La militance en Église, vieillissement ou transformation ?

Pauline Jacob

Vieillir comme militante dans l’Église catholique du Québec représente un sujet source d’émotions et d’inquiétude concernant la relève. Cette réalité incontournable occasionne un certain deuil – deuil d’une relève importante, deuil d’un réseau attachant, d’un idéal non atteint. Les militant·es de la première heure vieillissent, il est vrai. Elles/ils sont moins nombreux, cependant de nouvelles pousses surgissent. Il serait, à mon avis, plus juste de parler d’une transformation de cette militance plutôt que d’un vieillissement. C’est ce que j’aimerais partager ici après un bref survol de la situation dans l’Église catholique du Québec dans la foulée du concile Vatican II.

L’espoir suscité par Vatican II

Au Québec, alors en pleine Révolution tranquille, le concile Vatican II apporte, comme ailleurs sur la planète, des espoirs de changement dans l’Église catholique ; entre autres, une reconnaissance réelle de l’égalité entre les hommes et les femmes, une participation effective des laïques, l’ouverture au mariage des prêtres et aussi l’accessibilité des femmes à l’ordination. Dans la foulée de cette ouverture, des évêques de différents diocèses du Québec investissent pour la formation d’agent·es de pastorale. Ils confient des mandats pastoraux à des laïques, femmes et hommes. Des femmes deviennent coordonnatrices de communautés chrétiennes et même coordonnatrices diocésaines de la pastorale d’ensemble, fonctions jadis réservées aux clercs. De nombreux groupes de réflexion, de partage et de militance surgissent pour que s’actualisent les ouvertures laissées par le Concile. Le réseau Femmes et Ministères, dans lequel j’ai longtemps été engagée, est un de ceux-là. Des femmes catholiques issues de la base ou avec des postes de responsabilité, de même que des théologiennes avec des charges universitaires y investissent temps et énergie. Elles croient et espèrent qu’un jour une égalité adviendra entre les hommes et les femmes dans l’institution ecclésiale. Mais les espoirs disparaîtront avec l’élection de Jean-Paul II. Ce pape au long pontificat vient resserrer l’étau disciplinaire ecclésial et étouffer les rêves d’ordination des femmes.

Un espoir déçu, une Église québécoise en difficulté

Actuellement, la plupart des communautés chrétiennes au Québec comptent principalement des têtes blanches et peu de jeunes dans leurs rangs. Différentes raisons peuvent expliquer cette baisse d’effectifs. Toutefois, parmi les causes évoquées, la non-accessibilité des femmes à l’ordination, signe de l’absence d’égalité réelle entre les hommes et les femmes, apparaît vraiment inacceptable. Ce refus va à l’encontre des valeurs de la société québécoise. Pourraient s’y ajouter le peu d’attrait pour le style de célébrations offertes, une incompréhension du langage et des rites utilisés et, principalement, la quasi-méconnaissance du cœur du message chrétien.

De plus, ce qu’on voit et entend dans l’espace public concernant l’Église catholique est peu attirant. Plusieurs adultes véhiculent un mépris de cette institution. Comme la transmission de l’essentiel du christianisme envers les générations montantes s’est, dans la plupart des cas, peu faite ou mal faite, tout ce qu’on en connaît bien souvent, ce sont les scandales reliés aux abus sexuels. Inviter jeunes et moins jeunes à se joindre à une communauté chrétienne devient alors bien difficile dans ce contexte.

Conséquemment, le nombre de candidats à la prêtrise diminue, celui des fidèles également. Le manque de prêtres fait en sorte qu’on leur confie plusieurs paroisses. Ils deviennent pour plusieurs d’entre eux des distributeurs de sacrements, avec moins de temps à consacrer aux autres secteurs de leur vie de pasteurs, et s’épuisent à une tâche parfois moins satisfaisante que ce qu’ils avaient anticipé. Les évêques, de leur côté, cherchent des ministres ordonnés, devenus rares et de plus en plus âgés. Comme ils doivent exclure d’emblée les femmes, ceux recrutés proviennent majoritairement d’autres pays avec, pour plusieurs d’entre eux, des difficultés d’intégration.

Et à travers tout cela, des groupes dynamiques souhaitant des changements en profondeur de l’institution ecclésiale, tel le réseau Femmes et Ministères[1], ferment boutique les uns après les autres. Ce réseau, sorte de vigie en ce qui a trait à l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’Église catholique, a dû cesser ses activités, faute de relève. Heureusement, il laisse des traces, traces à travers une prise de parole ou une présence informelle de ses dernières membres, traces également à travers les nombreux textes de son site hébergé sur celui de la collective L’autre Parole[2]. Il est bon de se rappeler que cette militance a favorisé la prise de conscience de l’illogisme de l’exclusion des femmes de certaines fonctions dans l’Église à cause de leur identité sexuelle.

L’espoir d’une relève

Malgré une baisse importante de la pratique et de la militance dans l’Église du Québec, quelques nouvelles pousses apparaissent dans le terreau social et ecclésial. Certaines communautés chrétiennes savent intéresser des jeunes et leur apporter une nourriture humaine et spirituelle. Dans son édition de septembre 2025, la Revue Notre-Dame-du-Cap consacre un dossier au volet « Jeunes, religion et spiritualité ». Deux cégépien·nes y témoignent de l’importance de la foi dans leur vie[3]. On s’attendrait peut-être à des voix conservatrices. Mais non ! Ces jeunes osent exprimer leur désir de voir l’Église catholique plus ouverte concernant des questions telles que l’homosexualité, l’avortement, l’accessibilité des femmes à l’ordination, sujets encore très controversés dans l’institution catholique.

D’autres pousses se retrouvent également chez des croyant·es de tradition catholique de la génération des 35-50 ans. S’il y a moins d’agent·es de pastorales mandaté·es dans les communautés chrétiennes québécoises, il existe d’autres forces vives dans la génération montante qui appuient et poursuivent à leur façon l’idéal des réseaux qui meurent. Elles sont présentes sur la place publique de différentes façons. En voici quelques exemples. L’exégète biblique Sébastien Doane est occasionnellement invité dans les médias pour commenter un sujet d’actualité religieuse ou une question reliée à la Bible. Les spécialistes du christianisme social au Québec, Catherine Foisy et Frédéric Barriault, font différentes interventions visant à transmettre l’apport méconnu de l’Église du Québec dans le domaine de l’éducation, des sciences sociales, des sciences de la santé. Et la doctorante Sabrina Di Matteo poursuit une recherche portant sur les trentenaires et quadragénaires dans l’Église catholique québécoise, leur rapport à l’héritage socioreligieux et leurs perspectives de leadership et d’engagement dans le contexte de la transition minoritaire du catholicisme. Cette relève, également impliquée au cœur de communautés chrétiennes, diffuse des informations pertinentes dans ses champs de spécialité avec un langage accessible non seulement aux spécialistes, mais à l’ensemble de la population. Sa contribution aide à dépoussiérer le message évangélique et à gruger petit à petit le très patriarcal rocher institutionnel catholique pour transmettre la saveur du christianisme.

Bref, la militance existe toujours au Québec, mais avec des formes différentes. Il y a une relève, mais elle n’est pas toujours là où on l’attend. Aux dires de plusieurs, elle concernerait davantage des individus, souvent reliés entre eux de façon informelle, notamment sur les réseaux sociaux, que des groupes structurés.

Et il ne faut pas oublier le reste de la planète. L’Église catholique est universelle. C’est ce que sous-tend l’épithète « catholique ». On utilise parfois l’argument de ce statut pour refuser aux femmes l’ordination. « Tout le monde sur la planète n’est pas prêt pour ce changement ! » invoquent régulièrement plusieurs évêques. D’autres sons de cloches existent pourtant. Je me souviens du témoignage d’une jeune Ougandaise[4] lors d’une table ronde au congrès WOW 2001[5]. Elle évoquait le questionnement de jeunes filles de sa région, conscientes de la présence de femmes prêtres ou pasteures dans des Églises chrétiennes avoisinantes. Si, au Québec, la militance à travers des groupes clairement constitués a vieilli et disparaît peu à peu, il existe encore des groupes qui sont très actifs à l’échelle planétaire. Pensons à la Women Ordination Conference (WOC)[6] qui célèbre cette année son 50e anniversaire, au groupe We Are Church (WAC)[7] qui fête son 30anniversaire, à l’association Magdala[8] (Comité de la jupe). Et au Québec, quelques irréductibles de la collective L’autre Parole poursuivent leur mission et maintiennent des liens avec différents groupes à l’échelle planétaire.

Des graines semées

Vieillir, comme militante, c’est évidemment avancer en âge, mais c’est également laisser la place pour que d’autres se lèvent et poursuivent ce qu’il y a de beau et de bon dans la génération qui a précédé. C’est laisser aller ce qu’on a fait, ce qu’on a produit pour que d’autres continuent la route à leur façon. Une certaine militance vieillit, mais d’autres formes se pointent. De plus, les groupes disparus comptent des allié·es qui continuent de transmettre des éléments de leur mission. Comme militante vieillissante, je crois qu’il faut laisser mûrir ce qui commence à germer, continuer de s’engager avec les forces qui nous restent et tenter de faire connaître le cœur du christianisme quand une ouverture apparaît. Le temps de l’éclosion viendra.

Vieillir en Église comme militante, c’est accepter de lâcher prise et apprendre à admirer ce que l’autre génération poursuit à sa façon.

[1] Réseau Femmes et Ministères, https://femmes-ministeres.lautreparole.org (17/11/2025)

[2] www.lautreparole.org (17/11/2025)

[3] Yves Casgrain, « 18 ans, baptisés, pratiquants… et critiques », Dossier Jeunes, religion et spiritualité. Revue Notre-Dame-du-Cap, 134e année, septembre 2025, p. 10-11. En ligne : www.revue-ndc.qc.ca/blog/post/maia-et-lorenzo (17/11/2025)

[4] womensordinationcampaign.org/dublin-2001/2014/2/2/should-the-catholic-church-ordain-women-priests-or-not-by-mrs-apollonia-lugemwa-uganada (17/11/2025)

[5] https://womensordinationcampaign.org/dublin-2001 (17/11/2025)

[6] www.womensordination.org (17/11/2025)

[7] www.we-are-church.org (17/11/2025)

[8] https://magdala-feministes.org (17/11/2025)