Johanne Carpentier, groupe Bonne Nouv’ailes de L’autre Parole
En ces temps difficiles pour la planète, la lecture de Tresser les herbes sacrées de Robin Wall Kimmerer[1] est un cadeau pour toutes celles qui se sentent impuissantes vis-à-vis des changements climatiques ou qui vivent de l’écoanxiété. Ce livre procure un baume ainsi qu’une espérance en l’avenir, en expliquant un mode de vie accessible pour les gens désirant se rapprocher de la nature.
L’autrice est botaniste et professeure de biologie. Membre de la famille autochtone des Potawatomis des États-Unis, elle présente, avec une grande sensibilité, ses connaissances concernant la flore et la faune du continent américain à travers les âges. Cependant, cet ouvrage est beaucoup plus qu’un simple enseignement, puisque l’autrice habille ses enseignements d’expériences personnelles ainsi que de récits de sa communauté dans une ode à la beauté, à la bienveillance, à la sagesse et à la spiritualité. Elle réussit sans moralisation à toucher nos cœurs autant que nos têtes. Nous sommes rapidement convaincues des liens étroits qui nous unissent avec le Vivant et de l’importance d’en prendre soin pour une guérison mutuelle ; pour nous et pour la planète.
Ce livre nous prodigue des conseils venus de la sagesse des premiers peuples d’Amérique ; sagesse émergeant de longues observations de la nature, de celles qui demandent patience et intelligence du cœur. Des analyses des cycles de la nature, des rôles et des relations entre chaque être vivant sont présentées comme des analogies qui inspirent et transforment notre mode de vie. L’autrice expose par exemple les principes d’une « récolte honorable » auxquels elle consacre un chapitre entier. En voici un extrait : « […] ne prends que ce qui t’est donné, utilise-le à bon escient, sois reconnaissant et donne en retour » (p. 43). Ces principes ont une authentique résonance à une époque où la surconsommation menace notre bien-être à tous les niveaux.
Ce livre volumineux, de 520 pages, est divisé en cinq parties ayant comme ligne directrice l’avoine odorante. Cette herbe sacrée parfumée, Hierochloe odorata, est aussi appelée foin d’odeur ; elle pousse dans les prairies ensoleillées et humides en bordure de marais ou dans les tourbières. On la tisse pour en faire une tresse odorante. « Selon nos récits des origines, wiingaashk, ou avoine odorante, fut la première plante à croitre sur cette terre si généreuse. On raconte que son parfum rappelle la douceur des mains de la femme du Ciel. » (p. 21).
Planter et entretenir l’avoine odorante
La première partie contient six chapitres qui démontrent à travers la culture des fraises, des pacaniers, des asters et des verges d’or l’importance de la réciprocité entre les humains et la nature.
Dans les cinq chapitres de la seconde partie, nous découvrons comment, dans le travail nécessaire pour récolter les fruits de la terre, comme l’eau d’érable, le don n’est pas unilatéral, mais mutuel. Nous apprenons aussi que la médecine de l’hamamélis de Virginie, appelée aussi « noisetier des sorcières » est bonne pour le corps comme pour l’âme.
Le chapitre intitulé « Le travail d’une mère » m’a énormément émue. Il est à lui seul une grande leçon d’écologie. En tentant de nettoyer un étang eutrophe pour en faire un endroit où nager, l’autrice nous décrit les difficultés qu’elle a rencontrées et fait un parallèle avec son rôle de mère.
Hydrodictyon reticulatum est le terme latin pour « filet d’eau réticulé ». Un filet à poissons attrape les poissons, un filet à insectes attrape les insectes et un filet d’eau n’attrape… rien. Tel est le maternage, en définitive, un filet tissé de fils vivants pour embrasser avec amour ce qu’il ne peut retenir, contenir et qui, de toute façon, finira par lui échapper. (p. 138)
Cette deuxième partie se termine par un très beau rite d’action de grâce autochtone.
Cueillir et tresser l’avoine odorante
Dans cette partie, nous découvrons l’intelligence de la culture chez les premiers peuples, dont celle des « trois sœurs » : haricot, courge et maïs. « […] la beauté de ce partenariat repose essentiellement sur le fait que chaque plant favorise les autres en favorisant sa propre croissance. » (p. 188)
L’autrice souligne que, dans une conception du temps circulaire, la science et la technologie modernes rattrapent, par leur approche, le savoir amérindien. Magnanime, elle conclut : « En honorant les connaissances de la terre et en prenant soin de ceux qui en sont les gardiens, nous devenons autochtones. » (p. 292)
Faire brûler l’avoine odorante
« On fait brûler une tresse d’avoine odorante pour créer une cérémonie de purification par sa fumée, pour guérir le corps et l’esprit avec bienveillance et compassion. » (p. 416)
Dans la dernière partie de son livre, l’autrice nous raconte la légende amérindienne de Windigo, le monstre légendaire du peuple anichinabé, cannibale à l’appétit insatiable. Les histoires de Windigo, racontées à la veillée, servaient à effrayer petits et grands pour les inciter à la prudence. L’autrice rappelle que, si les forêts du continent américain sont l’habitat de Windigo, « les multinationales ont engendré une toute nouvelle espèce de Windigo qui dévore insatiablement les ressources de la terre, “non par besoin, mais par seule cupidité[2]” ». (p. 421)
Pour vaincre le danger de Windigo, l’autrice nous invite à mettre notre espérance dans l’enseignement d’un bol et d’une cuillère : les dons de la terre sont réunis dans un bol, mais à partager avec une cuillère.
Nous sommes tous issus d’un peuple qui, autrefois, était autochtone. Nous pouvons renouer avec notre appartenance aux cultures de gratitude qui ont fondé nos relations ancestrales à la terre et au vivant. La gratitude est un puissant antidote à la psychose Windigo. Une conséquence profonde des dons de la terre et de nos dons les uns aux autres est un remède. (p. 506)
À la fin de la lecture de ce gros livre (peut-être un peu trop gros), je suis allée à la pépinière de ma région pour acheter du foin d’odeur. Je l’ai planté sur mon terrain et, depuis, avec mes filles et mes ami∙es, nous nouons de belles tresses odorantes qui nous remplissent toujours le cœur de joies et d’espoir.
[1] Robin WALL KIMMERER. Tresser les herbes sacrées. Sagesse ancestrale, science et enseignements des plantes, trad. de l’anglais par Véronique MINDER, Vanve (France), Le lotus et l’éléphant, 2021 (2013), 520 p.
[2] L’autrice cite ici : Basil JOHNSTON, The Manitous: The Spiritual World of the Ojibway, Saint-Paul, Minnesota Historical Society, 2001.