Christine Lemaire, groupe Bonne Nouv’ailes de L’autre Parole
Les femmes guérisseuses, en lien avec la nature et la spiritualité, m’ont toujours fascinée. De Ayla, la femme préhistorique[1], à Claire Beauchamp, la voyageuse dans le temps[2] ; de Clémence, ma grand-mère sage-femme, à ma tante Jeannine, artiste et « écouteuse » aguerrie, je cherche inlassablement des modèles, féminins et féministes de préférence. Je présente ici trois essais qui portent ces valeurs d’une quête bienveillante d’affects, de corporéité et de spiritualité, néanmoins capable d’intégrer intellectualité, regard critique et rationalité. Car, pour moi, une rationalité sans émotion est sèche et souvent stérile, alors qu’une émotion sans esprit critique est sujette aux pires dérives. Voici trois « paroles sorcières », pour reprendre les mots de l’un×e des autrices, susceptibles d’inspirer nos propres quêtes, trois recherches de sens et de moyens d’insuffler de l’énergie guérisseuse à nos actions.
Manifeste céleste[3], en bottes à cap
La Montréalaise Pattie O’Green a un parcours que l’on pourrait qualifier d’« atypique » : historienne de l’art, elle décide de quitter le monde universitaire pour devenir horticultrice-arboricultrice et yogini. Cet amalgame lui permet de faire un pas de recul, afin d’analyser, avec un sens critique indéniable, ses propres expériences spirituelles. Car, il y en a plusieurs : elles vont de l’astrologie au yoga, en passant par le chamanisme et le tantra. C’est toutefois en parlant de la nature et de nos rapports si abimés avec elle, que le texte montre le mieux sa profondeur.
Elle écrit :
Je suis la fille d’une étoile ancienne, l’enfant des vents stellaires et des tempêtes solaires, arrivée sur Terre pour oublier momentanément que le temps est circulaire. Comme tout le monde, je suis unique : les astres étaient alignés d’une manière singulière quand j’ai respiré pour la première fois.
Je suis Gémeau ascendant Sagittaire[4].
Analysant sa quête, elle affirme : « Parce qu’il me faut plus de ciel dans ma pesanteur et plus de Terre dans ma spiritualité. J’ai bien du mal à les réconcilier[5]. »
L’autrice ne se défile pas devant ses propres contradictions ni celles des personnes « enseignantes » qu’elle croise au fil de ses expériences. Sarcastique, elle confronte notamment la dimension mercantile de ces pratiques qui s’inscrivent trop souvent dans un système de valeurs bien capitaliste, voire néolibéral :
À la longue, on deviendra, à notre tour, des agentes spirituelles en libre compétition, on incarnera la suprématie de l’individualisme. On croira fermement que le développement personnel d’un individu engendre le bien général, parce que l’union des égoïsmes crée le bien commun. On sera toutes des déesses néolibérées et, pendant qu’on refera la moitié du ciel depuis l’intérieur de nous-mêmes, les autres continueront de scrapper la nature en refaisant encore et encore le monde entier. Tel qu’il est[6].
En plantant des arbres dans la ville, l’autrice a l’impression d’être en lien avec la sacralité de la vie. Elle raconte comment les gens d’un quartier réagissent à l’arrivée d’un arbre sur leur trottoir. Elle décrit ses ateliers d’horticulture auprès d’habitant×es d’un CHSLD. De ces expériences parfois cocasses, elle conclut :
On met les mains dans la terre avec ceuzes [sic] qui ont déjà un pied dans le ciel. C’est comme ça que j’ai appris à ne pas seulement jardiner l’atmosphère, mais à créer des espaces mentaux avec les autres pour le faire. J’ai appris à jardiner l’espace entre nous, à faire en sorte que chacun de mes gestes, chacun de mes mots, de mes regards, de mes sourires veuille dire « nous sommes un·e », et à utiliser mon corps pour ce qu’il fait de mieux : aimer. Tout est un prétexte pour aimer, même jardiner[7].
Enfin, l’autrice raconte sa réconciliation avec son animal totem, l’écureuil, un rongeur qu’elle avait appris, comme bien des Montréalais×es, à mépriser. Elle conclut : « Les écureuils sont des créateurs de forêts, eux aussi, ils jardinent l’atmosphère[8] ».
Une littérature « sorcière[9] » qui guérit
On oublie souvent les effets guérisseurs de la littérature. Pour qui s’adonne à la lecture, il s’agit pourtant de cadeaux précieux autant qu’inattendus. Eve Martin Jalbert[10] s’intéresse aux affects que les mots suscitent chez la personne qui les reçoit[11]. En guise d’exemple, iel cite Erri de Luca :
[…] se mettre debout et lâcher le livre en cours parce que le sang est monté à la tête, que les yeux piquent et qu’il est impossible de continuer à lire. Aller à la fenêtre, l’ouvrir, regarder dehors et ne rien voir, parce que tout se passe à l’intérieur[12].
L’auteurice s’est donc posé cette question : « Que contiennent donc […] tous ces livres que j’ai lâchés parce que montaient en moi -comme un courant de vie, un ravissement – oxygène et volonté nouvelle ou renouvelée[13] ? »
L’emploi du vocable « sorcière » évoque ce qui, dans le comportement de ces femmes, dérangeait le pouvoir établi : leur liberté, leur autonomie, leur autodétermination et, surtout, leur amour de la vie sous toutes ses formes. Dans cet essai, les sorcières d’antan rencontrent les activistes d’aujourd’hui par leur désir de vivre sans craindre un système dans lequel on chercherait à les enfermer. Dès son avant-propos, Eve Martin Jalbert oppose une sorcellerie de l’émancipation à celle des dominations, qu’elle associe d’emblée au capitalisme[14]. Les œuvres littéraires mentionnées ou analysées ont donc ceci en commun qu’elles mettent en œuvre des paroles qui :
[…] produisent, activent, mettent en circulation des agencements qui donnent la vie ou la libèrent, là où elle est séquestrée, comprimée, oblitérée ; qu’elles créent des fissures sur les cloisons de la domination et de ses affects et enfin, qu’elles créent de l’épanouissement, de la multiplicité, de la diversité[15].
Dans sa démarche, Eve Martin Jalbert, n’oppose pas la rationalité à l’émotion. Elle présente plutôt une littérature qui ne compte pas juste sur la rationalité pour élaborer une idée, mais aussi sur le corps, son énergie et ses affects. Elle explique :
[O]n peut penser que, même là où l’on présume qu’il n’y a que de la rationalité, dans une certaine philosophie, par exemple, il existe quelque chose d’autre, un mode d’être ou une posture devant les réalités, et que cette autre chose est possiblement enracinée dans ce que la science des sorcières invite à considérer comme des processus, des courants d’énergies qu’on gagnerait, je pense, à mieux comprendre[16].
Ainsi, la littérature qu’elle présente a un effet de « désenvoutement » de la « sorcellerie des dominations », celle qui cherche à enfermer.
Les écrivain×es mis×es à contribution sont nombreux×ses : de Georges Orwell à Gérald Godin chez les hommes, de Toni Morrison à Anne Sylvestre chez les femmes, en passant par Edouard Louis, Denise Boucher et Joséphine Bacon. Cet essai, bien qu’offrant des passages quelque peu hermétiques s’adressant à des littéraires patenté×es, nous plonge dans une littérature qui guérit et ouvre les horizons.
Du potentiel révolutionnaire de la spiritualité[17]
Dans ce livre de la collection « Documents » d’Atelier 10, Véronique Chagnon raconte d’emblée son expérience récurrente de la dépression. Elle énonce les tiraillements entre sa vie au sein d’une société de performance et son besoin, toujours voué au silence, de spiritualité. Elle dit que c’est lorsqu’elle a reconnu cette exigence intime et décidé de chercher à la combler, qu’elle s’est sortie de sa spirale dépressive. Elle affirme :
Nous vivons à une époque traversée par une double crise existentielle et climatique – nous constatons les effets dévastateurs du système capitaliste, patriarcal et colonialiste à la fois sur notre santé mentale, sur nos liens sociaux et sur la planète que nous habitons. Or, nous sommes nous-mêmes les produits de ce système et de son imaginaire insuffisant : pour trouver une autre voie, nous avons besoin d’explorer les zones liminales, le territoire du flou. C’est à ça que sert la spiritualité[18].
Pour l’autrice, il ne sert à rien de vouloir transformer le monde, si l’on ne peut se transformer soi-même. On ne peut, non plus, rester dans le système capitaliste néolibéral, si on veut le combattre. C’est là, le pouvoir révolutionnaire de la spiritualité qui nous tire en dehors de ce système.
Toutefois, comme c’est le cas pour Pattie O’Green, Véronique Chagnon ne ferme pas les yeux sur les dérives de cette nouvelle industrie du bien-être ni sur certains aspects colonialistes de ses expériences, par exemple, lorsqu’il s’agit de partir dans un pays émergeant pour vivre une expérience spirituelle avec un gourou caucasien et ses domestiques autochtones.
Il s’agit là d’une quête hasardeuse – on peut se perdre en chemin, et les pièges du narcissisme, de la vacuité et de la cupidité sont partout -, mais nous n’avons d’autres choix que de l’entreprendre si nous voulons nous transformer suffisamment pour transformer ce qui a besoin de l’être sur cette planète qui n’en peut plus d’attendre que nous redéfinissions nos existences[19].
Ainsi, sans jamais se départir de son esprit critique, cette éditrice de profession nous raconte ses propres expérimentations.
Véronique Chagnon explique que, depuis la nuit des temps, la spiritualité raconte des histoires afin d’aider les êtres humains à mieux vivre. Pourtant, ce qu’elle raconte n’est ni irréel ni placebo. La spiritualité permet aux personnes de changer. Devant la perspective des dérèglements climatiques et du réchauffement de la planète, il faudra, au cours des prochaines années, « apprendre à perdre[20] ». Par sa nature intangible, insaisissable, universelle, la spiritualité est le lieu privilégié de nouvelles histoires.
Conclusion
Ce n’est pas parce que nous avons quitté l’Église catholique en masse que les besoins spirituels des Québécoises se sont éteints. Alors que des femmes de ma génération tentent de s’affranchir de toute spiritualité, d’autres de la génération suivante ont entrepris une longue quête, sans carcan ni balise ; une quête qui se veut lucide quant aux écueils de la route. Nous pourrions les en plaindre, mais leur démarche ne fait-elle pas écho à notre propre histoire, nous qui avions pourtant suivi un chemin bien tracé et à l’allure réconfortante, où on nous avait intimé l’ordre de marcher ? Il s’agit de considérer tous les scandales qui nous sont révélés au sujet de l’Église catholique – et dont nous avons discuté, par exemple, le vendredi soir de notre colloque avec le cas Joveneau – pour réaliser que, pour les unes, comme pour les autres, le plus grand piège est notre naïveté.
Je porte, moi aussi, cette conviction que l’ampleur du défi qui nous attend ne pourra pas s’entreprendre avec notre tête coupée de notre cœur et de notre corps. Les trois essais présentés ici montrent qu’il faudra se méfier de la rationalité détachée de l’émotion, pour enfin parler au cœur. Il faudra une transformation, si ce n’est une conversion. Que celle-ci se manifeste dans une tente de sudation autochtone ou par des cartes de tarot ou du ciel, qu’elle nous atteigne au pied d’un arbre ou d’une croix, par les pages d’un roman ou les strophes d’un poème, il s’agit de voir autrement pour réveiller notre puissance et notre volonté de prendre une autre route. Une chose me semble certaine, cependant : pour ce voyage au pays de la spiritualité, nous devrons mettre le ressenti – émotionnel, corporel – dans nos bagages.
[1] Héroïne de la saga de Jean M. AUEL, Les enfants de la terre, 1980.
[2] Héroïne de la saga de Diana GABALDON, Le chardon et le tartan, 1991.
[3] Pattie O’GREEN, Manifeste céleste : aventures spirituelles en bottes à cap, traduit par Delphine Delas, Montréal, Remue-ménage, 2022, 162 p.
[4] Ibid., p. 11.
[5] Ibid., p. 13.
[6] Ibid., p. 72-73.
[7] Ibid., p. 94.
[8] Ibid., p. 154-155.
[9] Eve Martin JALBERT, La parole sorcière : littérature, magie, émancipation, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022, 249 p.
[10] L’auteurice est professeur×e de littérature. Elle se définit comme Queer. Le pronom iel et le nom auteurice seront donc employés pour la désigner.
[11] Ibid., p. 16.
[12] Ibid.
[13] Ibid., p. 17.
[14] Ibid., p. 13.
[15] Ibid., p. 14-15.
[16] Ibid., p. 17-18.
[17] Véronique CHAGNON, Au revers du monde : à propos du potentiel révolutionnaire de la spiritualité, Montréal, coll. Documents, no 27, 2024, 119 p.
[18] Ibid., p. 10-11.
[19] Ibid., p. 11-12.
[20] Ibid., p. 115.