UN MONARQUE, DES PRINCES ET LES ROTURIÈRES

 

RÉSUMÉ 

Le but de la pièce est de faire le survol des quarante années de l’histoire de L’autre Parole. Elle met en scène trois groupes de comédiennes. Le premier, les narratrices, représente les trois fondatrices. Elles nous guideront tout au long de la pièce et annonceront les changements de tableaux.

Un deuxième groupe représente l’Église-institution. Deux « princes » entreront en scène, et nous aurons même droit à la visite « d’une colombe », le monarque, le pape.

Enfin, les comédiennes du troisième groupe sont nommées « roturières » afin de rappeler leur position dans la hiérarchie cléricale, mais aussi le travail acharné réalisé au cours des quarante dernières années. Entre elles, les discussions ne manquent pas. La première a une attitude plus critique, tandis que la deuxième porte l’espoir d’une Église renouvelée. Entre les deux, le cœur de L’autre Parole balancera… Une dernière roturière se joindra à elles.

 

PRÉSENTATION DE LA PIÈCE

10 personnages et distribution des rôles

Narratrice 1 (N1), Narratrice 2 (N2), Narratrice 3 (N3) :

Denyse Marleau, Louise Garnier, Diane Marleau

Elles représentent les mères fondatrices de la collective et nous accompagnent tout au long de la pièce, marquant les temps, présentant les tableaux, etc.

L’autre Parole (AP) : Marie Marleau

Il s’agit du personnage principal, qui doit évoluer tout du long de la pièce (changement de costume au tableau 3).

Prince 1 (P1) et Prince 2 (P2) : Carmina Tremblay et Marcelle Bélanger

Représentants de l’Église-institution québécoise. Langage pompeux des années 1950 (roulement des r, par exemple). Ils doivent être l’élément amusant du spectacle.

Le monarque, le pape : Denise Cossette  

Une figure autoritaire (nos personnages déguisés en pape ont souvent bien fait rire les assemblées).

Roturière 1 (R1) : Louise Desmarais

Elle représente le mouvement des femmes

Elle tient le discours le plus critique, pose les questions « laïques ». Elle tiendra en mains la revue La vie en rose.

Roturière 2 (R2) : Léona Deschamps

Elle représente les femmes dans l’Église.

Elle sera chargée de faire participer le public.

L’autre de L’autre Parole (L’autre) : Albertine Tswibilondi

Arrive au tableau 4

 

Durée approximative : 40 MINUTES

 

LA PIÈCE

OUVERTURE 

Sur le devant de la scène, à gauche, trois femmes sont déjà assises. On ne sait pas ce qu’elles disent, mais elles discutent et elles rient. On sent leur complicité. Tout à coup, l’une d’entre elles lève la tête et s’aperçoit que nous sommes là. Elle donne un coup de coude aux deux autres.

 

N1–— Voilà nos visiteuses !

N2 –— Ah, elles sont arrivées ! S’adressant au public — Bonjour ! On ne vous avait pas vu arriver !

N3 sur un ton d’excuse –— Quand on est ensemble, on ne peut pas s’empêcher de discuter sans fin !

N1 –— Bon, on est ici pour vous raconter notre histoire… C’est fou, on est déjà rendues là, à raconter notre histoire… Tout s’est passé si vite !

N2 –— Oui, une histoire pleine de rebondissements !

N3 –— Avec une foule de personnages !

N1 regardant les deux autres –— On commence ?

N2 et N3 –— On commence !

N1 se lève et s’avance vers le centre –— Nous étions en 1976…

N2 se levant –— Non, non, bien avant ! Il faut raconter ce qui se passait avant !

N1 –— OK, OK… Pause –— Nous étions en… 1975…

N2 fait une moue insatisfaite et renchérit –— Nous marchons depuis bien plus longtemps que ça !

N3 se lève et s’avance –— Mais il faut bien commencer quelque part…

N1 dans l’espoir de faire diversion dans ce qui s’annonce être un débat –— Alors, présentons nos personnages !

N2 retrouvant le sourire –— Ah ! Ça, c’est une bonne idée. Vas-y !

N3 –— D’abord, il y avait l’Église-institution.

Deux personnages, déguisés en cardinaux, s’avancent.

N2 les regardant s’avancer avec une moue ironique — Oui, c’est ça. Il y avait l’Église du Québec qui ne s’était pas rendu compte jusqu’à quel point elle était à côté d’la track….

N3 riant –— Et il y avait les femmes québécoises… qui, elles, s’en étaient aperçues !

Deux femmes s’approchent tandis que les narratrices leur laissent la place. 

R1 –— Ah ! Que c’était enthousiasmant, grouillant, c’était le début d’un temps nouveau !

R2 se met à chanter et invite les femmes présentes à chanter avec elles –—

C’est le début d’un temps nouveau
La terre est à l’année zéro
La moitié des gens n’ont pas trente ans
Les femmes font l’amour librement
Les hommes ne travaillent presque plus
Le bonheur est la seule vertu !

(Paroles et musique : Stéphane Venne)

R1 –— C’était l’année de la femme…

R2 –— Qui s’est changée en décennie de la femme !

R1 s’adressant au public — LA femme, imaginez ! Pause — On était FÉMINISSSS ! On allait changer le monde ! Pis, on y croyait !

R2 –— Et il y avait eu Vatican II ! Ah ! Vatican II, la fin des messes en latin, le début des messes à gogo…

R1 –— Et les manifestations féministes !

R2 reprenant le fil de son idée –— Vatican II qui nous a permis d’exercer notre libre arbitre !

R1 –— Et la pilule ! ! !

R2 –— C’était encore la Révolution tranquille… Et la mise en application du rapport Parent… Et la création du Conseil du statut de la femme !

 

Retour aux narratrices, qui sont retournées près de leurs chaises, mais restent debout.

N1 un peu à l’écart s’adressant aux deux autres –— Oui, une période tumultueuse, pleine de changements annoncés.

N3 –— On savait lire « les signes des temps » !

À droite de la scène, les princes se sont rassemblés.

P1 s’adressant à l’autre –— Cher frère, je crois qu’il serait bon d’en profiter pour se mettre un peu à la page. Pourquoi pas une femme ou même deux, dans nos rangs ?

P2 –— Quelle bonne idée, cher frère ! Avec l’air de se croire extrêmement audacieux : Réclamons à Rome qu’une « étude THÉOLOGIQUE » soit menée sur la question de l’ordination des femmes !

N2 s’adressant aux deux autres narratrices –— Celle-là, ils vont nous la faire souvent : demander une « étude THÉOLOGIQUE », alors qu’à travers le monde, des théologiennes commencent à publier des réflexions approfondies ; alors que des exégètes analysent les comportements de Jésus de Nazareth envers les femmes, pour conclure, au contraire, qu’il a voulu qu’elles soient partie prenante de son ministère !

R1 reprenant la parole –— Oui, ils vont nous la faire souvent. Sur un ton pompeux et sarcastique –— Faisons une « étude THÉOLOGIQUE », au lieu de dire : « Écoutons les théologiennes, lisons-les, suivons-les ! »

R2 –— Oui, une théologie des femmes par les femmes et pour l’humanité !

P1 et P2 en chœur –— Mesdames, n’exagérons pas !

Un troisième personnage entre majestueusement.

P1 et P2 en cœur –— Notre sainteté le pape !

Pape citant INTER INSIGNIORES

« C’est pourquoi on ne peut négliger ce fait que le Christ est un homme. Et donc, à moins de méconnaître l’importance de ce symbolisme pour l’économie de la Révélation, il faut admettre que, dans des actions qui exigent le caractère de l’ordination et où est représenté le Christ lui-même, auteur de l’Alliance, époux et chef de l’Église, exerçant son ministère de salut — ce qui est au plus haut degré le cas de l’Eucharistie —, son rôle doive être tenu (c’est le sens premier du mot persona) par un homme […] ».

N1 –—MAIS, il se prépare une naissance ! 

Puis N1 s’avance et annonce avec cérémonie –—

TABLEAU 1 – LES ANNÉES 1970 :  NAISSANCE DE L’AUTRE PAROLE

Les princes et le pape se mettent à droite de la scène. Ils réagiront à tout ce qui se dira dans ce tableau (surprise, accablement, choc, etc.)

Les roturières poussent devant elles un berceau.

Les narratrices sont restées sur le devant gauche de la scène. Elles sont lyriques et en même temps empreintes d’une douce nostalgie.

N3 –— Cela se passait à Rimouski, au bord du Saint-Laurent majestueux…

N1 –— Dans les beaux et grands espaces québécois… au bord du grand fleuve qui marche vers l’océan…

N2 cassant le ton lyrique –— Coudon, on as-tu séparé les eaux du Saint-Laurent ? ? ?

R1 lui répondant de loin et attirant l’attention du public vers le centre de la scène –— Peut-être pas… Mais on a été visitées par Les fées qui ont TOUJOURS soif ! ! !

R1 et R2 –— Ah ! Quelle belle enfant ! Quelle réussite !

Les trois narratrices se concertant –— Faisons des vœux !

Elles s’avancent l’une après l’autre, comme les fées dans La belle au bois dormant. Elles portent alors une baguette magique.

N3 –— Chère enfant, je te donne mon féminisme pour que tu vives en solidarité, en lutte et en paroles, avec nous, du mouvement des femmes, contre les différentes manifestations d’oppression du patriarcat.

N1 –— Quant à moi, je te donne ma foi chrétienne, pour que tu offres au monde une critique de la religion et explores de nouvelles avenues pour l’expression d’une vie spirituelle féministe appelée à contribuer au projet de libération des femmes !

N2 –— Enfin, moi, chère enfant, je te donne le pouvoir de rompre l’isolement et le silence des femmes, et vivre la sororité. Tu seras collective et plurielle. On te dira « multiple » et « féconde ». On te pensera nombreuse, en toutes époques et en toutes circonstances !

N1 –— Et nous te nommons…

N1, N2 et N3 en chœur –— L’autre Parole !

Un nouveau personnage arrive pendant que les trois autres retirent le landau : c’est AP. Elle a un air juvénile, l’air délinquant (habillée en ado).

À droite, les deux princes commentent –

P1 sur un ton apeuré –— Oh, mon Dieu ! On leur a donné un « esprit critique » ! C’est bien la preuve d’un esprit indépendant !

P2 –— Mais où est leur AUMÔNIER ?

P1 –— Quelle audace, quelle créativité ! ! ! Elles voient dans l’Évangile des choses tellement BIZARRES et… elles n’acceptent même pas les hommes !

P2 –— Des femmes, partout des femmes ! Nous parlions de lire les signes des temps, pas de les incarner ! ! !

P1 et P2 en chœur –— Mais où allons-nous donc, mon Dieu ! ! !

AP s’exclame –— Sortons les tambourins ! Levons-nous et dansons !

AP invite les femmes à se lever et au son d’un tambourin, on danse. Puis, le tambourin se tait.

N3 –— Écoutons ces vers de Denyse Joubert.

AP–—

  Magnificat : mon âme exalte le Seigneur

Et je viens ce soir

Sœurs de ma nouvelle sororité

  Famille élargie

  me réjouir avec vous.

 

Mon âme exalte le Seigneur !

 

Ce soir, je suis inondée de joie

joie que je partage avec vous,

car notre intuition

vue du cœur — seconde vue —

fait voir à notre esprit

ce que pourrait être l’humanité

enfin réconciliée…

 

Mon âme exalte le Seigneur !

Les trois narratrices reprennent le devant de la scène –

N1 –— Ah ! Que cela était bon ! Quelle genèse !

N2 –— On n’est pas supposées parler de l’Exode là ? 

N1 s’avance et annonce avec cérémonie –—

TABLEAU 2 – LES ANNÉES 1980 :  LE TEMPS DE L’ACTION

Au cours de ce tableau, L’autre Parole (AP) se joint aux deux roturières, R1 a un exemplaire de La vie en rose, R2 de Souffles de femmes.

R1–— Ah, les filles, y s’en passe des affaires ! Il faut être sur tous les fronts !

R2, enthousiaste –— Mais qu’il fait bon militer ensemble !

AP –— Les femmes sont en pleine revendication pour la maîtrise de leur fécondité. Comment rester à l’écart d’un tel mouvement ? D’ailleurs, le thème de notre premier colloque était : Le corps des femmes !

R1 –— Oui mais l’avortement, c’est tout de même une question difficile… Il y a tellement de doutes, il y a tellement de questions à se poser…

R2 –— Moi, je ne peux pas aller jusque-là… La vie, c’est sacré !

AP –— Oui, c’est difficile, mais la vie des femmes, c’est ce qui doit passer en premier… Il faut rappeler, comme nous l’avons fait en 1981, que : « La vie des femmes n’est pas un principe… »

Et s’adressant au public –— Depuis presque le tout début, nous avons porté cette difficile question de l’avortement. En 1987, nous avons fini par prendre officiellement position, une position nuancée, qui a fait consensus… mais pas l’unanimité. Position difficile, solidaire du mouvement des femmes.

R2  –— Et la venue du pape, qu’est-ce qu’on en fait ?

Les princes et le monarque à l’écart se mettent à fredonner –

« Une colombe est partie en voyage ! »

[Pour le texte complet du refrain voir : http://www.paroles-musique.com/paroles-Celine_Dion-Une_Colombe-lyrics, p. 6266]

R1 –— Oui, c’est beau la colombe… Mais… Une réconciliation, est-elle possible ?

P1, engageant et souriant –—Mes sœurs, tendons-nous la main ! Nous prenons conscience de votre importance en notre sein…

R1 levant les yeux au ciel –— « Tendons-nous la main ». Mon œil !

R2 convaincante –— Mais pourquoi on n’essaierait pas ? C’est un autre « beau risque », non ? Y pourront pas dire qu’on n’a pas essayé… Et il faut mener la lutte pour les ministères ! D’ailleurs, un nouveau groupe est né qui porte le nom de « Femmes et ministères ».

AP tiraillée –— Moi, je ne sais pas. Je reste sceptique… Je me demande, si c’est sincère… Si c’est vraiment profond.

P1 avec un air engageant et convaincu –— Mais oui, c’est sincère ! Nous sommes sincères !

R2 soudainement déterminée –— Moi, j’essaie… Je retrousse mes manches, je me mets au travail !

AP s’adressant à R2 –— Et je reste à tes côtés pour réclamer l’ordination des femmes… Puis après un moment de réflexion –— Mais ça ne serait pas mieux d’abolir la prêtrise, plutôt ?

P1 et P2 en chœur, outragés, et absolument horrifiés –— Abolir la prêtrise ? ? ?

P1 répète –— Abolir la prêtrise ! ! !

R1 songeuse –— Peut-on être une vraie féministe DANS l’Église ?

R2 piquée –— Oh, mais NOUS SOMMES l’Église. Nous sommes l’Ekklèsia des femmes !

AP –— Ils ne me convainquent pas… Voyons voir…

P2 avec un air fâché –— Quand on parle d’esprit indépendant ! Voyez où ça nous mène !

Un coup de tonnerre se fait entendre. Tous les personnages prennent un air horrifié, dévasté.

L’une des narratrices s’avance –

N1 –— Ce tableau se termine de façon bien triste….

N3 –— Le 6 décembre 1989, un jeune homme exalté par sa haine des femmes, sa misogynie, pénètre dans les locaux de l’École Polytechnique de Montréal et assassine 14 femmes.

N2 –— Folie ? Crime contre les femmes ?

N1 –— Plusieurs ont pris presque vingt-cinq ans à convenir de cette vérité choquante : Oui, être féministe est dangereux, même au Québec…

Toutes les comédiennes baissent la tête et la musique du Stabat mater s’élève.

Puis la musique est mise en sourdine et R1 lit un extrait du livre de Francine Pelletier (Second début, 2015) –—  

[Nous avions déjà publié le dernier numéro de La Vie en rose…] « Aucune d’entre nous n’imaginait que le féminisme était en train de piquer du nez. Toujours engaillardies par les belles années du mouvement, nous n’avions pas de raison de croire que nous reculions. J’avais confiance en l’avenir pour moi, pour mes amies, pour les femmes en général, pour le Québec. » (p. 24)

Après un silence, elle reprend –—

« À quel moment s’est-on aperçu que les belles années du féminisme étaient derrière nous ? La tuerie à l’École Polytechnique de Montréal, le 6 décembre 1989, aurait sans doute dû nous alerter qu’une période sombre commençait… » (p. 26)

Fin de la musique.

N3 s’avance –—

TABLEAU 3 – LES ANNÉES 1990 : RECUL DE l’ÉGLISE ET ÉMERGENCE D’UNE SPIRITUALITÉ FÉMINISTE

AP a changé de costume. Elle est habillée de façon plus adulte.

R2 découragée –— J’avais pensé… J’avais espéré…

R1 avoue –— Oui, moi aussi. Les femmes ont tellement voulu cette réconciliation… Puis elle fredonne, reprenant un air sarcastique : PAROLES, PAROLES, PAROLES ! (2 fois)

R2 –— Ça y était presque…

P1 tristement –— Ça y était presque…

P2 prenant l’autre par l’épaule de façon paternaliste –— Eh ben ! mon vieux, si tu veux avancer dans ta carrière, il faudra t’y faire… Mettre tout ça derrière toi, ou sous le boisseau, parce que là, là…

Le pape s’avance et cite un extrait de ORDINATIO SACERDOTALIS –—

« Vénérables Frères dans l’épiscopat,

« L’ordination sacerdotale, par laquelle est transmise la charge, confiée par le Christ à ses Apôtres, d’enseigner, de sanctifier et de gouverner les fidèles, a toujours été, dans l’Église catholique depuis l’origine, exclusivement réservée à des hommes. Les Églises d’Orient ont, elles aussi, fidèlement conservé cette tradition. […]

« C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église. »

R2 découragée –— Ils se sont même réconciliés avec monseigneur Lefebvre… Certains évêques se sont remis à interdire l’accès des femmes à l’autel !

R1 écœurée –— La NATURE féminine ! Encore, ce vieux discours éculé ! Notre DEVOIR de femme est de « SERVIR » les hommes ! Pouah, nous fermer la porte au nez… de manière si violente et si lapidaire !

AP réagissant avec fougue –— Et si nous faisions autre chose ? Si nous continuions à l’inventer la spiritualité qu’on veut ? On a 20 ans, après tout, on est majeures et vaccinées…

R2 –— Mais comment ?

AP –— Ben, affirmons notre Ekklèsia ! Je le sais ! On va faire faire des étoles, pis on va les donner aux participantes de nos célébrations… On va leur dire : « Reçois, cette écharpe en signe de ton sacerdoce ». Contente et songeuse — Ça va être super beau !

R2 sceptique –— T’es sûre ?

AP –— Bien sûr, ça nous donne du pouvoir sur notre vie spirituelle ! De toute façon, on l’a déjà TOUTES, ce pouvoir-là, par notre baptême !

P2 d’un ton accusateur –— Ah ! Esprit indépendant !

AP avec une ferveur visionnaire –— Et on va continuer à écrire et à réécrire sans cesse, à réinterpréter, à dépoussiérer. On la fera grandir, notre spiritualité féministe !

R1 et R2 plus enthousiastes –— Oui, ça c’est le fun !

Pape — Maudite créativité !

AP –— J’ai une autre idée : mettons un E à Dieu !

R1 –— Dieu eeee… Es-tu sérieuse ?

AP –— Je le suis ! Ça indiquera que les images de Dieu sont multiples !

R2 –— E…T’es sûre ?

AP fière, voyant grand –— Et ça fera le tour du monde !

R1 –— Dieu ee…T’es certaine ?

R2 –— Et comment t’écrirais ça ?

AP –— Avec un e, tout simplement !

R1 –— Avec quelle sorte de e ? Tiret e, e en italique, e majuscule ?

AP –— On verra… Puis, ayant une autre idée enthousiasmante –— On pourrait même dire LA CHRISTA !

R2 –— E… T’es sûre ?

AP –— Bien sûr, que je suis sûre !

P1 et P2 en chœur et levant les bras au ciel –— Mon Dieu !

R1 –— Ma Dieu… E ! 

R2 –— Ma Dieu… E !

Musique au choix

AP s’avance à l’avant de la scène. Les trois narratrices s’avancent aussi, tout en restant en retrait, et la regardent avec affection.

N1, N2, N3 ensemble –— Credo d’Orford.

Après une pause, AP –— O toi ! tu es à la fois semblable et tout Autre.

N1, N2, N3 –— Nous croyons que tu nous attires à percer

ton mystère à travers nos expériences de femmes.

 

AP –— O toi ! tu es Présence créatrice.

 

N1, N2 et N3 –—

Nous croyons que tu nous invites à être.

Nous reconnaissons que nous sommes

tes partenaires dans le devenir du monde.

 

AP –— O toi ! tu es Amour inconditionnel.

 

N1, N2, N3 –—

Nous croyons que tu nous ouvres à la liberté.

Nous affirmons que nous sommes appelées

à témoigner, comme Jésus, de ta compassion

à l’endroit de celles et de ceux qui souffrent.

 

AP –— O toi ! tu es communauté de vie.

 

N1, N2, N3 –—

Nous croyons que nous partageons

la même vie qui a ressuscité Jésus.

Cette vie au-delà de la mort, nous la

célébrons dans la nouvelle Ekklèsia.

Musique instrumentale pour méditation (1 minute)

Silence.

Puis N1 s’avance –—

TABLEAU 4 – LES ANNÉES 2000 :  LE TEMPS DES ALLIANCES

AP retourne avec les autres, tandis que les narratrices reprennent l’avant de la scène.

N3 –— Depuis les années 1990, on voyait poindre des alliances entre les femmes croyantes de toutes confessions.

N2 –— Divers groupes de féministes chrétiennes formaient l’Intergroupe.

N3 –— Au fil des années, nos alliances se sont enrichies de femmes de toutes confessions religieuses : nous aurons la Grappe et nous aurons Maria’M !

N1 –— Après la première marche des femmes en 1995, le mouvement des femmes a décidé de rendre la MARCHE « mondiale », pour l’arrivée du nouveau millénaire…

N2 nous regardant avec un soulagement –—  Le voilà, l’EXODE !

N1 lui souriant –—  C’est vrai, c’est le beau symbole de l’Exode… et ça a été l’occasion d’une célébration interspirituelle…

Les trois narratrices reculent.

AP et les deux roturières s’avancent, l’air content, une sixième femme s’est jointe à elles.

R2 enchantée –— Quelle belle célébration ! Je suis encore émue !

AP s’adressant à la nouvelle arrivée –— Quelle occasion de te rencontrer, toi, qui partage avec nous le fait d’être croyante, sans avoir les mêmes rituels que nous…

R1 chaleureuse –— La même foi, mais différente… autre ! Pause –— En fait, tu es L’autre, de L’autre Parole !

L’autre –— Comme je suis heureuse de ce partage ! Et quel plaisir, cette célébration multiple, généreuse, joyeuse !

R1 –— C’était fantastique : il y avait tellement de monde ! Comment peut-on imaginer que le mouvement féministe pourrait désormais ignorer toutes ces femmes de confessions différentes, toutes ces croyantes…

R2 –— Oui, la spiritualité fait partie de la vie des femmes ! Et elles sont toutes victimes du même patriarcat dans leurs religions respectives !

AP –— Et, ces liens, ces alliances, ne nous enlèvent pas la responsabilité d’approfondir notre propre foi, notre propre théologie féministe chrétienne, nos prises de position et notre sacerdoce reçu le jour de la Pentecôte.

R2 –— Oui, quel bel événement, que cette Pentecôte 2005 !

P1 –— On n’a même pas été invités !

Pape sur un ton de colère –— On n’a plus rien à faire ici ! Sortons !

Ensemble, le pape et les seigneurs quittent la scène.

R1 –— Et ce texte renouvelé sur l’avortement, une autre belle réalisation…

R2 –— Et ces journées de réflexion sur divers sujets comme la prostitution, le port du voile, l’ordination des femmes, journées ajoutées aux colloques annuels, s’esclaffant –— comme si nous avions assez de bras et d’énergie pour tout faire !

R1 –— Et cette revue qui ne cesse de s’améliorer, de proposer des textes de grande qualité, de donner la parole à nos alliées !

AP –— Oui, vraiment, le fait d’être en lien nous donne une nouvelle fécondité !

AP s’avance et commence à réciter Le chant de la bouddhéité aux mille visages – chant composé pour le Colloque de L’autre Parole, en août 2000, à Châteauguay.

AP –— Depuis toujours, tous les êtres sont bouddha
c’est-à-dire éveillés, illuminés du clair de lune de leur sagesse innée,
parfaits tels qu’ils sont, parfaits dans leur différence.

AP se tourne vers L’autre –—

Ensemble, ma sœur, nous irons nous asseoir sous l’Arbre,
Au clair de lune de nos sagesses innées,
bouddha s’entretenant avec bouddha, d’éveillée à éveillée.

R1 s’avance –—

Ensemble, ma sœur musulmane, ma sœur hindoue, ma sœur juive,
Allons sous l’Arbre.
Afin que vous me parliez avec vos mots que je ne connais pas encore,
Ou avec vos mots qui font voyager dans des mondes
que votre présence, ici, sur nos chemins, rend proches.

R2 –—

Ensemble, ma sœur sorcière, ma sœur autochtone, ma sœur vodoun,
Allons sous l’Arbre.
Venez, venez me dire cette « autre Parole »
Qui ne résonne pas sur les places publiques.
Je veux entendre vos mots, en écho de ceux de toutes vos sœurs,

Ces mots nouveaux qui déplacent et renouvellent la vie.

 

L’autre s’adressant à son tour à AP –—

Ensemble, ma sœur chrétienne, ma sœur féministe,
Allons sous l’Arbre.
J’écouterai ces mots chrétiens connus
Pour essayer de re-connaître la force incisive
D’un message que je n’entends plus pour l’avoir trop entendu.
J’écouterai ces mots féministes
Qui percent l’écorce des significations tout-aller de la domination.
Vous briserez l’écorce de ces vieux mots connus,
De ces significations répétées qui nivellent la différence,
Afin que gicle le jus frais du Sens partagé comme pain rompu.

 

R1 –—

Ensemble, ma sœur athée, ma sœur inconnue, ma sœur sans étiquette.
Allons sous l’Arbre.
Vous me raconterez ces multiples sentiers de la différence
Où l’on peut cheminer sans autre Nom que celui de FEMME,
Sans autre nécessité que celle d’être,
Avec des yeux qui voient, des oreilles qui entendent,
Des mains qui travaillent et qui s’ouvrent,
Un corps de jouissance et de douleur,
Un cœur qui aime.

 

Les roturières et les narratrices invitent ensuite le public à chanter –

Du pain et des roses — refrain

Du pain et des roses

Pour changer les choses

Du pain et des roses

Du pain et des roses

Pour qu’on se repose

Du pain et des roses

(Paroles Hélène Pedneault – Musique Marie-Claire Séguin)

 

AP annonce –—

TABLEAU 5 :  SOUFFLES DE FEMMES

Les narratrices reviennent à l’avant de la scène –

N1 –— Et voilà notre histoire en cet instant de notre marche, en cet instant de nos quarante ans.

N2 –— Avons-nous toujours été fidèles aux vœux faits sur le berceau de L’autre Parole ?

N3 –— Par moments, les forces se sont faites moins vives, nous avons douté.

N1 –— Notre parole féministe s’est manifestée, parfois malgré nos réticences, parfois sans que, parmi nous, il y ait harmonie…    Avec une certaine insistance : Nous n’avons jamais parlé à la légère…

N3 –— Les débats qui nous ont accaparées sont ceux du Québec où nous vivons et ceux du mouvement féministe lui-même.

N2 –— Notre parole chrétienne s’est manifestée dans notre revue, des livres et bien d’autres publications.

N 1 –— Par nos représentantes dans les colloques internationaux, par notre présence au sein de la Fédération des femmes du Québec, Relais Femmes, Maria’m…

N2 –— Il en faut du courage pour faire advenir et incarner une parole nécessaire !

N1 –— Nous avons eu quelques maladresses, oui.

N3 –— Mais toujours, nous avons porté ensemble L’autre Parole, dans le respect de ce que nous sommes, dans la multiplicité de nos cheminements personnels.

N2 –— Et quand, parfois, notre parole jaillissait comme un beau geyser, heureuses étions-nous alors de notre belle unité !

N1 –— De LA Femme au singulier nous sommes devenues des femmes ; de collectif, nous sommes devenues collective, et Dieue a pris un visage féminin, parmi tous les visages que nous lui avons prêtés.

N3 –— Serons-nous ici pour fêter notre 50e  ? Les vents soufflent parfois avec violence et nos forces semblent s’amoindrir… Comme celles de toutes nos sœurs en communauté.

N1 –— Nous paraissons nombreuses, mais nous ne sommes que quelques-unes… Seule la Ruah, l’Esprit sait où nous irons, ce que nous deviendrons.

N2 –— Alors, réjouissons-nous, ce soir, et tout au long de ce colloque, pour les forces vives manifestées, la foi et la joie vécues au cours de ces quarante années !

N1 –— Et avec vous, nos sœurs, nos alliées, nous voulons entonner en guise de chant final :

Ici les comédiennes s’avancent (à l’exception des seigneurs et du pape qui demeurent à l’extrémité de la scène) et les comédiennes forment une chaîne et se mettent à chanter avec le public, sur l’air du chant révolutionnaire en souvenir de Sacco et Vanzeti –

 

Maintenant nous sommes réunies,
Pour parler du fond de nos cœurs,
Pour chanter notre liberté,
Avec elle, c’est la vie !

 

FIN