UN VOILE, DEUX PLAIDOYERS

Avant-propos

Jeune encore, je me méfiais des idées toutes faites. J’aimais peser le pour et le contre des opinions qu’on me proposait ou cherchait à m’imposer. Si bien qu’un beau jour, une religieuse, pour dénoncer ce trait de mon caractère, m’a traitée de « raisonneuse ». C’était dit sur le ton du reproche, j’ai choisi de l’entendre comme un compliment. Il n’en fallait pas plus pour que je devienne une « raisonneuse » impénitente.

Puis, à seize ans j’ai voulu devenir avocate. Je rêvais de ne défendre que des causes justes, celles qui sont, on s’en doute, les plus désespérées… Vous l’avez deviné, j’avais une conception idéaliste de la pratique du droit. Je l’ai compris assez vite. Mais quel plaisir ce doit être, tout de même, d’élaborer un plaidoyer, de le présenter devant la Cour, et de convaincre un jury, après avoir réfuté toutes les objections soulevées par la partie adverse. Combien de fois, dans mes classes, n’ai-je pas dit, après avoir émis une opinion pouvant paraître audacieuse : « À cela vous pourriez m’objecter que… À cela je vous répondrai… » Ah ! le bon temps !

Si je vous dis tout cela, c’est que je m’apprête à vous présenter deux plaidoyers. L’autre Parole se penche, dans ce présent numéro, sur « la » Charte qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, mais nous savons que c’est la question du voile islamique qui en a été la pierre d’achoppement. Parce que ce sujet me déchire, je consens à lui consacrer deux plaidoyers. Leur ordre de présentation a été tiré à pile ou face. Je le jure ! Le premier affirme que les restrictions que la Charte impose aux musulmanes sont justes et légitimes dans une société comme la nôtre. Le second soutient au contraire qu’il faut laisser toute liberté aux musulmanes de porter le voile islamique dans toutes ses déclinaisons, en tout temps et en tous lieux. Ceux qui couvrent entièrement le visage devraient toutefois être soumis à certaines restrictions, devant les tribunaux par exemple et au moment de voter. J’ai renoncé, vous le constaterez, à employer les formules qui émaillent habituellement les plaidoyers des avocats quand ils se présentent devant la Cour. C’eût été chic, sans doute, mais un peu pédant de ma part, assurément.

Contre le port du voile islamique

Émigrer c’est d’abord quitter un espace géographique où l’on a ses racines familiales, sociales, culturelles et religieuses. Les motifs qui poussent des femmes, des hommes, et parfois des familles entières à émigrer sont souvent complexes et douloureux. D’autres ne quittent pas leur patrie poussés par la nécessité, mais sont portés plutôt par l’attrait de l’aventure et par la recherche d’une certaine émancipation, d’une liberté de penser et d’agir qu’on leur refuse chez elles, chez eux. Le Québec n’est-il pas une terre où l’on peut penser et vivre comme on l’entend ? N’est-ce pas pour cela qu’on l’a choisi entre tant d’autres lieux ?

Ne pas accepter d’emblée tout ce que la société d’accueil propose comme valeurs et comportements, il serait ridicule de le considérer comme du mépris, voire comme de la xénophobie. De même, observer une certaine résistance devant des us et des coutumes qu’elle ignore ou connaît mal, n’a pas à être stigmatisé comme étant de la xénophobie ou de l’islamophobie malicieuse et délirante de la part de la société qui reçoit les personnes immigrantes.

Les Québécoises, pendant de longues années, ont dû se battre pour acquérir le droit aux études supérieures, celui de voter et de se faire élire, pour la réforme du Code civil, une profonde révision du droit de la famille, l’accès aux méthodes contraceptives… Et j’en passe. Aussi un bon nombre d’entre elles comprennent-elles mal que les femmes de confession musulmane, qui viennent s’installer chez nous à demeure, et jouissent des mêmes droits que toutes les autres Québécoises, refusent de se plier à une demande qui paraît raisonnable. Retirer leur voile sur leurs lieux de travail quand elles sont en service dans la fonction publique, devant les tribunaux, dans les maisons d’enseignement, dans les services de garde et de santé, est-ce une exigence abusive ? À la maison, dans les lieux publics, libre à elles de se couvrir comme elles l’entendent, ne l’oublions pas. Il me faut ici rappeler que cette interdiction du port de signes religieux ostensibles s’applique aux fidèles de toutes les religions, et touche les hommes comme les femmes. Profitons-en pour observer ici que l’usage du mot ostentatoire, avec sa connotation négative, devrait être banni dans ce débat. « Ostensible » désigne ce qui se voit, se remarque. « Ostentatoire » implique une intention de provoquer l’attention.

Les féministes chérissent toutes les libertés et tous les droits qu’elles ont conquis de haute lutte. Elles se sont battues pour obtenir leur autonomie financière. N’est-ce pas la clé de toutes les autres ? Exercer un travail convenablement rémunéré, en permettant de sortir de la dépendance matérielle à l’égard d’un époux, permet plus aisément de s’autodéterminer. Elles n’avaient sûrement pas prévu qu’on les accuserait de nuire aux femmes musulmanes en les forçant à quitter leur emploi pour rester de pieuses croyantes. Elles n’avaient pas imaginé qu’on les qualifierait d’islamophobes, elles et les rédacteurs de la Charte. Celle-ci ne fait que promouvoir les vertus d’une société laïque, traitant toutes les religions de la même manière, et assurant des droits égaux aux femmes et aux hommes.

Si certaines musulmanes refusent d’enlever leur voile pour quelque raison que ce soit, c’est qu’elles invoquent un motif religieux. Le Coran obligerait les femmes au port du voile. Or il n’en est rien. Il suffit pour s’en convaincre de lire la sourate XXIII, verset 21, où le Prophète exige d’elles qu’elles se couvrent la poitrine avec leur voile, et qu’elles se vêtent décemment. Il ne leur demande pas de se couvrir les cheveux. Le port du voile pour les femmes est une antique coutume tribale bien antérieure à l’islam. Il est vrai toutefois que l’obligation faite aux femmes de porter le voile apparaît chez des commentateurs du Coran, et que cette coutume a prévalu, jusqu’à notre époque, dans plusieurs pays de tradition musulmane, mais pas dans tous. En Turquie, sous Ataturk, il a même été interdit pour bien marquer le passage à une société laïque.

Le port du voile apparaît à bien des Québécoises comme le signe d’une quête identitaire, ayant en certains cas assez peu rapport avec la piété religieuse. Elles en veulent pour preuve le fait qu’un bon nombre de musulmanes reconnaissent qu’elles ne le portaient pas dans leur pays d’origine, alors que l’islam y est la religion majoritaire. Noué parfois très sobrement, mais souvent avec une coquetterie certaine, le voile attire l’attention plus qu’il ne la détourne. Pour respecter leur pudeur, pour préserver leur vertu, ne suffirait-il pas que les musulmanes se vêtent décemment, comme le veut le Coran ? La décence, c’est un sens de la convenance que j’apprécie hautement, mais c’est une notion qui semble devenue étrangère, c’est le temps de le souligner, à bien des jeunes filles et des femmes d’ici. Si je le dis, c’est en passant…

Les musulmanes qui portent le voile affirment le faire librement. Certaines admettent cependant que si elles l’enlevaient, leur mari serait contrarié. Je vous invite à lire entre les lignes. Ce voile, nous le savons, s’est décliné sous plusieurs formes selon les pays et les interprétations des exégètes. Parfois, il ne couvre que la tête. Parfois il habille tout le corps. Parfois il masque même le visage. Dans certains pays, toute femme, toute jeune fille pubère doit se plier à cette coutume dès qu’elle sort de sa maison. On peut même voir des fillettes couvertes de la tête aux pieds. L’exigence que posait la Charte était très limitée, et le tollé qu’elle a suscité en a étonné plusieurs. J’en parle au passé, puisqu’elle est morte au feuilleton. Mais le malaise est encore bien présent.

Rappelons-nous que le mot « islam » veut dire « soumission ». Soumission à Allah, bien sûr, pour tous les fidèles. Mais seules les femmes portent le voile, et celui-ci, qu’on le veuille ou non, est aussi signe de soumission aux hommes. Faut-il vraiment le tolérer partout dans une société qui se veut laïque ? Le voile isole les femmes qui le portent. Si elles consentaient à se limiter aux exigences du Coran, plutôt qu’à celles qu’ont formulées des commentateurs par trop zélés, les choses seraient plus simples, du moins sur ce point précis, devenu si délicat. Le comportement des fanatiques qui sévissent actuellement, et qui sont prêts à tuer au nom d’Allah, devrait les convaincre qu’il existe, hélas, un islam dévoyé qui suscite la méfiance à juste titre. Les quelques concessions qu’on a voulu leur imposer ici paraissent bien raisonnables. Dois-je insister davantage pour vous en convaincre ?

En terminant ce plaidoyer, je vous invite à méditer sur la tristesse qu’une société peut éprouver à voir que certaines personnes, pourtant accueillies généreusement, choisissent de vivre en son sein dans une sorte de repli identitaire, qu’elle peut essayer de comprendre, mais qu’il lui est difficile d’accepter de cœur léger.

Pour le port du voile islamique

Dans mon premier plaidoyer, j’ai tenté d’exprimer ma façon de comprendre ce que représente la condition de l’émigré. Mais immigrer, qu’est-ce à dire ? C’est la deuxième étape d’un processus de « grand dérangement », pour reprendre l’expression dont se servent les Acadiens pour évoquer leur propre histoire ? Mais encore, plus concrètement, que peut-on en dire, que faut-il en dire pour rendre justice à celles et ceux qui poursuivent chez nous cette démarche ? Immigrer c’est s’inscrire dans une dynamique d’intégration à une société nouvelle, avec ses valeurs, ses lois, ses traditions familiales, sociales, culturelles, politiques et religieuses.

Sur papier, il y a au Québec séparation de l’Église et de l’État, c’est un acquis de la Révolution tranquille, un processus de sécularisation amorcé il y a un demi-siècle. Théoriquement toutes les religions y jouissent d’un statut égal. Mais notre vision du monde et notre civilisation portent la marque indélébile du christianisme. Le crucifix à l’Assemblée nationale nous rappelle que, même dans cette société laïque, nous tenons encore à nos symboles… Nous pratiquons une laïcité ouverte, entre autres, aux accommodements raisonnables, ou qui nous paraissent tels.

Les féministes que nous sommes revendiquent pour elles-mêmes, et idéalement pour toutes les femmes qui vivent chez nous, le droit à l’autodétermination, à l’autonomie, à la liberté de mener leur vie conformément à leurs aspirations et à leurs convictions profondes. Les musulmanes, comme toutes les autres immigrantes, doivent se sentir, que dis-je ? elles doivent être libres dans leur vie familiale, sociale, professionnelle et religieuse. C’est cette perspective, ne l’oublions pas, qui leur a fait voir le Québec comme une terre d’accueil idéale. Comment pourrions-nous les forcer à se fondre dans la société québécoise alors qu’un certain nombre d’entre elles tiennent à se singulariser, tandis que d’autres ont eu vite fait de s’intégrer ? Que dire, sinon : vive la liberté ! Comment pourrions-nous leur refuser un droit auquel elles semblent attacher tant de prix ? Comment pourrions-nous leur interdire le port du voile islamique, quelle que soit la façon dont il se présente ? Nous avons appris à en reconnaître les diverses variantes. Le hidjab ne couvre que la tête et la poitrine, et dépasse déjà les exigences du Coran qui ne parle pas de la tête. À la sourate XXIII, verset 21, il est écrit : « Dis aux croyantes : Baisser vos regards. Soyez chastes. Ne montrez que l’extérieur de vos atours. Rabattez votre voile sur votre poitrine ». Et pourquoi ces précautions ? La sourate LIII, verset 59 nous le dit  : « C’est la meilleure façon de ne pas être offensées  ». En d’autres mots : si vous vous découvrez, vous risquez d’être violées. Mais la même sourate mentionne un autre motif plus positif que redoutable : Il faut porter le voile « Pour se reconnaître ». Dans une société autre que la sienne quoi de plus naturel que de porter un signe qui marque fortement son identité.

Puis il y a le tchador qui couvre de la tête aux pieds. On croise aussi à l’occasion des femmes dans nos rues qui portent le niqab, masquant le visage à l’exception des yeux. Quant à la burqa, c’est le voile intégral qui cache même les yeux derrière une grille de tissu. Alors ce désir d’affirmation identitaire religieuse devient à nos yeux, si l’on peut dire, le refus de révéler son identité civile. Qui sommes-nous pour refuser cet étonnant privilège aux femmes qui le réclament ? Quand nous nous soumettons à la mode, cette tyrannie, elles se soumettent à la tradition… Où est la liberté ? Où est la tradition ?

Et si les musulmanes ne tenaient pas à s’intégrer, à « immigrer » pour mieux se « reconnaître ». Voilà le mot clé lâché ! Je reprends ici la formule de la sourate LIII, verset 59. Telle est en effet la première fonction du voile. Ce n’est pas tout, vous l’avez compris, d’éviter le risque du viol. Il y a, avant tout, le besoin d’être soi, de repérer rapidement ses semblables au milieu des « autres ».

La laïcité, la plupart de nos immigrantes musulmanes n’ont jamais connu cela chez elles, comment ne se sentiraient-elles pas déroutées ? Ne pas accepter d’emblée tout ce que la société d’accueil propose comme valeurs et comme comportements est la chose la plus naturelle qui soit. Ne le comprenons-nous pas ? Et à défaut de le comprendre, de quel droit pourrions-nous le juger comme déraisonnable ? J’en appelle à votre sens de la justice, de l’équité. S’apprivoiser mutuellement nécessite du bon vouloir et du temps, mais aussi une meilleure connaissance de l’autre et de son histoire. Or celle de l’islam a été, comme celle de l’Occident chrétien, traversée de périodes sombres et violentes. Mais elle a aussi connu des époques glorieuses. Ses mathématiciens ont adopté et nous ont transmis le zéro, dont nous ne saurions nous passer, ses artistes, ses poètes nous ont laissé d’impérissables chefs-d’œuvre, ses architectes d’éblouissantes merveilles, ses philosophes ont nourri la pensée des nôtres. Sous le voile, entraînons-nous à reconnaître les héritières d’une grande culture brillante au point, en son temps, d’éclairer l’Occident. La tentation est forte pour certaines personnes de croire qu’inciter les femmes à porter le voile, c’est une façon de les instrumentaliser, d’en faire des pions sur l’échiquier du monde avant la vaste offensive de la « guerre sainte » universelle dont nous menacent à grands cris des extrémistes délirants.

L’instrumentalisation des femmes est une tactique éprouvée, et éprouvante ! dont tous les systèmes patriarcaux ont usé et abusé. Nous, les chrétiennes, le savons par expérience, l’aurions-nous oublié ? Définir la femme à travers les archétypes de la vierge et de la mère, n’était-ce pas une façon de nous instrumentaliser ? Ce joug, plusieurs d’entre nous l’ont secoué. Il n’est pas une fatalité. Qu’on se le dise. Rappelons-nous que des féministes musulmanes s’activent au Québec à faire évoluer une tradition dont les femmes sont considérées les gardiennes, mais sur laquelle les hommes se sont réservé tout le contrôle.

Travaillons à nous convaincre, si ce n’est déjà fait, que ce que les musulmanes nous disent est vrai : c’est en toute liberté qu’elles portent le voile. Bannissons comme une mauvaise pensée le fait que les femmes voilées que nous croisons dans nos rues constituent des menaces à l’ordre social universel, et annoncent une prochaine apocalypse. Cela s’appelle de la paranoïa.

« Nous, civilisations, savons que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry, mais ce n’est pas parce que certaines femmes portent le voile sur notre territoire que l’islam deviendra le fossoyeur de la nôtre.

En guise de conclusion…

Il n’est pas aisé d’examiner sans a priori la face d’une médaille et son revers, ni de consentir à regarder de l’autre côté du miroir. Mais pour une « raisonneuse », quel beau défi ! Suis-je parvenue à le relever ? Vous en jugerez.

Je n’ai pas l’habitude de tenir secrètes mes opinions. Mais vous révéler ici lequel de mes deux plaidoyers emporte le plus naturellement mon adhésion personnelle risquerait de nuire à mon projet : chercher à vous convaincre deux fois plutôt qu’une.

Les personnes qui me connaissent bien le savent, je fuis la querelle, mais je ne recule que rarement devant la perspective d’un débat. Comme disait le caricaturiste français Sempé : « Rien n’est simple, et dès qu’on y réfléchit, tout se complique ! ». Mais au moins, tentons de « raisonner ».

En terminant, je vous dirai : « Que la paix soit avec vous, Salam aleikoum et, pour faire bonne mesure, Shalom ». Le monde en a tant besoin.