LA PHILOSOPHIE… LÀ OÙ ON NE L’ATTEND PAS 1

Dans ce livre publié aux éditions Larousse, Rosi Braidotti, professeure au département des études féministes de l’Université d’Utrecht, nous propose un tour de jardin érudit, mais accessible, de la philosophie pour nous conduire à travers des sentiers non battus.

 

Elle nous fait voir les déplacements de la réflexion philosophique qui jadis prétendait fonder une pensée totalisante. Elle déplore qu’une pratique institutionnelle de la philosophie ait fait de cette dernière un exercice technique qui se résumait à interpréter et commenter les textes fondateurs en réduisant « les intellectuels au statut de gardiens des grands hommes blancs défunts de la culture occidentale » (p. 34). Pourtant, comme elle l’écrit « la philo c’est l’art de penser avec les pieds ! » (p.7) dans le concret. Ce qui se révèle être important dans une époque où le capitalisme mondialisé induit des transformations rapides de la société en produisant injustice et violence. Dans un tel contexte, pour Braidotti, la démarche philosophique doit relever le défi de penser de façon créative en prenant en compte la complexité. C’est ce que font des approches théoriques critiques de la philosophie qui ne se structurent plus à partir de l’exclusion des autres de l’homme blanc européen. Braidotti nous fait découvrir ces théories critiques en articulant son ouvrage autour de quatre thèmes : le féminisme, l’eurocentrisme, l’anthropocentrisme et la mort. Cette organisation lui permet de dévoiler la richesse des contributions de plusieurs auteur-e-s dont elle fournit les références à la fin de chaque chapitre pour nous inviter à poursuivre l’exploration de ces sentiers hors du commun. Une incitation à s’inscrire dans un processus de devenir-minoritaire pour « actualiser d’autres modalités d’action dans le monde et d’autres intensités de vie » (p.47).

Son chapitre introductif nous fait voir comment la prise en considération de ce qui lui était extérieur a bouleversé l’univers de la philosophie. La philosophie s’est retrouvée « hors d’elle-même ». Elle a débordé hors des lieux académiques pour se répandre partout dans des sphères qui ne lui étaient pas de prime abord dévolues. À partir de l’activisme politique qui a marqué les années 1970 des questions inexplorées émergent qui conduisent la pensée philosophique à être située et à varier ses formes de communication. Rosi Braidotti illustre cette vitalité en partageant son propre itinéraire d’étudiante à Paris qui l’a mise en contact avec, entre autres, Gilles Deleuze et Michel Foucault. Son cheminement l’a menée à une remise en question de l’individualisme libéral et a suscité son intérêt pour les théories critiques capables de penser la complexité de la vie.

Le chapitre portant sur la philosophie féministe, « Je pense donc elle est », révèle que les philosophes féministes contemporaines « n’habite[nt] plus au cœur du labyrinthe produit par un imaginaire masculin craintif et violent » (p. 84). Dans ce chapitre, l’auteure rend compte du dynamisme de la réflexion féministe. Braidotti introduit les questionnements sur le sujet qui ont soutenu le déploiement de la philosophie féministe. Ensuite, elle nous brosse une cartographie qui s’inspire de Sandra Harding pour présenter différentes approches classées en trois catégories qui ne sont pas mutuellement exclusives. Elle nous initie aussi aux derniers développements d’une philosophie qui se complexifie et qui se diversifie.

Dans le chapitre intitulé : « Autrement qu’autre : la philosophie après l’eurocentrisme », Braidotti écrit : « Le philosophe ne peut pas s’accorder le droit de représenter les autres ou de parler au nom de l’humanité tout entière. […] Il faut mettre fin à l’indignité et à l’arrogance de parler pour les autres. » (p. 113) Elle aborde différents thèmes tels que l’eurocentrisme, le postcolonialisme, le racisme et le nationalisme.  Gayatri Spivak, Édouard Glissant, Zygmunt Bauman, et Jacques Derrida sont quelques-unes des personnes qu’elle évoque pour penser dans un contexte marqué par l’hybridité et le métissage culturel. Contexte qui nous convie à considérer que le savoir philosophique est situé et partiel et qu’il nous faut développer un devenir-nomade.

La brebis Dolly, produite par clonage, est l’image emblématique de la complexité de nos rapports avec la nature qui s’est transformée pour être maintenant objet de consommation. Pour traiter du dépassement de la pensée anthropocentrique, le chapitre « Vers une philosophie post-humaine » nous présente quelques caractéristiques de notre monde paradoxal où des Afghans en sont réduits à se contenter de manger de l’herbe, pendant qu’en Europe, les animaux d’élevage herbivores sont nourris avec de la viande aux risques de développer la maladie de la « vache folle ». Pour Braidotti, la position du sujet doit être redéfinie suite à la transformation de nos rapports avec les animaux. Elle expose diverses conceptualisations, comme celle de Donna Haraway qui en théorisant la subjectivité contemporaine à travers la figure du cyborg, tente de répondre aux défis de penser la nouvelle réalité.

Toutes ces mutations de nos relations avec le vivant impliquent une transformation de nos rapports à la mort, « l’autre de la vie-même ». Le dernier chapitre présente quelques enjeux de ces rapports, tout d’abord à partir de la notion de biopouvoir issue de Foucault. L’auteure par la suite nous propose de ne pas poser la finitude comme point de mire des débats sur la vie pour privilégier une attention à la « vie non-humaine générative » qu’elle nomme zoé. Elle parcourt les questions qui en émergent et qui se posent au « Je », le sujet de l’individualisme libéral. À l’aide de Deleuze et de Spinoza elle nous invite à penser une éthique du devenir, dont la démarche évite de prendre la « Vie » pour acquise et inclut un hommage à l’immanence.

Un des intérêts de cet ouvrage est qu’il nous offre la possibilité de prendre connaissance en français de cette vitalité philosophique qui est souvent plus accessible en anglais. Mais plus encore, Rosi Braidotti nous initie à la complexité d’une pensée qui est dynamisante dans un temps où parfois les raisons d’espérer peuvent sembler nous manquer. Selon Rosi Braidotti, le défi de la philosophie est de mériter l’estime en relevant la tâche de penser à travers l’intrication d’une multitude de phénomènes complexes et contradictoires, tout en insufflant de l’énergie. La philosophie … là où on ne l’attend pas relève ce défi avec brio.

 

1. BRAIDOTTI, Rosi.  La philosophie … là où on ne l’attend pas, Paris, Larousse, 2009, 288 p. 

2. Johanne Philipps est étudiante au Ph. D. en sciences des religions à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal.