L’ESSAIM DE LA MORT ME MORD LE SEIN

 

Allongée sur un rivage de cendres et de marguerites, je pleure, 

Les dents de l’océan grignotent mon sein en silence. 

Je suis une môme qui aime courir pieds nus, insouciante, 

Qui n’a plus les cheveux d’Ophélie depuis quelques mois, 

Et pourtant je descends vers les ténèbres dans une même noyade.   

Le ciel pose des rainures vertes sur mes mains ouvertes de gosse 

Et j’ai beau virevolter sur toutes les balançoires du monde, 

Mon sein fond comme neige au soleil, 

J’ai un cancer. 

 

Alors je respire l’éblouissante clarté de mes années de jeunesse, 

J’arrache des morceaux de courage à tous les arbres atrophiés, 

Je découpe des bouts de bravoure dans les pierres émoussées, 

Je déchire des bribes de force dans le cœur des hommes blessés, 

Et j’avance la tête haute, haute comme trois pommes,  

Comme une Eve qui se respecte du haut de ses trois fois dix ans, 

Le lait et le laid se disputant mon sein comme des enfants. 

 

Je devine des taches sombres serpentines m’envahir sinueuses, 

Mais je ne serai pas immobile sur les rivages très longtemps, 

Je commence déjà à me relever, ma robe dégueulasse, 

Trouée par le sable et le sel marin, trouée de mille bourrasques,  

Mais tant que les mouettes me trouvent belle tout va bien. 

Quand les nuages se parent de fumées, de goudrons dégoulinants, 

Je tourne la tête, je tourne comme les éoliennes, je tourne de l’œil, 

Mais j’avance sans rougir. 

Je ne me laisserai pas piéger par ces nasses lasses de saper des vies, 

C’est une promesse faite à un poisson un soir et je vais l’honorer. 

Je chasserai le crabe.

 

 Quand je devine en mon ombre ce crâne chauve comme la lune  Et que je vois défiler ces hommes et ces femmes rasés, 

Asphyxiés par le souffle de l’enfer, par l’haleine de leurs bourreaux, 

Que je vois défiler sur mon visage le parchemin de leurs douleurs,  

Le sillon de leurs cris muets, la beauté de leur grandeur, 

Là au milieu de la boue et des immondices de l’histoire, 

Je ne suis pas désarmée, je garde la tête haute, dans la lune justement. 

Je ne suis pas eux, ils portaient l’étoile jaune sous leur crâne rasé, 

Moi à la même place, je ne porte qu’un cathéter, je leur ressemble, c’est tout – 

Des humains qui regardent la mort bien en face et qui n’ont pas choisi. 

Nos destins s’entrecroisent sur nos visages sans cheveux, sans lilas, 

Sur nos crânes, sur nos crinolines, sur nos combats, sur nos crachats d’étoiles. 

Si on vomit c’est pour ne pas garder la noirceur à l’intérieur, 

Si on cherche à ressembler à la lune, c’est pour en garder l’éclat, 

Pas l’éclat d’obus dans le sein, pas l’éclat de balle dans le cœur. 

 

Nous avons perdu, mes frères disparus et mes frères de bataille, 

Notre chevelure, démunis, diminués, mais pas la guerre. 

Déjà poussent en nous les herbes folles de l’espoir inchangé, 

Les graines des immortelles, la chaleur de l’horizon mordoré. 

Mordons la, à pleines mains, cette aurore au bout de nos doigts cassés. 

On n’a pas eu le choix. Ils ne l’ont pas eu. Je ne l’ai pas non plus. 

Notre destin est commun, tour à tour, dans notre force et notre fragilité. 

 

Allongée sur un rivage de cendres et de marguerites, je marche,  

La langue de l’océan lèche mon sein en silence comme un chat, 

Elle me répare. Elle me sépare des crabes qu’elle abrite. 

Départ de ce crapaud crapuleux qui habite mon sein, 

Retard de ce crevard qui mérite d’abandonner son essaim, 

Je n’ai pas de place pour le renard de la mort venu me croquer, 

Je n’ai pas de place pour le dard venimeux du destin borné – 

Aucune place. 

 

Elle me prend pour sa mère pour sucer mon sein ainsi sans savoir ? 

Je ne materne pas la mort vous savez 

Je n’ai pas de place dans mes bras pour la bercer – 

Aucune place. 

 

Je ne suis qu’une gosse qui aime que la pluie fine lave ses doutes, 

Qu’elle lui enlève toutes les traces de maquillage ou la baptise sur la grève, 

Qu’une gamine qui caresse les mésanges charbonnières quand elles s’égarent, 

Qu’une funambule sans filets qui cherche midi à quatorze heures 

Tellement elle aime la lumière du zénith, lumière assourdissante, 

Car ses yeux sont héliotropes, ils aspirent les bulles de soleil. 

Voilà ce que je suis. 

 

Les gouttes d’eau de l’océan se posent sur mon crâne de nouveau-né 

Et me voilà couronnée de perles d’opales et d’écume iridescente.

Petite reine de trente ans à la robe salie, aux petits pieds nus,

Petite princesse qui a un cancer en elle, trop généreuse pour dire non.

Et ma couronne toute belle devient marée noire,

Mes larmes de mazout abîment encore plus ma robe déchirée,

Je deviens la petite marchande d’allumettes

Qui tente de rallumer les étoiles comme dit le poète,

De lancer ça et là des étincelles de flamme,

Des étincelles de femme que je deviens.

Contre la noirceur de mon chemin infâme, j’allume mes allumettes.

 

On ne pourra jamais s’en prendre à mes rêves,

Je serai prête à trancher des têtes pour les défendre,

Jeter des coups de poings contre les coups du sort,

Lacérer le visage des ingrats, macérer les rouages des scélérats.

Je suis une gamine qui hurle aux hommes qui n’ont plus le cœur sur la main,

Que leur main est fermée, que leur cœur est pourri, que j’ai le cancer.

 

 Je vais construire des basiliques de beautés écarlates,

Des mosquées de joie éclaboussante, des mausolées de myosotis éclatants,

Des cathédrales d’amour et des panthéons de rire.

Tout cela à la force de mes mains gercées et de mes yeux embués.

Je vais serrer dans mes bras, contre moi, tous les affamés,

Je vais embrasser de tout mon être les tombés du nid, les délaissés,

Je vais à nouveau pour les hommes ériger l’arche de Noé.

Et dire qu’à une lettre près, son prénom aurait été Noyé.

Voilà à quoi tient notre vie, à une lettre, un iota, un souffle, un baiser.

 

 Debout sur un rivage de sable et d’anémones rouges, je danse,

Le déluge bat son plein mais mon cœur bat plus fort encore, intense,

Il est assourdissant de vérité, il rythme ce que je suis et deviens,

Il pulse cette vie que mes cellules agonisantes avaient perdue,

Ces cellules qu’on appelle prisons.