OÙ SE CACHE LE DIEU QUI RIT ?

« Le rire est le propre de l’homme », nous a-t-on appris. De ce privilège, je me suis beaucoup prévalue. Les animaux ne rient pas. Et je n’ai pas souvenir qu’on ne m’ait jamais parlé d’un Dieu qui rit. Toutefois, on m’avait autrefois enseigné que le diable riait quand il nous voyait succomber aux tentations que, malicieusement, il nous inspirait. Au théâtre, au cinéma, à l’opéra, le rire du diable nous glace le sang. Quant aux diablotins, ils sont de joyeux plaisantins. Les dieux, eux, sont toujours sérieux. Les rires venus de l’au-delà étaient toujours sardoniques, jamais bienveillants, puisque Dieu, lui, ne riait pas.

Depuis longtemps je ne crois plus au diable, mais à un Dieu créateur, il me plaît d’accorder ma foi.

Honnêtement, je vous le confesse, je ne peux pas plus imaginer un Dieu qui rit qu’un Dieu qui pleure ou qui se comporte comme un humain.  

Le Dieu de la Bible, tel que les auteurs se plaisent à nous le présenter, est plutôt porté sur le mélodrame et la tragédie que sur la comédie. On a droit à ses colères et à ses éclats de voix, mais jamais à ses éclats de rire. Dans tous les rôles qu’on lui a prêtés sur la scène du monde, usant pour cela d’un langage anthropomorphique, il est tour à tour le potier pétrissant l’argile d’où sortiront Adam et Ève, le père de famille, le maître de maison, le vigneron, le roi, le berger, le juge, le guerrier, le fiancé, l’époux, voire la mère qui allaite, ou la poule protégeant ses petits sous ses ailes… Quelle que soit l’image choisie, Il ou Elle ne rit jamais. Vous me direz que Yahvé se rit des adversaires de son peuple, mais se rire de quelqu’un n’est pas du tout rigolo.

Je m’astreins depuis longtemps à ne pas me forger d’images de Dieu. S’il est le Tout Autre, comment faire autrement ?

Toutefois, si je laisse libre cours à la folle du logis, et accepte l’invitation de L’autre Parole à le débusquer quelque part, j’entends parfois Dieu rire aux éclats.

S’il est introuvable à travers les pages de la Bible, où se cache-t-il donc ?

Saint Augustin qui avait pourtant l’habitude de prendre à la lettre les textes bibliques, comme tous les penseurs de son temps — et les fondamentalistes de toutes les époques, y compris la nôtre, cela soit dit en passant — nous a ouvert une piste très prometteuse à propos des récits de la création en six jours. L’évêque d’Hippone croyait en effet que tout ce qui existe sur la terre n’était pas nécessairement apparu « au commencement », comme la Genèse nous le donne à entendre dans ses deux premiers chapitres. Il estimait plutôt que Dieu avait en quelque sorte semé la graine qui mûrirait au cours des temps, et qui ferait advenir, au moment voulu, toutes les espèces vivantes qui peuplaient le ciel, la terre et les mers, tous ces animaux et ces végétaux en tous genres, d’une époustouflante variété, qu’il pouvait voir et admirer de ses yeux. En un mot, il se révélait ainsi, au Ve siècle, par la force de sa seule intuition, « évolutionniste », ce coup de génie dont Darwin, au XIXe siècle, démontrerait à coup de savantes et longues observations, et contre vents et marées, les subtils et complexes mécanismes.

Les formes incroyablement diverses des très nombreuses espèces animales que nous connaissons, les astuces qu’elles sont capables de déployer pour se nourrir en inventant des outils, pour se protéger de leurs prédateurs, en changeant de formes et de couleurs, leurs ruses durant une chasse, sans compter l’habileté des animaux domestiques à apprivoiser les humains, de tout cela, Dieu doit bien rire un peu.

Mais c’est à la période des amours que les animaux deviennent les plus inventifs, les plus créatifs, les plus étonnants, souvent les plus touchants, parfois les plus drôles. Les mœurs prénuptiales et nuptiales des diverses espèces d’oiseaux, principalement ceux de la Nouvelle-Guinée et de l’Indonésie, me touchent par leur beauté, et me font rire par toutes les peines que se donne parfois un mâle pour attirer une femelle. Il arrive souvent, bien sûr, que l’une succombe à ses charmes, et cela me fait sourire. Mais une autre, un peu plus loin, ne prendra pas la peine de se laisser séduire par la beauté du chant, la danse du prétendant toutes ailes au vent et pattes frémissantes battant la terre, ni par le nid, sublime précaution, orné de fleurs flamboyantes et de jolis cailloux pour qu’elle puisse poser ses œufs… De la déception de ce mâle si attentif, si prévoyant, je n’ose pas rire, évidemment.

Les vols en couple des grues à crête noire, les pas de danse des flamants roses, cols enlacés, sont plus émouvants que drôles, il est vrai. Ces oiseaux-là semblent fous d’amour, et certains s’unissent pour la vie. De cela, Dieu ne peut pas rire, assurément.

Saint Augustin, je reviens à lui un instant, dans une de ses œuvres maîtresses, La Cité de Dieu, fait une brève énumération de phénomènes dont on lui avait rapporté l’existence, et qu’il appelait joliment les mirabilia Dei, les merveilles de Dieu. Ainsi considère-t-il la transformation des graines des plantes en épis. Quoi de plus naturel, bien sûr, mais il faut lui donner raison, c’est merveilleux, mais il n’y a pas de quoi rire ni pour lui, ni pour nous, ni je le soupçonne pour Dieu. Mais cet homme infiniment sérieux n’hésite pas à nous faire part de faits qui lui apparaissent aussi merveilleux, dont il n’est pas dit qu’ils ont fait rire Dieu qui les a permis, mais qui sont susceptibles de provoquer l’hilarité quand on les trouve sous la plume d’un des plus grands penseurs de l’Occident chrétien. Quelqu’un lui avait rapporté avoir vu un homme capable de déplacer ses oreilles de haut en bas, sans que ne bouge aucun trait de son visage. Plus fort encore : un autre réussissait à reproduire un air de musique, — je n’ose pas dire à l’interpréter, parce qu’on m’accuserait de forcer la note —, ce monsieur pouvait donc transformer une cascade de bruits sortant de ses intestins, communément appelés d’un mot de trois lettres, représentant les initiales d’un ancien premier ministre du Canada, en sons harmonieux, et je l’espère chantants. Quoi de mieux pour joyeusement commencer la journée. Mirabilia Dei ! Une autre merveille de Dieu avait suscité l’admiration d’Augustin, il avait appris l’existence de deux enfants nés liés à la naissance par deux parties homologues de leurs corps. Ce pourrait bien être la première mention de ce qui s’appellera plus tard des siamois. Ce nom a été attaché en France, à ce phénomène, quand on y a présenté, en 1829, deux frères nés au Siam, pays maintenant appelé Thaïlande. Nous classons pour notre part cette anomalie au rang des drames humains, et non à celui des mirabilia Dei, dont lui-même ne doit pas rire.

Quand Dieu voit les savants de toutes disciplines, déployer le génie de leurs cerveaux, il doit se louer d’avoir créé de telles merveilles. Quand j’écoute pour ma part les astrophysiciens nous instruire sur leurs travaux, j’admire. Plus ils scrutent l’Univers, plus ils se heurtent à de nouvelles énigmes, qui repoussent continuellement la zone de leurs observations. Jamais ils n’arrivent à tout connaître et à tout expliquer d’une histoire de l’Univers se déclinant sur des milliards et des milliards d’années. J’entends alors, dans la musique des sphères, un soupir d’admiration et un éclat de rire de Dieu.

Plus je vieillis, plus Dieu se présente à moi comme le Tout Autre. Je me laisse prendre au jeu du Mystère, le sourire, sinon le rire, au cœur.