Femmes agissantes dans la Bible et dans l’Église

Pierrette Daviau, Groupe Déborah

 

Sylvaine Landrivon, La part des femmes. Relire la Bible pour repenser l’Église, Paris, Les Éditions de L’Atelier/Les Éditions Ouvrières, 2024, 216 pages.

Dès le premier chapitre, « Repartir de l’anthropologie biblique pour revaloriser la place des femmes », l’autrice accorde plus de 55 pages (26 %) pour présenter un panorama convaincant des rôles positifs et efficaces des femmes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Commençant par la Genèse, elle fait valoir comment Dieue considère Ève comme véritable interlocutrice, personne adulte, responsable et assumée. Tout comme Adam, la « Mère des vivants », est un vis-à-vis à l’image de Dieue. Sa maternité, présentée comme punition à travers les âges, devient ici une bénédiction, un « pouvoir impressionnant accordé aux femmes », qui donnent la vie (cf. p. 25).

En Genèse 12, l’amour du couple Sarah-Abraham est mis à l’épreuve. Sarah apprendra que, même âgée et stérile, elle enfantera un fils et permettra à Abraham de devenir « père d’une multitude de nations ». Dans cette histoire, Sarah « offre le modèle de la solidité, de la constance et de la fidélité absolue » (p. 31).

Landrivon considère la part unique des femmes entourant le destin de Moïse. Sa sœur Myriam le recueille et le confie à la fille du Pharaon qui prend comme nourrice, la mère de Moïse, Yokébed. Plus tard, Moïse épouse Tsippora, une Madianite, qui le sauve de ses démons. Après la libération des Hébreux, la prophétesse Myriam prend l’initiative d’entraîner les femmes pour chanter la victoire. Ces trois femmes autour de Moïse manifestent solidarité, relations salvatrices et persévérance pour favoriser l’avènement du Peuple juif.

D’autres femmes participent au salut et à la libération d’Israël sans l’apanage des fonctions reproductrices ou matrimoniales. Si l’autrice s’attarde surtout à Judith, elle signale, entre autres, Déborah, Yaël, Ruth, Abigaïl, Esther, etc. (cf. p. 34). L’aventure subversive et surprenante de Judith met en scène, outre sa beauté « instrumentalisée », son autorité, sa capacité d’organisation, son autonomie, son courage et sa grande foi. Choisissant sa sensualité, elle réussit à combattre l’ennemi et à sauver son peuple (cf. p. 37-38).

De ces vaillantes femmes du Premier Testament, on passe à l’Évangile avec la Magdaléenne à qui on reconnaît le statut « d’apôtre et de missionnaire », ce qu’ont refusé de mentionner de nombreux théologiens au cours des siècles. Principale témoin de la résurrection, elle « devient le premier maillon qui formera l’Église et représente les trois charges du sacerdoce : la sanctification, le gouvernement et l’enseignement » (cf. p. 42-43). « Marie-Madeleine offre une voie de disciple, d’envoyée, de témoin davantage à notre portée que la mère du Christ et pourrait inviter à un nouveau regard sur le rôle des femmes en Église » (p. 48). De Marie-Madeleine, on peut faire le lien avec les deux sœurs, Marie et Marthe de Béthanie. Si la tradition s’est servie des paroles de Jésus au sujet de Marie pour privilégier sa soumission, on retiendra, avec Maître Eckhart et Schüssler Fiorenza, la foi de Marthe comme « un service au sens plein du terme diakonei, dimension de la proclamation chrétienne d’un ministère » (p. 58).

Et que dire de l’entourage féminin de Paul ? On pense à Lydie et à Prisca qui reçoivent la communauté dans leur maison et contribuent à la vie des premiers rassemblements chrétiens. N’oublions pas Phoebe, qualifiée de diakonos, fonction assimilée à la transmission de la Parole. Et cet autre couple, Junia et Andronikos, possiblement fondateurs d’une communauté chrétienne.

Ces nombreux épisodes du rôle exceptionnel et concret des femmes dans la Bible appellent à une reconnaissance de leurs pouvoirs pour l’établissement d’une Église où elles méritent une place égale aux hommes. Au chapitre II, l’autrice montre les « infantilisations, marginalisation et diabolisations » retenues par l’Église à travers les âges. Ces situations découlant des lectures où l’on favorise les caractéristiques d’une « femme éternelle », mettent en valeur la maternité, le rejet du corps féminin, une lecture éthérée des femmes qui n’a fait qu’encourager le pouvoir patriarcal à se proclamer seul transmetteur de la Bonne Nouvelle.

Au chapitre III, invitation est faite de « redécouvrir l’égalité baptismale » en constatant l’invisibilité, la quasi-inexistence et l’absence de la parole des femmes au profit du pouvoir mâle. Pour en sortir, il importe de revenir au sens réel du baptême (confirmé seulement au Concile Vatican II) qui atteste que « chaque baptisé, femme ou homme, est prêtre dans l’exercice du culte […] prophète dans l’enseignement et la proclamation de la Parole […] roi ou reine, dans la gouvernance » (p. 131). Nous aurions toutefois souhaité que ces arguments réfèrent davantage aux femmes présentées au premier chapitre du livre.

Le chapitre IV, « Revisiter une ecclésiologie à la dérive, face au message de l’Évangile », ramène au début de l’évangile de Luc où les histoires de femmes, en particulier celle de Marie, « la bénie entre les femmes » (1, 42), nous interpellent. À partir de son Magnificat, truffé de références bibliques, nous découvrons combien Marie s’inscrit au centre du processus de l’Incarnation du Fils de Dieu qui choisit de naître du corps d’une femme, « échappant à une maternité survalorisée […] devenant ainsi le support d’une mission prophétique, d’une ouverture à des charges de gouvernance et d’enseignement » (p. 142). Loin d’être soumise, modèle de toutes les femmes, comme la présente Jean-Paul II dans Mulieris dignitatem, Marie devient « prophétesse en annonçant un Dieu miséricordieux soucieux des faibles, des opprimés, et qui les élève » (p. 140). Homme ou femme, chacun peut ainsi ressembler au Christ pour le représenter.

De là, l’importance de « Retrouver l’égalité jusque dans les charges et fonctions ecclésiales » (chapitre V). Jésus n’a jamais favorisé la posture du « sacré », mais celle de la fraternité, précisant que son Père est le nôtre. Il n’a ordonné personne : le caractère sacré du sacerdoce réservé aux hommes n’a donc pas sa place ; il engendre domination, supériorité, abus de pouvoir. C’est d’ailleurs à la Samaritaine, à la Magdaléenne, à Marthe et à sa Mère que Jésus a confié la mission de porter la Parole. Cela exige d’écouter, d’honorer réellement la parole des femmes, de reconnaître leur compétence ; bref, de s’ouvrir à l’altérité dans le partage des charges et à « réclamer l’entière décléricalisation de l’institution » (p. 175) en voie d’implosion. Reconnaître véritablement les fonctions de « prêtre, prophète et roi » de toutes les baptisé×es, appelé×es à transmettre l’Évangile et à annoncer le Royaume au nom du Christ est primordial. Il devient urgent de s’engager à faire l’Église autrement. « C’est, d’une certaine manière, revenir aux premières Églises locales que Paul visitait et auxquelles il écrivait » (p. 206), c’est accepter le potentiel des femmes, retrouver une assemblée où chaque humain, femme et homme, se situe en messager de l’Évangile.

En conclusion, ce livre, bien fouillé et dont les arguments sont indéniables, ne peut laisser certaines personnes incrédules sur la manière urgente et concrète de repenser l’Église en tenant plus explicitement compte de « la part des femmes bibliques ».