À la recherche de la dignité perdue… ou égarée

Dans un monde idéal, le sentiment de sa dignité personnelle et de celle d’autrui s’apprend dès l’enfance, mais je ne connais rien de moins idéal que la « vraie vie ». Rappelons-nous d’abord ce que nous dit Le Petit Robert sur le sujet. Le principe de la dignité humaine stipule qu’« un être humain doit être traité comme une fin en soi ». Principe exigeant s’il en est, tant et si bien que pour une foule d’êtres humains, tout au long de l’histoire, la dignité a été une longue et pénible conquête. Certains, ayant eu le privilège de naître dans un milieu où la dignité ressemblait à un don inné, et apparemment inaliénable, ont trouvé le moyen d’égarer ce trésor, ou de le perdre tout à fait au cours de leur vie.

Mais, Dieu merci ! au carrefour de deux voies, et malgré tous les égarements, la dignité d’une personne peut être retrouvée et restaurée. Ces deux voies sont celle du pardon demandé et reçu et celle de la tendresse humaine accordée sans mesure.

Et pour que vous sachiez bien que ce ne sont pas là que des mots, j’aurai recours à des exemples tirés de mon expérience personnelle. Depuis seize ans, je travaille comme bénévole à La Maison Aube-Lumière qui offre des soins palliatifs aux malades atteints d’un cancer en phase terminale. Dans pareil milieu, on voit de tout : du meilleur et du pire. Rien d’étonnant à cela, puisque ces hommes et ces femmes, de tous les âges, riches ou pauvres, instruits ou ignorants, constituent un microcosme où j’ai beaucoup appris sur « les choses humaines », comme disait joliment Aragon. Retrouver sa dignité, ou voir quelqu’un la restaurer chez autrui est une des plus bouleversantes expériences qu’il m’ait été donné de vivre ces dernières années. Mais avant d’évoquer des souvenirs personnels reliés à ce milieu, permettez-moi un détour par la vie de Jésus.

Les évangélistes ont multiplié les récits où le prophète de Nazareth restaure des hommes et des femmes dans leur dignité égarée, à force d’égarements, ou perdue, aux yeux de tous, pour un faux pas, voire à cause d’une maladie.

La femme adultère échappe à la lapidation grâce à l’intervention de Jésus. L’hémorroïsse qui, une fois guérie, peut retrouver sa place comme épouse, comme citoyenne et comme croyante ; la Syrophénicienne, mon héroïne préférée, cette étrangère, qui plaide avec tant d’audace, pour obtenir la guérison de sa fille, qu’elle élargit la vision de Jésus lui-même sur sa mission ; l’aveugle-né ; les dix lépreux, tous guéris et rétablis dans la vie citoyenne et religieuse ; chacun, à l’époque, ne voyait en tous ces malades que des pécheurs frappés par la colère de Dieu. Ces femmes et ces hommes ont retrouvé leur dignité à travers le pardon et l’offrande du lait de la tendresse humaine dont Jésus les fortifie en les guérissant.

Que dire de la femme au parfum, à qui on prête des mœurs douteuses, et dont Jésus prédit qu’« on fera mémoire d’elle » ? Peut-on rêver plus parfait et plus durable ancrage dans la dignité ? La parabole du fils prodigue conjugue à merveille la démarche entreprise par un jeune étourdi, réduit à la déréliction, qui veut retrouver sa dignité, à travers le pardon d’une vie tissée d’égarements, et le peut, grâce à la tendresse sans bornes avec laquelle le père accueille le fils enfin retrouvé.

Dans sa célèbre toile intitulée Le retour du fils prodigue 1, Rembrandt montre le père enserrant de ses mains les épaules de son fils agenouillé devant lui. La droite est une fine main de femme, la gauche, une forte main d’homme. C’est le trait de génie d’un homme qu’on sait avoir été à la fois rude et tendre. Le « lait de la tendresse humaine », pour reprendre ces mots de Shakespeare qui me touchent tant, n’est pas l’apanage d’un sexe. Cette source vivifiante peut jaillir du cœur des hommes autant que de celui des femmes de bonne volonté. L’expression de la tendresse n’a rien de la mièvrerie, c’est une force qui permet de retrouver la dignité perdue ou égarée.

L’avez-vous remarqué ? Je n’ai rien dit du « bon larron ». C’est un personnage fascinant. Dans les quelques mots que l’auteur de l’évangile selon saint Luc lui attribue, il s’en prend à la dureté du « mauvais larron », reconnaît l’injustice dont Jésus est frappé, et le prie de se souvenir de lui dans son royaume. Et Jésus, pour ce geste de compassion qu’il manifeste à son égard, et pour ce salut qu’il réclame de son côté, tout en se reconnaissant pécheur, lui redonne sa dignité, et lui promet son entrée, ce jour même, au paradis.

Si j’en parle maintenant, c’est que j’ai connu un « larron » à Aube-Lumière. Je n’ai jamais su, ni cherché à savoir, quel méfait, quel crime il pouvait avoir commis pour que le système pénitencier juge nécessaire de l’encadrer jour et nuit de deux gardiens bâtis comme des armoires à glace et révolver à la ceinture. Dois-je ajouter que les brefs coups d’œil dont ils m’ont gratifiée à l’occasion me glaçaient les sangs ?

Ce prisonnier était petit, maigre comme un clou, et toujours à bout de souffle. Je le voyais lorsqu’il sortait pour fumer… Quand cet étrange trio arrivait devant moi à l’accueil, je saluais d’abord le malade : « Bonjour Monsieur Brochu, (nom fictif), puis ses gardiens : « Bonjour Messieurs » ou une fois : « Bonjour Madame, bonjour Monsieur ». Personne ne m’a jamais retourné la salutation.

À l’occasion de Pâques, nous vendions de minuscules lapins de chocolat. Un jour, le malade s’arrêta, et je l’entendis marmonner pour lui-même : « Pas d’argent, la semaine prochaine. » Avant de rentrer à la maison, ce jour-là, je suis montée à sa chambre. Un policier m’a ouvert la porte, et je lui ai confié un lapin prêt à croquer. J’ai répété la chose trois fois. La dernière, le policier m’a dit : « Donnez-le-lui vous-même ». Je suis entrée, le malade s’est assis sur le bord de son lit, et il a dit, sans me regarder : « C’est bon ». Cet homme durant son dernier mois sur cette terre a goûté au lait de la tendresse humaine, lui que personne n’est jamais venu visiter. Sa mère n’avait pas les moyens de se déplacer. Je lui ai parlé une fois au téléphone. Elle voulait entendre des nouvelles de son fils. Je lui ai dit qu’il recevait les meilleurs soins possibles, compte tenu de son état. Elle a paru rassurée, et a refusé de parler à une infirmière. Ce malade a joui d’une « sollicitude intelligente » de la part de tout le personnel infirmier et bénévole. Tout le monde était aux petits soins avec lui, en le lavant, en le nourrissant, en le soulageant de ses douleurs, en étant attentif à ses moindres besoins. Il a retrouvé la dignité… entre deux gardiens armés.

Permettez-moi un autre exemple, un petit « miracle », vous allez voir.

Une femme âgée nous arrive agonisante. Le pronostic : elle en a pour 24 ou 48 heures. Elle est inconsciente, elle ne mange plus depuis des jours, ne boit plus. On humecte ses lèvres et on tente de faire couler un peu d’eau dans sa bouche avec une cuiller à thé. Sa vie ne tient qu’à un fil. Elle avait été tout entière tissée de malheurs, de drames, de violences, d’aliénations, de deuils, en un mot : d’indignités en tous genres. Elle n’avait qu’une nièce qui n’est jamais venue la visiter. Cette femme s’était échouée à Aube-Lumière après le naufrage de sa vie.

Arrivée agonisante, Madame Juliette (nom fictif, évidemment) a survécu trois mois et demi. Miracle de la médecine ? En partie seulement. Tout le monde s’est attaché à elle, et s’est mis à la dorloter. Elle a retrouvé le goût de boire, de manger, et celui, ignoré, d’être lavée, frictionnée avec tendresse et « crèmée » en douceur, ce luxe suprême dont elle ne voulait plus se priver. Quand elle entendait des pas dans le corridor, elle nous interpellait par un retentissant : « Viens icitte qu’on se parle ». Elle en avait long à raconter. Et quand elle disait : « T’es donc ben fine », elle nous donnait à toutes le goût de rire et de pleurer. Avoir participé à cette « résurrection » nous procurait une joie immense. La tendresse lui avait redonné son sentiment de dignité. Elle valait plus et mieux que son avalanche de malheurs. Elle le savait dorénavant. La tendresse lui avait aussi redonné ce don précieux si longtemps dénié et bafoué.

À La Maison Aube-Lumière, d’abord aux soins et à l’accompagnement, puis à l’accueil, j’ai beaucoup appris sur moi-même, sur les autres, et sur les multiples expressions de la dignité vécue tout au long de la vie, et jusque dans la mort. La douleur physique peut être grandement soulagée dans presque tous les cas. La douleur morale, les angoisses métaphysiques peuvent aussi être considérablement atténuées si la personne en fin de vie baigne dans un climat de dignité fait de tendresse et de réconciliation.

Oui, la dignité égarée ou perdue peut être retrouvée, il me faut le redire, si elle passe par le pardon des égarements, et par la tendresse des femmes et des hommes de bonne volonté.

 

 

 1. Pour découvrir ou revoir cette toile de Rembrandt qui se trouve au musée de l’Ermitage à Saint-Pétesbourg, on peut obtenir plus d’information en tapant sur un fureteur de son choix ou à l’adresse suivante : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Retour_du_fils_prodigue_(Rembrandt)