FÉM), qui se tient régulièrement à Davos et qui réunit lui aussi les seigneurs et saigneurs de ce monde.

Voici un autre exemple de l’importance de savoir qui dit quoi, qui fait quoi et pourquoi : il y a quelques années, le gouvernement a nommé à la tête du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) un directeur d’entreprise multimillionnaire copain-copain avec le directeur du Fonds monétaire international (FMI), celui-là même qui égorge les pays pauvres pour leur faire payer leur dette ! Eau Secours ! a vite alerté la population pour qu’elle refuse une telle nomination. Les gouvernements font d’ailleurs partie de ceux sur qui on ne peut pas toujours se fier, dans ce domaine comme dans bien d’autres, d’ailleurs. Je ne vous apprends rien en disant cela. Les exemples ne manquent pas où il faut les rappeler à l’ordre au moyen de lettres, mémoires, manifestations, signatures de pétitions, etc.

Un dernier point que je ne peux passer sous silence et qui touche particulièrement les femmes : la nécessité d’installations sanitaires publiques propres, sécuritaires, bien éclairées, bien équipées, avec de l’eau potable, et accessibles pour toutes et pour tous en tout temps. Afin de sensibiliser la population ainsi que les municipalités à cette problématique, Eau Secours ! a formé un partenariat avec certains organismes pour demander que les municipalités s’occupent de mettre en place les infrastructures nécessaires, car la nécessité de faire pipi ne peut attendre longtemps. Face à cette problématique, l’ONU a d’ailleurs créé la Journée mondiale des toilettes, qui a lieu annuellement le 19 novembre et qui nous invite à prendre conscience de ce besoin universel et à revendiquer la liberté et le droit de faire pipi pour toutes et tous en tout temps.

Pour conclure, rappelons-nous que partout dans le monde, 80 % des tâches reliées à l’eau sont accomplies par les filles et par les femmes, mais celles-ci sont sous-représentées au sein des comités locaux sur la gestion et la distribution de l’eau[5]. Sans doute trop occupées à accomplir leurs tâches de lavandières, de cuisinières, de ménagères, de jardinières, de soignantes, de guérisseuses, etc., toutes tâches qui requièrent les services de l’eau. Cependant, dans tous les villages et les faubourgs où les femmes ont réussi à siéger aux comités locaux, au prix la plupart du temps de nombreuses difficultés, l’accès à l’eau leur a été facilité et leur condition de vie s’est améliorée.

Comme le dit si bien l’écrivain Érik Orsenna : « Dieu a peut-être fourni l’eau, mais pas les tuyaux », ni les infrastructures, ni les lois nécessaires à sa protection et à sa distribution équitable pour toutes et pour tous. Il nous faut donc être aux aguets pour nous assurer de garder notre eau en santé et faire en sorte qu’elle soit facilement accessible à toutes et à tous.

Même si nous avons la chance de vivre dans un coin du monde où nous ne souffrons guère du manque d’eau, il convient sûrement de profiter de ce colloque et de cette célébration pour renouveler notre vigilance à utiliser l’eau de façon responsable et à soutenir les organismes qui se consacrent à la protection de l’eau et à sa distribution juste et équitable pour toutes et pour tous partout dans le monde.

Je soumets ces quelques éléments de réflexion, espérant qu’ils nous inciteront à continuer notre propre réflexion et implication dans la sauvegarde de notre sœur l’eau !

[1] Feuillet d’adhésion au Manifeste de l’eau produit par l’Association québécoise pour le contrat mondial de l’eau. ACME-Québec, 2000.

[2] Ibid.

[3] Citation de Vandana Shiva tirée de la Fiche thématique #1, « L’accessibilité à l’eau potable » produite par Développement et paix à l’automne 2003 lors de sa campagne de sensibilisation « La vie avant le profit ».

[4] Feuillet d’adhésion au Manifeste de l’eau (voir note 1).

[5] La vie avant le profit, Feuillet de Développement et paix., campagne d’automne 2004.