Interventions fécondes de femmes âgées dans la bible

Pierrette Daviau, groupe Bonne Deborah de L’autre Parole

« Plantées dans la maison de l’Éternel,
elles [les justes] prospèrent dans les parvis de notre Dieu ;
elles portent encore des fruits dans la vieillesse,
Elles sont pleines de sève et verdoyantes,
pour faire connaître que l’Éternel est juste.
Elle est mon rocher, et il n’y a point en elle d’iniquité. »

(Ps 92,14-16)

Plusieurs expressions bibliques mentionnent que certains personnages « font partie du grand âge » ; qu’ils ont « un âge avancé » ; on parle de gens « avancés en leurs jours », comme Abraham et Sara au commencement de l’histoire d’Israël (Gn 18,11). Plusieurs femmes âgées font partie de couples ou s’illustrent en solitaires, désignées pour manifester Dieue agissant à tous les âges de la vie. Elles sont des indicatrices que, même si leurs forces diminuent, elles poursuivent leur mission d’annonciatrices de YHWH. Malgré la fragilité de leurs corps, la Bible ne les enferme pas dans un « état » de vieillesse, mais souligne l’importance de leur mission.

Nous aimerions ici présenter quelques femmes bibliques âgées convoquées à témoigner de leur foi, à contribuer au salut de leur peuple, à prophétiser ou à accepter d’être l’hôte de leur Dieue.

Sara, la « Princesse » devenue « mère des peuples »

Sara est l’épouse d’Abraham, de dix ans son aîné (Gn 17,17). Tous deux ont bâti une solide union basée sur le respect, sur une bonne communication et sur le désir de surmonter les problèmes ensemble. Sara est « une femme avancée en âge, stérile, qui n’avait pas d’enfants (situation éprouvante à son époque) » (Gn 11,30). Or, Dieue dit à Abraham : « Sors de ton pays et de ta parenté, et viens au pays que je te montrerai » (Gn 12,1). Comment Sara réagit-elle ? Une fois l’excitation première passée, le couple réfléchit à la mission confiée et l’accepte.

En quittant Harân, Abraham a 75 ans et Sara, 65 ; ils n’ont pas d’enfant. Comment une nation pourra-t-elle sortir d’Abraham ? Prendra-t-il une autre femme ? Sara s’interroge certainement à ce sujet. Au lieu de regarder derrière, elle regarde droit devant. Elle est prête à quitter tout ce qui lui est familier, à vivre en nomade, pour rester fidèle à son Dieu et soutenir son mari dans cette aventure. Elle part donc vers des contrées inconnues, vers une vie pleine de dangers et de difficultés, sans perspective de retour. Elle fait preuve d’un désintéressement admirable, apportant son aide pour plier les tentes, déplacer les troupeaux et réinstaller le camp. Jéhovah montre quel est son rôle en changeant son nom, Saraï, qui veut dire « Querelleuse », en celui de Sara, « Princesse » ! Le Seigneur explique à Abraham pourquoi il donne ce nom à sa bien-aimée : « Je la bénirai et même je te donnerai d’elle un fils ; oui, je la bénirai et elle deviendra mère des nations ; des rois de peuples viendront d’elle » (Gn 17,5 ; 15,16). Cette victoire contre la stérilité est la première action de Dieue qui ouvre les portes de l’histoire d’Israël. À cette annonce, Sara éclate de rire (Gn 18,9-12) ! Maintenant que je suis usée, aurai-je vraiment du plaisir, peut-elle bien se demander ? Souvenez-vous qu’Abraham lui avait dit avec tendresse : « Je sais bien que tu es une femme de belle apparence. » C’est sans doute une autre forme de beauté que la beauté physique qu’il apprécie, une beauté intérieure authentique, précieuse pour Jéhovah (1 P 3,6).

Abraham et Sara ont poursuivi leur chemin et accueilli Dieu dans leur vie. Ce récit manifeste la présence divine à tous les âges de la vie et dans des situations difficiles.

Sara sera l’une des rares femmes (avec Rahab) à figurer dans l’éloge des croyant·es de la lettre aux Hébreux – mère des enfants de la promesse, femme libre opposée à Agar, l’esclave (He 11,11-12), fidèle à son Dieu.

Rahab

Rahab (en hébreu : Râhâb, « large »). Au livre de Josué (2,1-24), nous rencontrons Rahab, une Cananéenne, donc une étrangère ; cette prostituée est une femme rusée. Avant d’attaquer Jéricho, les Israélites envoient des espions dans la ville. La fragilité de Rahab est évidente, femme seule contre tous, elle se distingue. Elle est proactive, habile, accueillante, rusée, audacieuse.

Refusant le chaos et la fourberie, elle saura tisser des liens avec les espions envoyés par Josué pour la surveiller : du haut des remparts de Jéricho, elle les accueille, sans qu’ils demandent ses services. Le roi de Jéricho, mis au courant de leur présence, envoie ses soldats chez Rahab pour les capturer. Habilement, elle cache ses invités. Une fois les soldats partis, elle propose une négociation avec les espions israélites. Elle sait que l’invasion arrive. En fine stratège ayant sauvé la vie des espions, elle demande que sa famille soit sauvée de l’attaque des israélites. Elle leur explique combien elle croit au Seigneur, Sauveur d’Israël, et fait un pacte avec eux à l’aide d’un fil écarlate pour identifier sa maison. Elle ne propose pas seulement un pacte, mais bien une alliance avec des liens religieux basés sur la foi juive : « Je sais que le Seigneur (YHWH) vous a donné le pays… » (Jo 2,9). Rahab et sa famille épargnée réintégreront la communauté, non comme des rescapés, mais comme des membres à part entière du peuple. Son nom indique qu’elle a ouvert un espace vers l’avenir ! C’est parmi les descendants de sa famille qu’on retrouvera David et, plusieurs générations plus tard, Jésus, dont elle est l’arrière-arrière-grand-mère.

À travers son serment, sa confiance et sa loyauté, Rahab affirme son espérance en YHWH. Elle signe son accord pour « qu’il advienne selon vos paroles », que reprendra Marie à l’heure de l’Annonciation. Au sein d’un monde prêt à s’écrouler, elle jouera un rôle charnière combinant accueil, ruse, bienveillance et audace.

Dans la généalogie de Jésus (1,1-16), Rahab fait partie des cinq femmes dont le nom apparaît au début de l’évangile de Mathieu, avec Tamar, Ruth, Bethsabée et Marie qui, en réalité, est un nouveau commencement et relativise l’origine de Jésus (1,1-16). La Lettre aux Hébreux (11,24-31) en fait une témoin de la foi au même titre qu’Abraham et Sara, Isaac, Jacob et Moïse. D’ailleurs, l’apôtre Jacques, en prêchant la foi et les œuvres, fera référence à Rahab comme modèle de foi justifiée par ses actions (Lettre de Jacques 2,24-25).

Dans l’Ancien Testament, on peut également parler d’autres femmes d’âge mûr ayant des actions salvatrices pour leur peuple. Pensons à Judith et à Déborah, à Noémie, entre autres.

Dans le Nouveau Testament, deux autres femmes âgées retiennent notre attention au début de l’évangile de Luc : Élisabeth, cousine de Marie et mère de Jean le Baptiste, ainsi qu’Anne, la prophétesse.

Élisabeth

Au premier chapitre de l’évangile de Luc, on rencontre Élisabeth, épouse du prêtre Zacharie. Avancé en âge, irréprochable devant Dieu et juste, le couple n’a pas d’enfants et Élisabeth est stérile. En exerçant ses fonctions au Temple, le prêtre Zacharie reçoit la visite d’un ange lui annonçant que sa femme enfantera un fils, qu’il appellera Jean (Lc 1,11-13). À ce discours de l’ange Gabriel, il doute et perd la parole.

Marie, elle-même enceinte de Jésus, apprend que sa cousine attend un enfant et lui rend visite durant trois mois. Dès qu’Élisabeth entend la salutation de Marie, « l’enfant tressaillit dans son sein et elle fut remplie de l’Esprit. Elle s’écria : “Tu es bénie plus que toutes les femmes, béni aussi le fruit de ton sein. Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Sauveur ?” » (Lc 1,42-43). Quand Élisabeth donne naissance à Jean-Baptiste, tout le voisinage s’en réjouit (Lc 1,57-58). Son époux, devenu muet depuis l’annonce de cette naissance, retrouve la parole en donnant le nom de Jean à son fils.

Luc, en dévoilant la rencontre entre ces deux femmes, publie un chant proclamé par Marie : le Magnificat. Cet hymne de louange et d’action de grâce célèbre la gloire et la justice de YHWH, ainsi que l’opposition entre l’élévation et l’abaissement valorisé des humbles et des pauvres.

Désormais, Élisabeth fait partie de cette cohorte de « femmes stériles » qui enfantent, comme Sara et Rébecca, la femme d’Isaac (Gn 24,67), et Rachel, seconde épouse de Jacob (Gn 30,22-24).

Anne, la prophétesse

C’est à nouveau dans l’évangile de Luc, au chapitre 2, que l’on fait la connaissance d’Anne, la vieille prophétesse. Après que Syméon eut chanté son Benedictus, Anne, cette veuve retirée au Temple, ne représente-t-elle pas tous ces gens du peuple d’Israël qui « attendaient le rachat de Jérusalem » (Lc 2,38) ? Après avoir atteint l’âge vénérable de 84 ans, elle servait Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière (voir Lc 2,37). Sa longue vie de contemplative lui a certes appris le discernement et, en voyant Jésus, cet anonyme, elle reconnaît et annonce « Celui qui vient au nom de l’éternel » (Ps 118,26). Cette aïeule de la Tribu d’Asher anticipe qui Jésus deviendra !

Ne pourrait-on dire qu’elle est considérée comme apôtre ? Première prophétesse du Nouveau Testament, elle accomplit ce ministère, tout comme Myriam, la sœur de Moïse, qui avait chanté avec toutes les femmes la libération de son Peuple à la sortie d’Égypte (Ex 15,20-21). Cette vieille Anne (nom qui veut dire grâce) témoigne donc qu’elle est sur le même plan que Marie, mère de Jésus, « pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes » (Lc 1,28). Anne illustre bien ce que peut être une veuve âgée, inconnue, mais présente dans la lumière de Dieu. Sa longue expérience et sa perspicacité ne nous apprennent-elles pas ce qu’est une amie de Dieu ?

Conclusion

Ces femmes d’un grand âge apparaissent comme des figures essentielles d’une vieillesse féconde, agissante, et témoins par leur constance et leur attachement à Dieue. Leurs parcours illustrent combien la conversion et la fidélité sont souvent plus importantes que l’adhésion stricte aux principes de la Loi pour faire partie du peuple de Dieue.

Ces personnages féminins, malgré leur grand âge, témoignent non seulement de la puissance divine, mais en messagères de joie, elles annoncent l’espérance messianique. Elles ont accompli leur mission unique à travers l’histoire.

Chacun·e de nous a la sienne, quel que soit son âge ! Malgré la fragilité de la vieillesse, la vie fait son chemin et confirme que « tout est possible à qui croit » (Mc 9,23). Les actions et interventions de ces femmes âgées dans la Bible invitent les aînées d’aujourd’hui à déployer leurs propres interventions spirituelles pour contribuer à féconder notre monde.