LA QUESTION DES FEMMES ET LE SYNODE

LA QUESTION DES FEMMES ET LE SYNODE

 

Annine Parent-fortin

(déléguée canadienne au synode)

 

La question des femmes a certainement été un des points chauds du Synode tenu à Rome en octobre 1987. Les mots femme, féminité, dignité, complémentarité, égalité, mère, diaconat diaconesse, ministère, responsabilité, place-rôle-mission-participation des femmes, etc., ont souvent été prononcés par les évêques présents. Derrière ces mots, des visions, des images, des préoccupations, des inquiétudes, des questionnements.

 

Le travail a commencé ici au pays. L’étape de la consultation a été l’occasion d’une première prise de parole sur les femmes. Par la suite, le débat s’est poursuivi à Rome soutenu par les interventions des évêques et les travaux en ateliers. Les résultats immédiats se lisent maintenant à travers les propositions votées, le message final adressé au Peuple de Dieu et l’homélie prononcée par Jean-Paul II lors de la cérémonie de clôture.

 

J’ai déjà employé plusieurs images pour décrire le déroulement du synode. Je l’ai comparé à un avion bien équipé, plein de carburant mais qui est demeuré en bout de piste…  à « un arbre en fleurs qui semble ne pas vouloir produire de fruits… » vu encore

à « un ballon qui s’est dégonflé en cours de route,.. »

 

Ces images à la fois positives et négatives disent bien la richesse de la consultation, le contenu riche, éclairant et interpellant de nombreux évêques au synode. En même temps, elles rappellent la difficulté sinon l’incapacité de laisser entrer en fin de course une bouffée d’air frais. La structure m’a semblé plus forte que la vie, le silence ou le secret plus important que le partage ou la collégialité.

 

Les interventions des laïques

 

Au début de la rencontre synodale, cinq laïques (2 hommes et 3 femmes) furent invités à prendre la parole pour faire rapport d’une rencontre tenue à Rocca di papa en mai 87. Les participantes ont mentionné l’importance de reconnaître et d’appuyer la participation et le travail des femmes dans l’Église et dans la société. Elles ont demande qu’à l’instar de la société l’Église sache reconnaître les talents et les capacités des femmes.

 

Les interventions des évêques

 

Trente-deux épiscopats ont fait mention de la condition féminine et dix d’entre eux ont traité exclusivement de cette question. Les interventions viennent des cinq continents et comportent des demandes assez précises. On demandera de lever les barrières juridiques qui empêchent d’accéder à des postes de gestion, d’administration ou de décision à partir de la base jusqu’à la curie, d’éviter le langage sexiste et le paternalisme, de reconnaître des ministères laïques, de permettre aux femmes d’accéder au lectorat et à l’acolytat, de poursuivre des études sur le diaconat, de reconnaître dans les faits l’égalité des hommes et des femmes, de déraciner tout sexisme, d’éviter la discrimination, de reconnaître le rôle actif des femmes dans l’Eglise, leur rôle d’évangélisatrices et leur leadership au sein des communautés chrétiennes. On fera mention que les femmes ne sont pas consultées dans le processus de législation de l’Église mais qu’elles sont sensées respecter ces lois dans leurs vies, on pariera des réticences de certains pasteurs à voir les femmes exercer des ministères. On mentionnera que les femmes divorcées se sentent écartées de l’Église et qu’il existe actuellement un sentiment de désillusion chez les femmes.

 

Il sera question d’encourager les valeurs familiales, de valoriser le rôle de la femme au foyer et de susciter un nouvel effort théologique et catéchétique pour comprendre le sens de la féminité.

 

Les ateliers

 

La ronde des discours terminée, le secrétariat présente aux évêques une certaine synthèse des 215 interventions et les invite à travailler en douze ateliers pendant quatre jours.

 

Concernant les femmes, voici les questions qui seront soumises à la discussion :

1 ) Comment les femmes peuvent-elles accéder à des ministères laïques non ordonnés ? Quelles sont les raisons théologiques ou canoniques qui sont favorables ou qui s’opposent au diaconat pour les femmes ?

 

2) Comment aider les femmes à remplir pleinement leur vocation et leur mission dans le monde et dans l’Église ? Quelles décisions pourraient être prises ou suggérées pour assurer une complète reconnaissance du rôle des femmes dans la famille et dans les activités professionnelles, politiques et culturelles ? Que faudrait-il faire de façon urgente pour promouvoir la place de la femme dans l’Eglise ?

 

Après quatre jours de travail en ateliers, les évêques reçoivent une synthèse de tous les travaux.

 

Les propositions

 

Les rapports des ateliers reçus, les évêques seront invités à rejoindre les petits groupes pour l’étape des propositions. Trois jours de travail en ateliers leur permettra d’en formuler quelques centaines. Le secrétariat central nommé par le pape les recevra et les réduira à 54. Elles seront alors présentées à chaque évêque dans une petite brochure et soumises à un premier vote où des amendements peuvent être proposés individuellement Le comité central acceptera ou non les amendements, produira un texte final et en appellera à un vote final.

 

On ne retrouvera plus dans les propositions finales les éléments chauds discutés en ateliers. Seront soumis au vote final uniquement des points sur lesquels le consensus devient facile. Les propositions telles que préparées dans les ateliers demeureront dans les dossiers du synode sans que la totalité des membres n’en prennent jamais connaissance.

 

Le message final au Peuple de Dieu

 

Le message final parle en ces termes de la place de la femme :

« 9. La femme dans l’Église et dans le monde

Fondés sur la Parole de Dieu, nous affirmons l’égale dignité de la femme et de l’homme. « Homme et femme il les créa » (Gen 1, 27).

Le Peuple de Dieu est formé de baptisés ayant une même dignité et une mission commune, même si les modalités et les tâches sont diverses. Le péché a terni la perfection du plan divin. Les discriminations qui en résultent subsistent sous des formes variées. Nous les réprouvons et nous nous réjouissons de la reconnaissance des droits légitimes qui permettent à la femme d’accomplir sa mission dans l’Église et dans le monde.

Cela nous amène à tourner nos regards vers Marie, Mère du Seigneur, archétype de la dignité de la femme et exemple sans égal de la participation à l’oeuvre du salut`

 

13. Appels

« …Femmes, vous qui luttez à bon droit pour la reconnaissance plénière de votre dignité et de vos droits, que cette lutte donne naissance à un monde de dialogue et de complémentarité tel qu’il a été voulu par le Créateur qui a confié le destin du monde à l’homme et à la femme et qui nous a donné dans l’Église la femme restituée dans la plénitude de la féminité et de la grâce : la Vierge Marie. »

 

Homélie de Jean-Paul II

 

Et voici les paroles de Jean-Paul II à la messe de clôture :

« …Le Synode a accordé une attention particulière à la « femme » et aux « jeunes » non certes pour des motifs contingents mais dans la profonde conviction de devoir sérieusement prendre en considération deux vastes portions du Peuple de Dieu qui sont à la fois signe et rappel de la maternité attentive et féconde de l’Église et de sa jeunesse

éternelle.

Il s’est dit des choses profondes et stimulantes à ce sujet et j’aurai besoin, dans les mois à venir, de les rassembler avec ordre pour les présenter à tout le Peuple de Dieu. Nous voulons en effet qu’aux côtés de nos Frères dans l’Épiscopat représentés dans ce synode, participent aux fruits de nos travaux tous les prêtres, collaborateurs du ministère épiscopal, et toutes les familles religieuses masculines ou féminines de l’ensemble de l’Église… »

 

Quelles réflexions faire a la suite de ce synode

 

– Suivre le déroulement du synode nous permet de réaliser qu’en ce qui touche les femmes, il existe un fossé profond entre les attentes exprimées lors de la consultation, les interventions des 32 épiscopats, et le contenu des propositions finales.

 

– L’assemblée synodale est une immense consultation et non l’expression d’un gouvernement pastoral collégial. Les questions chaudes ou controversées sont éliminées du vote final. Aucune résolution n’est débattue en assemblée plénière.

 

– Le synode ressemble plus à un cercle international de discussion, à des journées d’éludés qu’à un lieu où s’exerce la collégialité ou la responsabilité.

 

– La structure même du synode devient un frein pour l’assemblée synodale. La centralisation des pouvoirs se fait fortement sentir à travers un secrétariat central qui contrôle les synthèses et les propositions. Les méthodes employées empêchent la confrontation et le ballottement des idées.

 

– Le secret exigé, l’hermétisme face aux mass-média, le manque de transparence et un bon nombre d’autres facteurs analogues ont été une source de déception et de démobilisation pour un bon nombre de laïques qui surveillaient cet événement avec intérêt Ils attendaient de l’ouverture, ils ont rencontré le silence.

 

– Un sentiment d’impuissance et d’inefficacité s’est déroulé tout au long du synode.

 

– Le synode n’a pas ouvert de portes, il n’en a pas fermé. Les femmes n’attendaient pas de grandes réformes. Elles voulaient une bouffée d’air frais avec la reconnaissance du déjà là et quelques signes avant-coureurs que des changements pourraient un jour se produire.

 

– Le synode peut devenir une véritable école. On vit au rythme de l’Eglise universelle. On peut y apprivoiser des préoccupations multiples, des cultures différentes. Les contacts sont nombreux et enrichissants.

 

– La délégation canadienne a été fidèle aux attentes et aux aspirations des laïques de chez nous. On retrouve dans leurs interventions les points majeurs soulevés lors des consultations.

 

– Au niveau des interventions des différents épiscopats, il y a eu certaines ouvertures intéressantes. Cependant, ces plaidoyers venant des quatre coins du monde n’ont pas réussi à convaincre suffisamment pour devenir effectifs à travers des propositions. Les « il faudrait » se sont transformés en « oui-mais ».

 

-C’est avec coeur et acharnement que la délégation canadienne a défendu ses prises de positions au synode. Pour une véritable cohérence, il faut maintenant qu’elles prennent d’abord racine chez nous.

 

– Le Synode terminé, nous devrons continuer la route chez nous dans la vérité et la solidarité, questionner tout en nous laissant questionner, dire la pratique de notre Église,

suivre les intuitions évangéliques qui sont nôtres et devenir capables de gestes prophétiques. Le synode n’est pas un point d’arrivée, il ressemble plus à une rampe de lancement

 

– Il faut nous rappeler que nous sommes aussi l’Église, demeurer à l’écoute de l’Esprit de Jésus vivant aujourd’hui et demeurer en lien avec les attentes et les besoins de notre temps. Les femmes doivent vivre la solidarité dans la vérité et l’espérance.

 

Propositions concernant les femmes

 

Parmi les cinquante-quatre propositions que le Synode des évêques a remises au Pape à la fin d’octobre 1987, deux concernent spécifiquement les femmes. En voici la traduction à partir du texte latin traduit par Paul Tremblay.

 

Proposition 46 : concernant la dignité propre des femmes

 

À la suite du pape Jean XXIII qui, dans l’encyclique Pacem in terris, voyait un signe des temps dans la prise de conscience des femmes de leur dignité et dans leur accès à la vie publique, le Synode recommande ce qui suit

1 ) 1 1 importe que l’Église reconnaisse l’apport des femmes et des hommes à sa vie et à sa mission, et qu’elle le manifeste dans §a pratique.

2) Dans la fidélité à sa mission, l’Eglise doit s’opposer fermement à toutes formes de discrimination et d’exploitation à l’endroit des femmes.

3) Le Synode affirme l’urgente nécessité pour tout chrétien de vivre et d’annoncer le message d’espérance inhérent à la relation homme/femme. Le sacrement de mariage, qui consacre cette relation dans sa forme conjugale et en fait un signe de la relation du Christ à son Église, contient une doctrine de très grande importance pour la vie de l’Église, doctrine que l’Eglise se doit de transmettre au monde moderne et qui doit imprégner l’ensemble des relations homme/femme. L’Église a le devoir de rendre plus manifeste la richesse de cette doctrine.

 

Proposition 47 : mesures concrètes pour la reconnaissance de la dignité de la femme.

 

Le Synode proclame que l’Église entend reconnaître et déployer pleinement les dons, l’expérience et les habiletés des hommes et des femmes pour l’accomplissement efficace de sa mission (Cf. Instruction sur la liberté chrétienne et la libération, n.72, par la Congrégation pour la doctrine de la foi).

 

D’où les propositions qui suivent :

 

1 ) 11 est nécessaire de mener des études plus poussées concernant les fondements anthropologiques et théologiques qui sous-tendent les questions du vrai sens et de la dignité de l’un et l’autre sexe.

2) La théologie du mariage doit se développer davantage è la lumière du lieu intime d’amour qui relie le Christ et l’Église ; la vie matrimoniale doit aussi être mieux comprise à cette même lumière. Le mariage constitue le saint fondement de la famille, dont dépend l’avenir de l’Église et le sort des peuples.

3) On évitera dans le langage les expressions qui s’avèrent discriminatoires à l’endroit des femmes.

4) La dignité de la femme, qui se trouve gravement atteinte au jugement de l’opinion publique, doit être restaurée grâce au respect effectif des droits de la personne et à la mise en pratique de la doctrine de l’Eglise.

5) Les femmes seront appelées sans discrimination à participer à la vie ecclésiale, au stade de la consultation comme de l’élaboration des décisions.

6) Les femmes, qui tiennent déjà une place si importante dans la transmission de la foi et dans tant de services de la vie ecclésiale, doivent être associées è la préparation des documents pastoraux et des projets missionnaires. On doit les reconnaître comme des coopératrices à la mission de l’Eglise dans la famille, dans la vie professionnelle et dans la société civile.

7) 11 importe également de rétablir l’estime de la virginité et le respect de la maternité. Le Synode souligne avec joie ce que les femmes accomplissent pour la promotion des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse. A celles oui sont des religieuses actives ou contemplatives, il exprime sa reconnaissance et offre un soutien particulier : il leur redit que leur apport est d’inestimable valeur pour l’Eglise.

 

P.S. On notera que ces propositions finales n’ont rien retenu des travaux des ateliers linguistiques (drculi minores) qui contenaient pourtant des indices modestes d’ouverture : que les ministères laïques soient accessibles également aux hommes et aux femmes, que les femmes puissent servir à l’autel, qu’une étude soit menée sur le sens du diaconat et l’accès possible des femmes au ministère diaconat. D’autres omissions constituent cependant une nette amélioration. Qu’on en juge seulement par ce texte apparu dans une version antérieure : « Au cours des dernières années, sous l’influence de l’évolution sociale, une grave question a surgi : quelle est la place des femmes dans l’Eglise ? Cette question se formule souvent ainsi : qu’est-ce que les femmes peuvent ou doivent faire ? Mais la question fondamentale se trouve alors négligée : qu’est-ce qu’une femme ? » (sic !). (P.T.)