REVISITONS NOËL EN TANT QUE FÉMINISTES CHRÉTIENNES

Quelle fête devrions-nous revisiter, en tant que féministes chrétiennes ?

Spontanément, j’ai choisi Noël. Mais s’il est une chose que la psychologie m’a apprise, c’est que les choix dits spontanés s’enracinent dans les plus profonds recoins de notre expérience humaine. Nos choix spontanés ont pour objet la réanimation de nos joies les plus intenses, et souvent les plus lointaines, et la remise en cause radicale, et parfois déchirante, de nos plus anciennes certitudes.

Ce choix peut étonner, j’en conviens. Il ne s’agit pas ici de regretter l’hypercommercialisation qui accompagne cette célébration chrétienne, mais d’examiner quelle place y tient Marie, la mère de l’enfant dont on rappelle la naissance. Mais surtout quelle image de la femme a-t-on choisi de présenter, à travers elle, comme modèle à toutes les femmes, pour les siècles des siècles.

Comme petite fille, Noël m’a émerveillée. Je parle ici de la fête religieuse, comme on la célébrait à l’église, mais aussi à la maison. Maman voyait à cela. Elle avait complètement évacué le Père Noël. J’en suis restée fière longtemps.

Comme féministe chrétienne, la célébration de la conception et de la naissance de Jésus m’a semblé truffée d’inextricables difficultés qu’il m’apparaissait impérieux de surmonter.

La première : à Nazareth, une vierge conçoit un enfant, alors que l’ombre de Yahvé la couvre, et le mystère s’accomplit. Cela ne va pas de soi.

Après neuf mois naît Jésus, qu’on appellera quelques siècles plus tard : l’Homme-Dieu. Expression contradictoire s’il en est. Carl Rahner, conscient de la difficulté de cette appellation utilisera une formule plus heureuse : Jésus, c’est « Dieu pour l’homme, et l’homme pour Dieu ». C’est, selon moi, la définition la plus brève, la plus profonde et la plus compréhensible pour le commun des mortels du mystère de l’Incarnation. Je prends ici la liberté de vous la présenter succinctement, puisqu’à Noël c’est cela que nous évoquons.

« Jésus, Dieu pour l’homme ». Quand une personne chrétienne veut se représenter le Tout-Autre, qui échappe forcément à toute illustration, voire à toute définition, elle peut regarder le Nazaréen, le voir se pencher sur toutes les détresses et toutes les misères pour les soulager, toutes les fautes pour les pardonner et tous les rejetés pour les accueillir. Il s’est tourné de surcroît vers les femmes comme aucun prophète d’Israël avant lui n’avait su le faire, et les a associées à sa mission. En le regardant agir, c’est la bonté, la miséricorde de Dieu qu’on voit à l’œuvre d’une manière sensible, bouleversante et intelligible à nos intelligences limitées. Jésus semble regarder l’humanité avec les yeux d’un Dieu infiniment bon.

« Jésus l’homme pour Dieu ». Quand une personne chrétienne veut savoir comment elle doit se tenir devant Dieu, elle peut prendre exemple sur le Nazaréen. Elle peut le considérer comme son père, puisque c’est ainsi que lui le voit et nous invite à le prier. Comme une mère aussi qui nourrit ses petits et les protège de tout mal. Il se perçoit comme porteur d’une mission : annoncer la bonne nouvelle du salut, sa façon de la réaliser c’est de faire advenir un « royaume » de paix, de justice, d’amour, de sollicitude intelligente et universelle. Il n’ambitionne pour lui aucun pouvoir, si ce n’est celui de servir. N’est-ce pas un admirable projet pour tout être humain ?

À qui l’appelle « bon maître », il réplique : « Pourquoi m’appelez-vous bon, Dieu seul est bon ». Mais en le voyant agir, en écoutant ses paraboles, en observant les « signes » qu’il sème sur sa route, et que nous appelons « miracles », nous comprenons quel impérieux devoir nous incombe : vivre en tentant de rendre le monde meilleur, et mourir dans l’espérance, envers et contre tout, puisque Dieu nous aime.

Fermons cette parenthèse, et revenons à Marie. Il est important de noter tout de suite que tous les dogmes qui la concernent ont été définis d’abord et avant tout pour exalter à travers elle la divinité de son fils, et non pour la glorifier personnellement. La dévotion à Marie s’est développée lentement, mais sûrement, à n’en pas douter !

Personne n’a jamais contesté que Marie était la mère de Jésus. C’est une idée acquise. Mais durant les premiers siècles de l’ère chrétienne, d’âpres querelles ont divisé l’Église. On ne s’entendait pas sur l’« identité » de Jésus. Était-il fils de Dieu au sens ontologique du terme, c’est-à-dire de même nature que Dieu ? L’était-il plutôt au sens fonctionnel du terme, « chargé de mission » par Dieu ou « envoyé » de Dieu, conformément à l’interprétation qu’on donnait à ce titre dans le Premier Testament, en l’appliquant à certains rois ou prophètes ? Était-il vraiment homme, ou n’avait-il pris qu’apparence humaine ? Y avait-il deux natures et deux personnes en lui ou deux natures dans une seule personne, celle du Fils, la deuxième personne de la Trinité ? Quand finalement, à Éphèse, en 431, un concile a tranché la question, la chrétienté a su ce qu’elle devait croire quant au mystère de l’Incarnation. Mais on s’est intéressé aussi à cette occasion à la personne de Marie.

Éphèse honorait une déesse dont les autorités chrétiennes avaient interdit le culte. Les femmes de cette ville exultèrent de joie quand elles apprirent qu’on leur redonnait une « mère de Dieu ». En effet il avait fallu attendre quatre siècles pour que l’Église ose appeler Marie « Mère de Dieu », ou plutôt : « porteuse de Dieu », Théotokos. À Éphèse ce fut chose faite dogmatiquement. L’expression avait été employée un siècle plus tôt dans une homélie, mais était apparue trop audacieuse aux esprits raisonnables. En effet, comment une humaine peut-elle donner naissance à un Dieu ? Mais le temps avait, semble-t-il, pour eux, à tout le moins, aplani cette difficulté…

Une femme, élevée à une telle dignité, et dont les Évangiles selon Matthieu et selon Luc nous disent qu’elle a conçu Jésus sans connaître d’homme, en préservant donc sa virginité, était toute désignée pour se voir attribuer d’autres privilèges.

Cette vierge-mère n’a pas mis son enfant au monde comme toutes les autres femmes. Il fallait épargner à celui-ci la « souillure » de l’accouchement. Un récit tiré des Apocryphes, des écrits truffés de faits tous plus extravagants les uns que les autres, nous apprend que la sage-femme Salomé a vérifié que la naissance de l’enfant avait préservé l’hymen de Marie, Jésus étant sorti de son ventre comme un rayon de lumière. Après avoir joui de miracles pareils, comment aurait-elle pu mener une réelle vie d’épouse ? On ne galvaude pas ainsi les dons du ciel.

En 649, au synode du Latran, on a donc défini dogmatiquement la virginité ante partum, in partu et post partum de Marie. Je vous suggère de bien remarquer le passage du temps.

Des hypothèses audacieuses ont été élaborées par des théologiennes féministes pour trouver des pistes de solutions à l’absence de père biologique dans les récits de Luc et de Matthieu, le premier mettant Marie au centre de l’histoire, avec son Fiat, le second donnant à Joseph le beau et si généreux rôle de père nourricier, à la suite d’un songe… Mais ce n’est pas ici le lieu pour en discuter.

La doctrine qui affirme que Marie a été préservée du péché originel s’est élaborée très lentement, et a soulevé de vives controverses. Et pour cause. Ce privilège ne devait-il pas n’être réservé qu’à Jésus ? Au début du Ve siècle, saint Augustin, à deux reprises, a évoqué à mots couverts cette possibilité. Il semble une fois l’accepter, et une autre fois la rejeter. Au Moyen âge cette idée fut combattue par tous les théologiens, sauf un, le franciscain Duns Scot. Il était toutefois disposé à renoncer à cette idée pour rester fidèle à l’enseignement de l’Église. Ce n’est qu’en 1854 que cette doctrine étonnante sera proclamée dogme de foi. C’est ce que nous appelons l’Immaculée Conception. Encore une fois, en honorant la mère, on glorifie le fils. Pouvait-il être né d’une femme entachée par le péché originel ? Il faut croire que non.

Puis le temps a passé… On trouve dans les Apocryphes plusieurs récits racontant l’enlèvement de Marie vers le ciel. Ce sont des anges qui se chargent de cette mission, et les apôtres en sont témoins. Certains récits affirment qu’elle était encore vivante à ce moment-là, d’autres qu’elle était morte. Mais elle devait échapper à la corruption du tombeau, la vierge-mère méritait bien cela. C’est ainsi qu’en 1950 fut défini le dogme de l’Assomption. On célébrait cette fête depuis des siècles, et elle était née de la dévotion populaire, puisée dans des sources douteuses.

Deux dogmes, la virginité perpétuelle et l’Assomption, trouvent leur origine dans les Apocryphes, vous l’aurez remarqué. Pourtant ces écrits ont toujours été suspects aux yeux de l’Église qui en interdisait même autrefois la lecture. Comprenne qui peut comprendre…

Je crois fermement que si l’Église consentait à voir en Marie non pas une vierge-mère, mais une femme, une paysanne de Galilée, une épouse, la mère d’un fils au destin aussi inattendu qu’exceptionnel et — si on en croit les Écritures —, de quelques autres enfants dont on sait peu de choses, il est vrai, ses mérites n’en seraient pas moins grands. Si, de surcroît, elle nous incitait à la considérer comme une croyante juive qui cherche à donner un sens à la mission et à la fin tragique de son premier-né, elle ne pourrait pas traiter les femmes comme des fidèles de second ordre et des citoyennes sources de toutes les tentations guettant tous les hommes, laïcs et clercs. Mais pour cela, il lui faudrait renoncer à l’édifice dogmatique, élaboré du Ve au XXe siècle, à la gloire de Marie. Il m’apparaît surréaliste, face à cette dogmatisation à outrance, de la présenter comme un modèle crédible, mais surtout imitable, à ce que j’appelle volontiers les vraies femmes de la vraie vie, quelle que puisse être leur bonne volonté.

À l’occasion de Noël, il faudrait avoir le courage de « briser la statue », pour reprendre la formule de Gilbert Cesbron, qui en a fait le titre d’une pièce sur Thérèse de Lisieux, et qui a été reprise par Denise Boucher dans Les Fées ont soif. Briser la statue, pour découvrir une femme de chair et de sang, de sourires et de larmes, à qui on puisse se confier comme à une amie, comme à une sœur, parce qu’elle a connu toutes les difficultés et tous les défis d’une Galiléenne de son temps. C’est ainsi que je vous vois quand je vous salue Marie.

Bien sûr, je sais, l’Église enseignante ne remet jamais en cause ses dogmes. Toutefois, les « simples fidèles » ne peuvent pas s’empêcher d’y penser.