Les dévotes. Les femmes et l’Église en France au XVIF siècle

Les dévotes. Les femmes et l’Église en France au XVIF siècle

Elisabeth Rapley.

Traduit de l’anglais par Charlotte Melançon.

Montréal, Bellarmin, 1995, 343 pages.

 

Ce livre propose une histoire religieuse de la France au XVIIe siècle, histoire qui passe par une appréciation nouvelle de l’oeuvre sociale et éducatrice des femmes. Cet ouvrage ne s’arrête pas à traiter « des services que les femmes peuvent rendre à la religion », pour reprendre les mots employés d’un abbé, auteur d’un écrit édité sous ce titre en 1801 et concernant la vie de Madame de Miramion (p.314).

 

Elisabeth Rapley enseigne au département d’histoire de l’Université d’Ottawa. L’ouvrage qu’elle propose raconte et explique, dit-on, « la féminisation progressive de l’Église en France et en Nouvelle-France ». Son étude, fort bien documentée, comporte aussi une critique des sources très éclairante, mais on peut regretter — en plus de quelques anglicismes — qu’un index des noms de femmes dont elle parle n’ait pas été dressé par les éditeurs. Parmi ces noms, notons ceux de Madame Acarie, une femme issue de l’aristocratie qui sut redonner, à la coutume de visiter les hôpitaux, une respectabilité qui contraste avec la frivolité supposée des personnes « du sexe » (p.30) ; l’anglaise Mary Ward qui voulut, à l’instar de bien d’autres, combiner vie monastique et travail dans le monde, et qui allègue l’exemple des femmes de l’Église primitive pour rejeter le voeu de clôture que les autorités tentent de lui imposer (p.40 et ss) ; Jeanne de Lestonnac — nièce de Montaigne —, première femme en France à se consacrer essentiellement à l’éducation des filles (p.70 et 322) ; Françoise de Bermond, première Ursuline de France (p.63) ; Marguerite Naseau, amie de Vincent de Paul et fondatrice de la Compagnie des Filles de la Charité (p.128) ; Françoise de Chantai, fondatrice de la Visitation (p.109 et 131) ; Marguerite Bourgeoys, fondatrice d’un institut séculier qui offre assistance au travail paroissial et dispense l’instruction aux enfants de familles pauvres et fortunées en Nouvelle-France (p. 167) ; Mlle de Blosset, fondatrice des Filles de Sainte-Geneviève chargées de l’entretien de l’église du même nom à Paris et de l’enseignement des petites filles (p. 146 et ss) ; Marie Bonneau, Dame de Miramion, qui travailla à soutenir financièrement cette oeuvre et qui, par de multiples fondations d’écoles aussi bien à Paris qu’en province, se signala pour avoir donné à la vie religieuse une interprétation originale (p. 148 et ss).

 

La liste de ces « mères de l’Église » (p. 154) est longue et instructive à plus d’un point de vue. On ne peut la parcourir sans surprendre en même temps quelques exemples de misogynie (pp. 1-38). Elles sont encadrées par des hommes, soutenues également par eux, mais entre les mailles très serrées d’un système de normes mis au point par une Église pressée de lutter contre la déchristianisation, elles surent innover ; sortir les femmes du carcan de la vie religieuse cloîtrée ; les faire évoluer dans des espaces nouveaux sans susciter la réprobation sociale ; enseigner publiquement sans qu’on croit qu’elles défiaient l’ordre divin, car la prédication était réservée aux hommes ; circuler librement, au moment où les autorités de l’Église essayaient de rétablir les cloîtres. On sait que le concile de Trente (1645) avait réaffirmé les règles religieuses, issues du Moyen âge, voulant que l’idéal de la fuite hors du monde fût supérieur à toute autre forme de vie spirituelle. Or, si les disciples d’Ignace de Loyola avaient obtenu le droit d’oeuvrer dans un style de vie où se mêlaient contemplation et action, il n’en fut pas de même pour les femmes. Pour elles, l’obligation de la clôture fut réaffirmée et confiée à la surveillance de l’évêque (p.46). C’est donc malgré les ordres de Rome que les femmes, suivant l’exemple des nouvelles congrégations masculines, fondèrent des communautés vouées à l’évangélisation et au service social. Les filles issues des classes sociales supérieures pouvaient avoir accès à l’éducation. Il en était de même pour les filles qui, accueillies dans des pensionnats, se destinaient à la vie religieuse. Mais combien d’autres étaient délaissées. Touchées par les besoins d’instruction des enfants qui allaient vivre dans le monde — et des

filles tout particulièrement — les congréganistes voulurent donc s’y consacrer. Aidées par un grand nombre de dévots et de dévotes, les filles séculières voulurent également porter secours aux orphelins, aux malades et aux pauvres ; elles s’intégrèrent dans le réseau de l’assistance publique et prirent part à son organisation.

 

Deux conceptions de l’assistance subsistent dans la France du XVII8 siècle. La première, vise la construction d’hôpitaux généraux et traite la pauvreté comme un châtiment ou un danger à l’ordre social ; la seconde, représentée par Vincent de Paul et les charités paroissiales, fait preuve de plus de compassion. La première approche, considérée comme politique, appartenait aux hommes, la seconde, plus traditionnelle, aux femmes. Ainsi l’équilibre dans les rapports sociaux entre les sexes était-il préservé (pp.140-143). Mais au fur et à mesure que l’État se soucie de stabilité sociale et se substitue à l’Église dans le traitement de la pauvreté, une occasion se présente pour les femmes de se tailler une nouvelle place dans la société, peu importe que le droit canon soit écorché au passage, car elles ne veulent pas au fond prendre la tête d’aucune révolution. Elles n’aspirent qu’à rendre service à la société d’alors. C’est ainsi qu’elles se découvrent de nouvelles professions d’enseignantes et également, dirions-nous aujourd’hui, de travailleuses sociales. Rapley retrace l’histoire de cette percée importante des femmes dans l’Église et la société au XVIIe siècle.

 

AGATHE LAFORTUNE, VASTHI