LES EFFETS DE L’AUTORITARISME DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE ROMAINE SUR LES FEMMES

La structure autoritaire de l’Église catholique romaine définit la conduite de l’institution envers les femmes. Pour décrire cette relation, la théologienne féministe, Elisabeth Schüssler Fiorenza emploie, avec justesse, le terme « kyriarchie », c’est-à-dire un enchevêtrement de formes d’oppression qui donnent littéralement à certaines personnes le droit de « gouvernance divine » sur d’autres personnes1. Sexisme, racisme et hétérosexisme sont, entre autres, autant de facettes de cette superstructure. Cette dynamique contredit le sens des changements qu’a voulu apporter le concile Vatican II pour créer une Église plus horizontale. Au lieu d’une communauté plus ouverte, inclusive et active, le résultat est une contradiction postmoderne, un modèle hiérarchique qui entrave l’autonomie personnelle et fige la croissance communautaire. J’étudierai cet autoritarisme structuré afin de suggérer comment il peut et comment il doit changer.

Il est difficile de penser le catholicisme kyriarcal autrement que comme une structure défavorisant les femmes. Quatre exemples flagrants suffisent pour illustrer ce point. Premièrement, en matière de sexualité et de justice reproductive, la kyriarchie catholique romaine s’efforce de restreindre l’éducation sexuelle à sa plus simple expression, d’interdire toute contraception efficace autre que ladite planification familiale naturelle et de condamner l’avortement dans presque toutes les situations. Il est défendu aux femmes de penser par elles-mêmes.

La vision officielle catholique juge l’amour entre personnes de même sexe comme un péché. Elle considère la masturbation comme une faute parce qu’elle remplace la seule expression sexuelle acceptable : l’hétérosexualité sans recours à une contraception autre que naturelle. Elle décourage aussi les divorces en interdisant la possibilité de se remarier dans l’Église. Ensemble, ces questions couvrent certains aspects des expériences sexuelles d’une majorité de femmes. Pris sur une base individuelle, ces enseignements et leur application rendent difficile l’obéissance à ces règles autoritaires. La désobéissance, elle-même, est définie par des normes rigides et estimée inadéquate, laissant à ceux qui établissent ces politiques, un petit groupe composé principalement d’hommes célibataires, le pouvoir de décision sur la manière dont doit s’établir le rapport à son propre corps.

Aussi désuets et inutiles que soit chacun de ces enseignements, l’enjeu majeur reste que les femmes, comme classe sociale, ne participent pratiquement pas à l’établissement de ces politiques. Puisque les femmes ne peuvent pas être ordonnées, elles n’ont aucune autorité en ce qui concerne leur application. Voilà à quoi ressemble l’autoritarisme. Il serait facile de le catégoriser comme anachronisme si la kyriarchie catholique romaine ne possédait pas autant de pouvoir résiduel dans l’arène publique. Le Vatican et les synodes épiscopaux exercent, à travers le monde, un poids sur des lois et des politiques qui oppriment les femmes, particulièrement dans les pays en voie de développement.

Cela conduit à une deuxième catégorie majeure de désavantage pour les femmes catholiques, soit le ministère et l’ordination. L’article 1024 du Droit canon, « Seul un homme baptisé reçoit validement l’ordination sacrée », est à l’origine de ce conflit. Les efforts de changer cette loi ont été infructueux. Dans des communautés de base, certaines femmes ont adopté le « sacerdoce universel »2, évitant ainsi les contradictions amenant à restreindre l’entrée au ministère aux hommes célibataires et aux hommes mariés qui proviennent d’autres confessions, et qui ensemble s’apprêtent à se joindre à l’oppression des femmes. D’autres ont essayé de se faire ordonner au sein de groupes comme Roman Catholic Womenpriests, les amenant directement à l’excommunication. Enfin, d’autres ont rejeté complètement le catholicisme pour joindre d’autres pâturages plus verts en l’occurrence, d’autres confessions qui permettent leur ordination sous condition d’une formation et d’une éducation adéquates.

L’enjeu n’est pas tant, redisons-le, le contenu de l’enseignement contre l’ordination des femmes, qui est une monstruosité en lui-même, que la dynamique de la rédaction des lois pour lesquelles les femmes n’ont pas leur mot à dire. Il existe bien des femmes canonistes qui participent de façon ponctuelle à un comité, mais les lois canoniques sont promulguées par et pour les hommes. À l’occasion de l’annonce du nouveau code en 1983, lorsqu’il a fait l’éloge de la nature collégiale du processus d’élaboration du Code, le pape Jean-Paul II s’est exprimé d’une façon révélatrice : « Cette marque de collégialité qui caractérisa l’élaboration de ce code, est entièrement en harmonie avec l’autorité des enseignements et la nature du concile Vatican II »3. Les collaborateurs auxquels il pense sont bien sûr les évêques qui ne comptent aucune femme parmi eux.

Mary Daly qualifierait de « renversement classique », le détournement de l’idée centrale, ici la collégialité, de sa fonction première au profit de son contraire. Je le considère comme un « signe des temps » puisque dans les contextes autoritaires, les femmes n’existent simplement pas dans la conscience kyriarcale autrement qu’en tant qu’objets de contrôle. Ainsi, le manque de femmes impliquées dans le développement des lois canoniques a suscité l’indifférence ou est passé carrément inaperçu.

Le contrôle exercé sur les religieuses constitue une troisième catégorie mettant en relief l’autoritarisme. En 2009, aux États-Unis, le Vatican a ordonné une visite apostolique concentrée sur la vérification des modes de vie et de l’engagement de femmes vivant dans 400 communautés canoniques actives qui, selon les autorités, ne vivent pas dans la stricte obéissance aux lois kyriarcales. Ce processus, ressemblant à l’enquête d’un grand jury, suppose l’existence d’un problème qu’il faut identifier et résoudre. Les conclusions de l’enquête n’ont pas été révélées ; parmi les règles de base du processus, les communautés à l’étude n’auront pas accès aux informations recueillies qui les concernent. Si certaines réunions ont été cordiales et instructives, les intrusions et les perturbations ont été tellement profondes que le processus a fait dangereusement preuve d’autoritarisme.

Les religieuses n’ont pas été consultées. L’investigation leur a été simplement imposée. Elles n’ont pu que faire des changements mineurs dans le processus en rejetant, par exemple, la requête des rapports financiers complets. Cependant, dans l’ensemble, même si les résultats n’ont jamais été dévoilés, le processus lui-même rappelle aux religieuses qu’elles sont redevables à un gouvernement autoritaire. Il sert aussi à diviser et à conquérir les femmes puisqu’il est appliqué par des religieuses appartenant à des communautés conservatrices qui sont considérées maintenant comme des modèles de la vie religieuse pour l’avenir. Mais il a aussi comme heureux résultat le resserrement des liens entre certaines femmes devant une menace commune. De plus, les femmes dites religieuses et séculières se sont rassemblées par solidarité. L’autoritarisme conduit communément à de tels résultats chez les personnes opprimées qui se regroupent entre elles et avec leurs alliés.

Une enquête doctrinale similaire sur le U.S. Leadership Conference of Women Religious (LCWR), l’organisation qui réunit les leaders des congrégations religieuses de femmes pour l’éducation et le réseautage, se déroule au moment où j’écris ce texte (hiver 2011). La dynamique est la même – les officiers de la Congrégation pour la doctrine de la foi, sans y être invités ou sans être les bienvenus, examinent les positions du groupe sur les enjeux incluant l’amour entre les personnes de même sexe, l’ordination des femmes et Domius Iesus, l’enseignement selon lequel le salut provient uniquement par Jésus. Une fois de plus le long bras des lois canoniques resserre son étau sur les femmes. Les responsables de LCWR n’ont pas été consultées quant au déclenchement d’une telle investigation et encore moins en ce qui a trait aux résultats. Les régimes autoritaires n’attendent la permission de personne et l’indulgence de peu.

Ces remarques sur l’autoritarisme romain m’amènent à la prudence quant à un engagement sans condition à la cause de l’ordination des femmes comme solution au malheur que provoque le catholicisme romain. Alors que tout porte à reconnaître et à encourager les ministères féministes, les problèmes structuraux résultant de la prise de pouvoir d’un groupe de personnes, même s’il inclut quelques femmes, me donnent à réfléchir. Bien sûr, si des décisions pour la communauté dans son ensemble doivent être prises, les femmes doivent avoir le droit de les prendre. L’histoire me fait craindre que l’inclusion des femmes n’agrandisse le cercle de ceux qui possèdent le droit de « gouvernance divine » sur d’autres personnes, sans aucunement ébranler la structure kyriarcale. Avons-nous d’autres solutions réalistes ?

L’ardeur avec laquelle le Vatican répond à la contestation de sa présumée autorité rend difficile la route aux changements. Son allergie bien connue à la démocratie ne montre aucun fléchissement. Cependant, alors que le monde assiste à la contestation des dictateurs de l’acabit de Mubarak et de Kadhafi, nous avons des raisons de penser qu’une résistance active pourrait affaiblir et ultimement rompre l’emprise du Vatican sur le pouvoir social, ecclésial et économique. La véritable question est de savoir comment mobiliser les femmes et les hommes laïcs pour résister à l’autoritarisme clérical imposé. Passons brièvement en revue quelques stratégies de départ en reprenant mes trois exemples concernant les effets de l’autoritarisme sur les femmes.

En matière d’éthique sexuelle, deux approches peuvent être considérées. La première consiste à mettre en évidence de façon répétée la responsabilité des femmes de faire leurs propres choix sur tout ce qui concerne leur propre corps et les grossesses qu’elles pourraient avoir. Le sexe et la reproduction ne sont pas un droit à exercer, mais une responsabilité à assumer comme un être humain adulte, homme et femme. Un changement de discours est fondamental à toute transformation. Si certains se permettent d’abroger ou de restreindre les droits appartenant à d’autres, personne ne peut assumer les responsabilités qui appartiennent à d’autres.

Deuxièmement, les catholiques tiennent des positions diverses sur des enjeux éthiques, dont ceux que nous avons décrits. Toute revendication à la vraie position catholique est simplement fausse. La question « Qui l’a dit ? » est la réponse adéquate contre toute tentative de la kyriarchie d’affirmer l’« authenticité » d’un enseignement. Ainsi le poids de la preuve revient aux officiels de la kyriarchie qui doivent défendre la nature de leur position qu’ils présument incontestable, face à la preuve habituellement accablante du contraire, comme dans le cas de leur présente campagne contre le mariage de personnes de même sexe. La réapparition à travers le monde des cas de pédophilie et leur étouffement par l’épiscopat, affaiblit le pouvoir moralisateur de la kyriarchie et rend plus facile l’adoption d’une telle stratégie. J’ose espérer que répéter suffisamment que « l’empereur est tout nu », rend clairement les cols romains et les vêtements sacerdotaux inaptes à la substitution de la vérité. Le temps des fausses prétentions à l’autorité est terminé.

D’autres alternatives créatives et efficaces aux stratégies autoritaires se trouvent dans le ministère féministe. Renverser le discours constitue encore un bon point de départ. Actuellement, la prêtrise et l’ordination portent un tel poids symbolique qu’il est plus productif de se concentrer sur le contenu du ministère impliqué. Ainsi les besoins du monde l’emportent sur les défauts d’un régime autoritaire. De même, donner la priorité aux valeurs féministes d’inclusion et de justice, de participation et d’égalité dans la formation ministérielle améliore l’orientation des futures praticiennes. Une responsable catholique, par exemple, peut trouver ses capacités et ses dons plus utiles dans une communauté plurireligieuse à l’intérieur d’une université ou d’une prison. Elle peut trouver qu’une communauté de base apprécierait mieux sa sensibilité aux positions féministes. Les restrictions paroissiales venant d’un modèle autoritaire de ministère sont inadaptées à la réalité de ces ministères du XXIe siècle. Au lieu de demander la permission au risque d’un refus ou simplement de se tourner vers une confession qui accepte ces pratiques, les catholiques ont besoin de nommer et de revendiquer leurs actions pour ce qu’elles sont : un ministère féministe à l’intérieur des cercles catholiques.

Les communautés de religieuses constituent un autre lieu d’action. Elles ont été à l’avant-garde des catholiques en adoptant les stratégies les plus inclusives, matures et visionnaires de Vatican II. Elles ont une longue expérience des processus de prise de décisions communes, de simplicité de vie avec une grande préoccupation pour l’écologie et le bien commun, de travail socialement utile et personnellement épanouissant. Elles ont toutes les raisons de présenter leurs œuvres, d’enseigner leur expérience et d’être fières de ce qu’elles ont accompli dans un contexte qui leur était défavorable. La réalité structurelle des liens canoniques et financiers avec la kyriarchie a rendu leur chemin difficile. Il ne sera pas facile de trouver des moyens créatifs de changer ces relations afin de préserver les ressources qui leur appartiennent à juste titre. Mais ces femmes sont largement en avance quant aux modèles de vie basés sur les valeurs fondamentales d’amour et de justice dans l’égalité.

Chacune de ces stratégies implique l’engagement de personnes réelles qui ont des salaires, des pensions, des engagements, des familles et des rêves. Ces personnes possèdent une sagesse et une foi profonde qu’elles ont le droit d’exercer. J’ai confiance qu’avec le rejet de l’autoritarisme par des générations successives, la sagesse de leurs ancêtres et l’engagement dans de nouveaux modèles de socialisation des ressources et de gestion des relations humaines, la kyriarchie s’affaiblira par sa propre insignifiance.

 

1. SCHÜSSLER FIORENZA, Elisabeth . Wisdom Ways, Maryknoll, NY ; Orbis Books, 2001

 2. C’est-à-dire le sacerdoce de tous les croyants et de toutes les croyantes (NdÉ).

 3. Voir Jean-Paul II, Sacrae Disciplinae Leges, 25 janvier 1983.