Vieillir dans la dignité

Vieillir dans la dignité, mon beau souci ! C’est mon grand âge qui l’exige. Mais il est bien sûr que cette préoccupation ne peut logiquement s’inscrire que dans le cadre plus vaste et plus fondamental du « vivre dans la dignité », avant d’espérer y mourir, autrement que par l’euthanasie ou le suicide assisté.

« Vivre dans la dignité ». J’ai noirci des pages et des pages sur ce thème-là. Je choisis de vous en faire grâce. Je me contenterai donc de vous signaler toutefois le schéma que j’avais privilégié pour encadrer ma présentation. C’est à Sigmund Freud que je l’ai emprunté.

Nul besoin d’être psychanalyste, ni même anthropologue, pour savoir que d’un continent à l’autre, d’une civilisation à l’autre, voire d’un pays à l’autre, et bien évidemment d’une époque à l’autre, on a observé mille interprétations de ce qu’est une vie heureuse, que je ne peux personnellement concevoir que comme une existence vécue dans la dignité. Mais nonobstant toutes les variations et toutes les nuances qu’on peut apporter à ce concept, il me semble qu’une vie vécue dans la dignité en est une où les cinq besoins fondamentaux de l’être humain, tels que Freud a choisi de les identifier, sont les suivants : aimer et être aimé ou aimée, savoir et comprendre, travailler et créer, vivre en société et vivre toujours… pour qui croit, ou à tout le moins espère, qu’il y a un « ailleurs » et un « après ». Mais même pour qui n’y croit pas, le désir de laisser une descendance ou une œuvre de nature littéraire ou artistique représente, à n’en pas douter, l’espérance de « vivre toujours » dans l’histoire.

C’est une liste courte, évidemment, mais dont la formulation a le mérite d’être très englobante, puisque l’être humain est pris en considération depuis son premier jusqu’à son dernier jour.

Je cause, je cause, mais j’ai négligé quelque chose d’essentiel : consulter mon Petit Robert pour voir comment il définit le mot « dignité ». La première acception, où il est question de l’octroi d’un honneur, ne nous intéresse pas ici. Mais la seconde mérite qu’on la retienne. J’y apprends que « la dignité de la personne humaine repose sur un principe : tout être humain doit être traité comme une fin en soi ». C’est dire son ampleur et ses exigences.

Ce principe, on l’aura compris, est fondé sur un idéal qui est mis à mal aujourd’hui, et l’a toujours été à travers l’histoire. Mais le défaitisme n’a pas ici sa place. Il faut à tout prix mener le bon combat. Pourquoi ? Parce que, selon Albert Camus : « La seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition ». Quelqu’un m’avait suggéré de donner à mon texte un petit côté gauchiste et « révolutionnaire ». Cette personne, vous l’aurez compris, connaît bien l’intérêt que je porte depuis plus d’un demi-siècle aux laissés-pour-compte de ce monde. La rage que m’inspire le traitement qu’un capitalisme sauvage leur réserve sans pitié, et les conséquences désastreuses que l’analphabétisme, total ou pratique, peut causer sur plusieurs générations auraient eu de quoi m’inspirer un ton virulent. Et cela sans compter le chômage, les emplois mal rémunérés et les difficultés d’insertion sociale que tous ces handicaps entraînent, auraient pu tremper ma plume dans le vitriol. Le conseil qui m’a été fait, j’ai tenté de le suivre. Hélas ! J’ai vite constaté que je multipliais les poncifs, et que je devenais aussi ennuyeuse, et prévisible, qu’un discours électoral, ou pire encore, électoraliste. Alors, j’ai renoncé.

Si l’on garde en tête la liste des besoins fondamentaux de tout être humain, tels qu’énoncés par Freud, on aura vite fait de comprendre que le grand âge confère à l’idéal un côté que les plus pessimistes d’entre nous identifieraient à une utopie, une sorte de non-lieu. Je ne suis pas de ces gens-là. Pas encore assez vieille peut-être pour avoir déjà abandonné tout espoir.

Vieillir dans la dignité, c’est garder le respect de soi-même, et l’exiger des autres, si nécessaire. Ce qui rend l’entreprise plus difficile, c’est que vieillir implique une forme plus ou moins marquée de dépendance aux dépens de ses proches, de la société en général, du système de santé aussi, en attendant l’échéance redoutée entre toutes : l’hébergement en centre de soins prolongés, une perspective que certaines personnes redoutent plus que la mort…

Disons-le clairement, la dépendance n’est pas en soi une indignité, mais elle peut être perçue ainsi, à tort ou à raison. La formule à succès : « Mourir dans la dignité » n’est peut-être pas étrangère à ce point de vue. L’agonie n’est-elle pas la forme ultime et radicale de la dépendance ? J’ai beaucoup vu mourir, dans une maison offrant des soins palliatifs ; la dignité de ce dernier acte ne dépend que d’une chose : l’attitude respectueuse du personnel soignant et des familles. Quant à l’indignité, je vous laisse imaginer ses manifestations les plus honteuses et les plus désolantes. Fermons ici la parenthèse, et continuons à nous préoccuper des vivants.

Le possible déclin des facultés mentales, des forces physiques, la difficulté à se mouvoir ou à se déplacer sans aide, nécessiter l’assistance de quelqu’un pour assurer les soins du corps, même les plus intimes, tout cela constitue un défi, non seulement pour soi-même, pour la famille, ou pour ces aidants qu’on dit « naturels », mais dont on exige des vertus « surnaturelles ».

J’avance ici des évidences, et j’en suis consciente. Mais ce qu’on oublie peut-être trop aisément c’est que pour que nos personnes aînées puissent jouir d’une vie digne, il faut non seulement qu’elles l’aient déjà connue, et qu’elles vivent en quelque sorte sur leur élan, mais de plus il faut qu’elles rencontrent à ce stade de leur existence des personnes qui sachent ce qu’est la dignité, les conditions de son existence, et les moyens de l’incarner avec conviction et aisance.

Or ce que j’observe, hélas trop souvent, c’est soit une ignorance apparemment totale de ce que je persiste à appeler « les bonnes manières », c’est-à-dire une politesse, une courtoisie, un sens de l’entraide qui sont, pour les personnes aînées, une forme de sollicitude qui n’infantilise pas, et qui va pourtant, dans certains cas, jusqu’à une manifestation généreuse et discrète de la compassion.

Je m’empresse d’ajouter, pour contrebalancer le triste constat que je viens d’évoquer, que mon mari et moi avons vu, à plusieurs reprises, dans le métro de Montréal, des jeunes, femmes et hommes, nous offrir leurs sièges, sans que nous ayons fait un geste pour réclamer quoi que ce soit. Est-ce un hasard ou le fruit d’une éducation qui inculque, dès l’enfance, le respect des aînés et le souci de leur bien-être, si ces personnes courtoises venaient presque toujours d’ailleurs, de très loin. Elles ont été remerciées, et ont eu droit à nos plus beaux sourires, vous pensez bien. « Vivre en société » n’est-ce pas cela aussi ?

Des « mal-appris » et des « bien-élevés », on en rencontre partout, bien sûr. Je n’ai pas employé ces deux dernières expressions à la légère, puisqu’à mes yeux tout est question d’éducation. Le respect de soi-même et des autres, cela s’apprend très tôt.

Concluons par un souhait. De toutes mes forces, je désire et j’espère conserver jusqu’à mon dernier jour la conscience de ma dignité personnelle, et inspirer aux personnes qui m’accompagneront jusqu’au bout de mon âge une « sollicitude intelligente », pour reprendre la si belle définition que Paul Valéry donne au mot « soigner », dans son ouvrage intitulé Mélange.

Cette sollicitude intelligente que nous nous devons les uns et les unes aux autres, je l’estime la plus sûre garante d’un vivre, vieillir et mourir dans la dignité.