L’ÉCRITURE : L’ÉMERGENCE DU SUJET FÉMININ*

 

Nous faisons porter par autrui tout l’insupportable de l’étrangeté qui nous habite : nous persécutons notre étrangeté à l’extérieur plutôt que de l’affronter en nous-mêmes. Cette étrangeté renvoie aussi au premier autre qui est la femme, la mère.1

 

Les femmes sont des étrangères dans l’organisation de la culture, du langage, du discours et des structures de la pensée binaire. Elles sont prises ou comprises à partir de la seule logique du système patriarcal. En conséquence, selon Julia Kristeva, les femmes sont des étrangères dans l’ordre de la loi : la religion, le système social, la logique de la pensée, le discours. La différence de la femme menace l’identité universaliste, soit religieuse ou rationaliste. Face à l’étrangeté, au plus profond de l’exil, il est cependant possible pour une femme de découvrir ses propres incohérences et ses propres abîmes. Pour Kristeva, il est primordial de ne pas chosifier l’étrangeté de l’étrangère, ni d’en donner une structure définitive. Une des manières de faire émerger le sujet féminin est l’écriture.

Dans cet article je montrerai comment le sujet féminin peut émerger de la collective féministe L’autre Parole2. Ensuite, nous développerons sur l’écriture faisant surgir le sujet femme.

L’autre Parole : pratique de l’émergence

Dans ma thèse, je considère que les démarches entreprises par les théologiennes et les communautés féministes en ce qui a trait à la réappropriation du sacré et à la représentation symbolique3 résultent de l’émergence du féminin trans-symbolique. L’ordre symbolique est alors désorganisé par des représentations qui sont plus près du sujet femme… Les féministes chrétiennes québécoises donnent la priorité à cette tâche, soutenue par un espace collectif laissant émerger la multiplicité expressive des femmes entre elles. Les femmes de L’autre Parole pratiquent la réécriture des évangiles, célèbrent la quête de sens dans la joie et créent des expressions du divin au féminin. L’interprétation, la réécriture et la ritualisation4 créatrice constituent  l’expression de leur féminin trans-symbolique.

L’autre Parole s’est constituée dans la mouvance de l’écriture au féminin des années 1970. Cette collective rejoint l’idée de Cixous sur la nécessité d’avoir une parole spécifique qui passe notamment par l’écriture afin d’ouvrir sur un changement social et structurel qui n’opposerait  plus  les différences. Une prise de parole spécifique qui se traduit par une écriture féminine soulève la question de la capacité de l’inscription du sujet femme dans  un texte. En ce sens, la critique du discours dominant instituée dans une littérature féminine pourra transformer les représentations culturelles et idéologiques. En effet, Cixous affirme :

Je soutiens, sans équivoque, qu’il y a des écritures marquées ; que l’écriture a été jusqu’à présent, de façon beaucoup plus étendue, répressive, qu’on le soupçonne ou qu’on l’avoue, gérée par une économie libidinale et culturelle ― donc politique, typiquement masculine ― un lieu où s’est reproduit plus ou moins consciemment, et de façon redoutable car souvent occultée, ou paré des charmes mystifiants de la fiction, le refoulement de la femme ; un lieu qui a charrié grossièrement tous les signes de l’opposition sexuelle (et non de la différence) et où la femme n’a jamais eu sa parole, ceci étant d’autant plus grave et impardonnable que justement l’écriture est la possibilité même du changement, l’espace d’où peut s’élancer une pensée subversive, le mouvement avant-coureur d’une transformation des structures sociales et culturelles.5

L’écriture poétique fuyante et fluide peut faire advenir le féminin dans la transfiguration. La réécriture, la représentation de Dieue et l’élaboration de figures trans-symboliques plus près du sujet femme inaugurent l’ère du devenir.

Un sourire esquivé qui laisse apparaître un devenir deviné

Passée le cap de l’ouragan et déchiré par un barrage de coraux, mon corps porte les signes de l’étrange

Les marques d’un mouvement sauvage se fondent en moi pour exprimer l’état de siège

L’écriture féminine

À travers l’écriture peut jaillir le sémiotique, cette défaillance exquise et radicale. Le féminin serait le sémiotique qui a pour fonction de traverser le système symbolique du langage dominant. Au détour d’un vertige, le féminin émerge et s’exprime par des formes créatrices et esthétiques, selon Kristeva. La poésie, la sculpture, l’écriture, la peinture, la littérature, la musique sont des formes qui peuvent exprimer le féminin émergeant du langage.

Ce que retient Kristeva des écrits féminins, c’est un style qui porterait une spécificité. Le discours logique et rationnel est souvent inapte à la divulgation du sémiotique pré-inconscient. Un lieu signifiant qui ne dit pas tout du féminin, car il est impossible de le révéler dans sa totalité6… Ce qui revient à dire que, dans l’écriture7, se manifeste le féminin de l’ordre du pré-inconscient passant par le lieu de la jouissance de la femme8 et créant le désordre dans la structure du langage logique :

Mais pour moi, évidemment, l’écriture n’est pas muette, elle n’est pas aphone, elle est quelque chose qui doit retenir, qui doit faire résonner, c’est une histoire d’écoute. Si bien que tout ce que j’écris est pris dans des scansions, dans des rythmes, dans une certaine musique. Ce que j’écris est aussi proche que possible du pulsionnel et pourtant très travaillé9.

L’écriture ouvre sur l’intimité profonde des femmes qui résonne10. Cixous croit que les femmes doivent s’écrire pour avoir accès à leur « propre mouvement » interne :

Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement.11

Il reste que l’écriture féminine n’est pas en marge du langage phallique, il n’y a pas de pur féminin. Le féminin émerge, passe par la structure phallique qu’il désorganise au passage. Le féminin se manifeste dans l’écriture, montrant qu’il est pluriel, qu’il n’y a pas qu’un féminin, mais qu’il est multiple.

La pratique de l’écriture est une façon de déplier le sens jusqu’au non-sens, jusqu’à la sensation de psychose s’inscrivant dans une trans-symbolisation  :

Parallèlement à la philosophie et à la psychanalyse, par des moyens non pas théoriques mais cette fois-ci propres au langage lui-même, la pratique de l’écriture, en dépliant le sens jusqu’aux sensations et aux pulsions, atteint le non-sens et en dispose le battement dans un ordre non plus symbolique, mais sémiotique12.

La polyphonie des mots est un exemple de ce sens à plusieurs plis. D’après Kristeva13, le langage devient semblable à un état enfantin, celui compris dans la chora sémiotique14. Il s’agit d’une musicalité du langage s’inscrivant dans le langage poétique. Comme le dit Kristeva, l’infra-linguistique est une « psychose expérimentale » puisque le sujet va vers des limites qu’il interroge en faisant l’expérience même du néant. L’écriture permet le surgissement d’un sujet femme et provoque une « rétrospection comme voie d’intimité et de vérité ».

Je suis sortie d’un mode de penser étriqué et paralysant en me laissant glisser à la racine de mes peurs et en me laissant porter vers le haut par des femmes dont les vues étaient plus amples que les miennes. Dans le langage figuré que j’utilise, je rends mal l’idée que ce double mouvement était en réalité un seul mouvement. Or, la chose est essentielle, car seulement à ce prix le mouvement vers le bas aboutit à un enracinement et non pas à une régression15.

Pour conclure cet article, j’insisterai sur l’idée que le sujet femme se sent souvent étranger dans une logique du langage patriarcale. C’est pourquoi il émerge dans l’écriture, pour que les femmes puissent avoir accès à une vérité sur elles, sur leurs propres intimités profondes. La collective L’autre Parole pratique justement cette forme créatrice de libération de la femme.

Dans la parole féminine comme dans l’écriture ne cesse jamais de résonner ce qui de nous avoir jadis traversé, touché imperceptiblement, profondément, garde le pouvoir de nous affecter, le chant, la première musique, celle de la première voix d’amour, que  toute femme préserve vivante. La voix, chant d’avant la loi, avant que le souffle soit coupé par le symbolique, réapproprié dans le langage sous l’autorité séparante. La plus profonde, la plus ancienne et adorable visitation. En chaque femme chante le premier amour sans nom16.

 

* L’auteure Mélany Bisson détient un Ph.D. en théologie de l’Université de Montréal et en littérature française, francophone et comparée de l’Université de Bordeaux III. Ses recherches portent en particulier sur la psychanalyse, l’éthique, la spiritualité et les femmes. Elle est chercheure clinicienne en soins spirituels au CHUM. Cet article s’inspire du thème de l’écriture élaborée dans la thèse doctorale en théologie de l’auteure qui s’intitule : L’éthique du devenir sujet femme : le sacré aux frontières de la jouissance, Faculté de théologie et de sciences des religions, Université de Montréal, 2007.

1. Julia Kristeva, Au risque de la pensée, Paris, Éditions de l’Aube, 2001, p. 80.

2. Les femmes de L’autre Parole viennent de différent horizon socio-économique multipliant ainsi la créativité de la collective

3. Par exemple la conception de Dieue.

4. Selon Braidotti, les femmes ont besoin de rites, de rituels pour mettre en terre la femme oppressée par le patriarcat et repenser le genre, la différence avec leur multiplicité afin de se renouveler.

5. Hélène Cixous, « Le rire de la méduse », L’Arc, no 61 (1975), pp. 39-54 ; p. 42.

6. C’est -à-dire qu’il est impossible de dire ou d’écrire dans sa totalité la femme.

7. Ce qui n’exclut pas d’autres formes d’expression.

8. Le lieu de la jouissance de la femme est un endroit dans l’inconscient qui n’est pas tout à fait soumis à la logique inconsciente. L’inconscient a une logique propre et le lieu de la jouissance de la femme s’y trouve situé et opère en même temps une autre logique.

9. Julia Kristeva citée dans Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Rodopi, 1997, p. 209.

10.Cf. Nicole Ollier, « Anne Sexton, poète épistolière », dans Écritures de femmes et autobiographie, annales de l’Équipe de Recherche Créativité et Imaginaire des femmes (ERCIF), Bordeaux, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2001, pp. 213-225.

11. Hélène Cixous, « Le rire de la méduse », L’Arc, no 61 (1975), p. 39.

12. Julia Kristeva, La Révolte intime : pouvoirs et limites de la psychanalyse II, Paris, Seuil, 1997, p. 17.

13. Kristeva applique sa théorisation-interprétation psychanalytique à l’analyse littéraire. Le début du livre comporte toujours des explications de l’application psychanalytique de la théorisation souvent d’obédience freudienne puisqu’elle a créé le sémiotique dans le champ de l’analyse psychanalytique à partir de la théorisation des pulsions élaborées par Freud. Ses thèmes de prédilection sont la religion, le féminin, la révolte.

14. Voir Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974, pp. 22-30.

15. Luisa Muraro, « Avant et après dans la vie d’une femme, dans l’histoire des femmes », Le Souffle des femmes, dans Luce Irigaray (dir.), Paris, ACGF, 1996, p. 61. Muraro a enseigné la philosophie jusqu’en 2005 à l’Université de Vérone en Italie. Elle s’est intéressée à rencontrer des femmes de divers horizons culturels et religieux des deux continents, américain et européen. Le Dieu des femmes est son plus récent livre paru en 2006. Cf. Luisa Muraro, Le Dieu des femmes, Bruxelles, Lessius, 2006. Voir également L’Ordre symbolique de la mère, Paris, L’Harmattan, 2003. Elle insiste sur la filiation et l’amour de la mère sans l’oppression de l’ordre symbolique du langage.

16. Catherine Clément et Hélène Cixous, La Jeune née, Paris, Union générale d’éditions, 1975, p. 172.