Christine Lemaire, groupe Bonne Nouv’ailes de L’autre Parole
Ma première rencontre avec les sorcières s’est déroulée au cours de ma première année en histoire à l’université. Une étudiante faisait sa thèse de doctorat sur le Malleus Maleficarum[1] (le Marteau des sorcières), ce texte rédigé au XVe siècle qui a envoyé tant de femmes au bûcher. Cet épisode sordide de l’histoire des femmes, qui s’est déroulé du XVe au XVIIe siècle[2], m’a frappée en plein visage : toutes ces femmes torturées parce qu’elles avaient le pouvoir de guérir et d’aider, le plus souvent, d’autres femmes ! Depuis, mon intérêt pour les sorcières n’a jamais cessé, nourri par de multiples essais, romans historiques, séries et films.
Tout cela serait bien intéressant, si ce n’est que les comportements violents ou simplement négatifs à l’égard des sorcières n’avaient pas perduré jusqu’à aujourd’hui. Si on prend l’appellation au premier degré, on relève encore, dans certains pays, des accusations de sorcellerie à l’endroit de femmes pauvres et vieillissantes[3]. On se félicitera du fait que de telles situations n’existent plus en Occident. Pourtant, Mona Chollet a fait de la sorcellerie la prémisse de son essai portant sur la « puissance invaincue des femmes[4] ». Dans le troisième chapitre de cet ouvrage, la journaliste explore les préjugés et les peurs concernant les femmes âgées, groupe de personnes qui ont le plus fait l’objet des chasses aux sorcières.
Toujours une question d’apparence
La peur de vieillir fait les choux gras de l’industrie de la beauté[5]. Certaines jeunes femmes commencent dès la vingtaine à guetter les traces de vieillissement sur leurs visages. Ainsi, l’industrie des cosmétiques ou de la plastie traque les rides en prétendant aider les femmes à bien se sentir dans leur peau. Dans un article de la Presse[6], l’autrice d’un ouvrage sur la question appelait dernièrement à la prudence, notamment en ce qui concerne les injonctions à la minceur que subissent les femmes après leur ménopause. L’article relève les prétendus compliments faits aux femmes, du « tu ne parais pas ton âge » au « tu es bien conservée ». Lors d’une conversation avec mon ostéopathe, celle-ci évoquait ses patientes venues la consulter pour atténuer les effets secondaires des chirurgies au visage : migraines, douleurs à la mâchoire, acouphène, etc.
Mona Chollet insiste quant à elle sur les cheveux gris, jugés malpropres et d’apparence négligée. Elle relate l’expérience de l’écrivaine Sophie Fontanel, qui a longtemps œuvré dans le domaine de la mode parisienne. Celle-ci a publié le récit de sa décision de ne plus teindre ses cheveux, récit qu’elle a titré : « Une apparition[7] ». Fontanel raconte :
Déroutés, les regards filaient vers mes racines. Puis, aussi soudainement, sautaient de mes cheveux à mes habits, comme si un indice se situait là, dans un « laisser-aller » global que j’aurais pu avoir. Et qui aurait pu expliquer. Mais si on observait ma mise, comme on dit, on tombait sur mes vêtements bien repassés, sur une coquetterie. Je n’avais renoncé à rien d’autre qu’aux teintures[8].
Les capacités intellectuelles
Mona Chollet affirme que les femmes plus âgées ont, comme les sorcières, davantage tendance à s’ouvrir à une vision du monde plus complète, où la rationalité se trouve équilibrée par l’empathie, l’énergie, etc. Tout se passe comme si les femmes, stigmatisées par leur soi-disant émotivité et leur conditionnement au care, étaient plus portées à considérer d’autres éléments des problématiques qu’elles abordent. Il ne lui paraît d’ailleurs pas étonnant qu’à partir du féminisme se soit développé le courant écoféministe. C’est d’ailleurs le parcours intellectuel qu’elle-même opère :
Ces auteurs nourrissent un sentiment de regret, non pas à l’égard de ce qui a été, mais à l’égard de ce qui aurait pu être [si les femmes avaient joué un rôle plus important dans l’évolution des sociétés]. Jusqu’ici, je n’avais jamais trouvé une manière satisfaisante d’articuler cette obsession avec mon féminisme, même s’il me semblait qu’il y avait un lien. Mais, avec l’histoire des chasses aux sorcières et l’interprétation qu’en ont donnée nombre d’autrices, tout s’éclaire. C’est comme si j’avais mis en place une pièce capitale de mon puzzle[9].
Néanmoins, mes propres recherches sur les femmes professionnelles ont révélé un autre constat, cette fois aux dépens des capacités intellectuelles des femmes ménopausées. Deux spécialistes en sciences de la gestion[10] ont étudié les parcours professionnels des cadres en entreprise. Elles ont comparé les carrières d’hommes et de femmes, en fonction des étapes de la vie. Elles en ont conclu que les femmes n’adhèrent pas, pour la plupart, à un modèle de carrière dont la dynamique fondamentale serait la croissance comme marque de réussite. En revanche, elles adoptent souvent des modèles de carrières en « patchwork », ou « effilochées », perçus comme déficitaires, voire déviants, dans leur environnement professionnel[11]. Qui plus est, les femmes de carrière sont, selon ces autrices, victimes d’une vision sexiste et âgiste. D’un côté, leur trentaine les présente comme des éléments qui ne sont pas entièrement dédiés à l’organisation, puisqu’elles doivent s’occuper de leurs enfants, alors qu’à l’inverse la famille contribue à la bonne opinion que l’on a d’un homme. D’un autre côté, l’arrivée de la cinquantaine, où les femmes se voient libérées des charges familiales, ne les sert pas davantage : les préjugés à leur égard les présentent comme des êtres en déclin et, donc, peu aptes à assumer de lourdes responsabilités, alors que les hommes à maturité sont perçus comme possédant de l’expérience. En d’autres mots, les femmes n’ont jamais le bon âge[12] !
Une simple question de pouvoir
Ce qui nous amène à la question du pouvoir. La méfiance à l’égard des femmes plus âgées qui ont atteint des niveaux hiérarchiques élevés ou qui démontrent une assurance tranquille est encore bien présente. Certaines seront portées à recourir à l’image de la mamie bienveillante pour rassurer tout le monde. Mais force est de constater que d’autres femmes de pouvoir sont difficilement assimilables à des grands-mamans débonnaires. Les femmes doivent donc encore se barricader devant la violence dont elles sont victimes, notamment sur les réseaux sociaux.
Les mêmes préjugés suivent les femmes dans leur vie privée. Le titre de « femme cougar », dont on les affuble lorsqu’elles décident de s’unir à des hommes plus jeunes qu’elles, en est un exemple patent. Évoquant les sorcières, Chollet écrit :
N’ayant plus de droits légitimes à une vie sexuelle, puisqu’elles ne pouvaient plus enfanter et qu’elles étaient parfois veuves mais expérimentées et toujours désirantes, elles apparaissaient comme des figures immorales et dangereuses pour l’ordre social[13].
On n’a qu’à penser aujourd’hui à la situation odieuse qu’endure Brigitte Macron, que l’on accuse d’être un homme déguisé ! Sans avoir à aller aussi loin dans l’absurdité, Mona Chollet se demande pourquoi les couples hétérosexuels où l’homme est beaucoup plus âgé fonctionnent si bien. Il s’agirait, selon elle, non pas seulement de jeunesse, mais aussi de l’arrogance que peut dégager une femme d’âge mûr, quant à ses opinions et à la profondeur de ses réflexions. « Un homme qui n’est pas intéressé par un échange d’égal à égale préférera alors se tourner vers une plus jeune[14] », conclut-elle.
Conclusion
Les sorcières se sont mesurées, en leur temps, à des sociétés patriarcales et ultrareligieuses. Après le Moyen Âge, où les femmes pouvaient encore participer à la sphère économique de la société, les siècles suivants ont représenté, en quelque sorte, un backlash, dont l’apothéose s’est réalisée avec le siècle des Lumières (XVIIIe)[15]. À cette époque, on a été particulièrement avide d’enlever aux femmes tout pouvoir, tant en termes d’influence, de connaissances ou de guérison, en mettant en valeur la rationalité mécanique de l’esprit scientifique. Au Québec, on pourrait faire un lien avec la période de la Révolution tranquille où, au nom de l’esprit scientifique, on a évincé plusieurs femmes de pouvoir (en l’occurrence des religieuses) des directions des établissements d’hôpitaux et d’écoles.
De nos jours, ce n’est pas tant la science qui s’allie au patriarcat pour mettre un haro sur les compétences des femmes vieillissantes. Le capitalisme est ce nouvel allié. Car le combat contre la ride, le bourrelet ou le cheveu gris rapporte énormément d’argent. Néanmoins, sans le patriarcat, on pourrait s’en prendre à tous les bourrelets, notamment ceux que portent ces messieurs qui arborent avec fierté leurs ventres protubérants. Le patriarcat protège encore les hommes vieillissants du regard méprisant auquel les femmes sont soumises.
[1] Le Malleus Maleficarum est attribué à Henri Kramer Institoris et Jacques Sprenger, à titre de traité théologique. Il est publié en 1486 en latin, puis traduit en français en 1520. Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Malleus_Maleficarum (05/11/2025)
[2] Voir, à ce propos, la page très complète de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chasse_aux_sorcières
[3] Voir, par exemple, cet article d’Amnesty International sur la situation des femmes au Ghana : https://www.amnesty.fr/actualites/ghana-femmes-accusees-sorcellerie-violations-droits-humains/ (05/11/2025)
[4] Mona CHOLLET, Sorcières : la puissance invaincue des femmes, 2021, Paris, Zones, 2018, 232 p.
[5] En 2024, le marché mondial de la cosmétique était évalué à 285 milliards de dollars américains. Ce chiffre est en constante augmentation et on estime qu’il devrait atteindre 446 milliards en 2032. Source : www.databridgemarketresearch.com/fr/reports/global-cosmetics-market (05/11/2025). Au niveau mondial, on observe une augmentation importante des interventions en chirurgie esthétique, dont le nombre a atteint un record de 38 millions d’interventions en 2024, ce qui représente une croissance de 42 % en quatre ans. Source : www.indexsante.ca/nouvelles/2124/les-procedures-esthetiques-atteignent-un-record-mondial-de-38-millions-en-2024.php (04-11-2025). Dans les deux cas, les femmes sont les plus grandes utilisatrices de ces produits et services, bien que les hommes y ont de plus en plus recours.
[6] Olivia LÉVY, « T’es belle… pour ton âge », La Presse, 25 mai 2025.
[7] Sophie FONTANEL, Une apparition, Paris, Robert Laffont, 2017.
[8] Ibidem, cité par Mona CHOLLET, op. cit., p. 164.
[9] Mona Chollet, op. cit., p. 188.
[10] Ida SABELIS et Elisabeth SCHILLING, « Frayed Careers: Exploring Rhythms of Working Lives », Gender, Work & Organization, vol. 20/2, 2013, p. 128.
[11] Ibid., p. 129.
[12] Ibid., p. 128‑129.
[13] Mona Chollet, op. cit., p. 166.
[14] Ibidem, p. 155.
[15] Voir, à ce sujet, l’excellent ouvrage de Titiou LECOQ, Les grandes oubliées : pourquoi l’histoire a effacé les femmes, Paris, L’Iconoclaste, 2021, 325 p.