POUR LIBÉRER LA THÉOLOGIE

Ce livre se propose, comme son sous-titre le dit clairement, de présenter les perspectives féministes d’Ivone Gebara, et de permettre à des auteures d’ici de réagir aux propos de la philosophe et théologienne brésilienne à partir de leur propre lieu de recherche et de réflexion. Cette démarche permet non seulement de rendre compte de l’originalité du point de vue d’une Latino-Américaine, confrontée à la pauvreté et au machisme de son milieu, mais encore de constater l’universalité des problèmes qui confrontent les femmes à travers et malgré les différences qui marquent sa société et la nôtre. Ils sont de même nature, mais ne nous frappent pas toutes avec la même intensité.

Dans la première partie de l’ouvrage, Ivone Gebara nous invite à réfléchir sur les religions dites de salut et elles-mêmes « en mal de salut », sur leur nécessité de « s’enraciner dans le sol » au lieu de se contenter de « s’accrocher au ciel », comme le propose Denise Veillette avec tant d’à-propos dans son commentaire. Dans la deuxième partie, on voit comment la spiritualité au quotidien, dont Gebara fait à la fois l’éloge et la promotion, mérite d’être développée, et c’est dans la voie dynamique d’un renouveau de la spiritualité chrétienne que nous entraîne Pierrette Daviau. La troisième partie porte un regard critique sur le féminisme et les traditions chrétiennes et sur les rapports complexes qu’ils entretiennent. Le féminisme est à la fois, on le sait, critique de la société, des Églises et de la théologie, et prend de plus en plus conscience de la nécessité d’inclure le souci écologique dans son projet de transformation du monde. C’est à cela que nous invite Gebara et c’est à cette    « autre parole » qu’Yvette Laprise, donne un écho dans une lettre ouverte au ton très libre, mais au contenu bien structuré. Dans la quatrième partie, Ivone Gebara analyse la triade : foi, développement et féminisme, à partir de l’Amérique latine. Miriam K. Martin cherche pour sa part à établir un dialogue entre ce point de vue et la situation en Amérique du Nord. Finalement, la cinquième partie nous propose « Une éthique pour sauver la Terre », alors qu’Heather Eaton présente de son côté les « perspectives nord-américaines sur l’écoféminisme ».

L’ouvrage a le très grand mérite d’offrir à un large public un recueil de textes choisis de la plus active et de la plus estimée sans doute des théologiennes latino-américaines. Alors que les auteurs masculins qui ont porté la bannière de la théologie de la libération ont reçu chez nous de la part des médias une importante publicité, en partie d’ailleurs à cause de leurs démêlés avec Rome, l’œuvre  d’Ivone Gebara a connu peu d’échos ici en dehors des cercles féministes où elle a été invitée à quelques reprises. À chaque fois, ses conférences furent source de réflexion et suscitèrent un souci d’élargissement des préoccupations et des engagements des femmes pour leurs soeurs de continents moins favorisés.

On n’a plus à présenter Ivone Gebara aux membres de L’autre Parole. À plusieurs reprises elle fut reçue chez nous comme une amie, voire une guide. Nous lui avons ouvert les pages de notre publication. Sa compétence professionnelle et son érudition ont enrichi notre réflexion, son activisme social a élargi nos horizons et stimulé notre désir d’engagement. Bardée de diplômes, elle a de plus le mérite de parler et d’écrire à partir d’une expérience du terrain. Elle sait de quoi elle parle quand elle nous fait part de l’oppression que vivent les femmes de son continent. Mais elle ne se contente pas de raconter leur histoire, elle analyse leur situation, elle en explique les causes, elle cherche les moyens de l’améliorer et, ce faisant, trace un projet de société. Tout au long de ses exposés, elle se réfère à des auteurs importants qui ont marqué la pensée occidentale. Ivone Gebara est une universitaire possédant une vaste culture qu’elle sait faire partager sans pédanterie. Elle parle toujours une langue compréhensible, ce qui à mes yeux est la marque d’un esprit clair qui sait transmettre efficacement une pensée dense, érudite et profonde.

Les auteures qui lui donnent la réplique sont soit des universitaires en exercice, ou des femmes ayant une formation universitaire. Leurs commentaires témoignent à la fois de leur excellente connaissance des sujets abordés par Ivone Gebara et de leur capacité d’analyser et de prolonger de manière originale la pensée de la Brésilienne. Pierrette Daviau, Denise Veillette sont des auteures dont les ouvrages publiés ont été, à juste titre, fort remarqués. Miriam K. Martin et Heather Eaton sont bien connues du public anglophone, Yvette Laprise, de son côté, est une collaboratrice régulière et irremplaçable de L’autre Parole, en plus d’être fort active « sur le terrain ». En conclusion de chacune des parties, on trouve toujours une bibliographie susceptible de permettre au public lecteur de poursuivre sa réflexion sur le sujet. La contribution de Denise Veillette est particulièrement remarquable à cet égard.

En ouvrant ce livre vous courez un beau risque ; celui de vous laisser entraîner hors des sentiers battus, au pays de la réflexion et de l’engagement. Et ce n’est pas une excursion de vacances, parce que, voyez-vous, il y a un monde à changer…