La dignité humaine, la dignité des femmes… toujours et partout ?

On parle de vivre dans la dignité, de vieillir dans la dignité, de mourir dans la dignité… Mais que signifie-t-on par ces mots et ces expressions ? Quand on y réfléchit, on constate bien des ambiguïtés et parfois même des contradictions qui laissent à penser que le concept de dignité devient souvent un instrument dans un combat de valeurs. Une réflexion s’impose donc pour réellement promouvoir dans nos sociétés l’intention louable et indispensable du respect de la dignité de toute personne humaine.

Comme l’exprimait si bien le philosophe Paul Ricoeur : « Quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain 1. » Mais faut-il encore que cela devienne réel en toutes situations et conditions concrètes, pour tous et toutes, de la naissance à la mort.

Approche fondamentale : tout être humain a une valeur absolue

La compréhension de la dignité de l’être humain a varié selon les époques, les idéologies et les organisations sociales. Dans l’Antiquité, chez les Grecs par exemple, la valorisation de l’humain était relative à son rang, à son rôle, à ses fonctions dans une société hiérarchique : la démocratie grecque référait à l’assemblée des citoyens constituée de l’élite masculine. Les femmes, les esclaves, les étrangers n’en faisaient pas partie. À cette époque, les êtres humains étaient vus comme des personnages, pas encore comme des personnes. Leur dignité était donc relative à leur rang, à leur fonction sociale. Par contre, des philosophes, comme Platon et Aristote, avançaient l’idée que c’est l’intelligence qui fonde la valeur de l’humain, en le distinguant des animaux. Mais ce faisant, il s’agissait plutôt de l’espèce humaine et non de l’individu. On peut dire la même chose du fondement religieux, dans le judaïsme et le christianisme : l’être humain est créé à l’image de Dieu, c’est ce qui fait sa dignité fondamentale. En même temps, on n’abolit pas l’esclavage, les femmes gardent un statut inférieur, etc.

Au 18e siècle, la réflexion philosophique franchit une étape importante en donnant une valeur absolue à l’être humain. Pour Kant, par exemple, l’Homme doit être respecté comme une fin en soi et non comme un moyen : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta propre personne que dans la personne de tout autre comme une fin et jamais comme un moyen ». La raison, la capacité de juger et d’agir de chaque personne en font un Sujet : c’est l’appui fondamental de la conception moderne de la dignité humaine qui conduira à l’idée des droits fondamentaux, des droits humains, des droits de la personne.

Respect de la dignité humaine : conditions et situations concrètes

Si la dignité est inhérente à l’humanité, elle s’inscrit dans des situations qui la contredisent : les inégalités de toutes sortes, les injustices, les oppressions, les exploitations, les violences sans nom, tout autant que les manques de respect. C’est une évidence que la dignité humaine se doit d’être gardée, tenue : elle est à la fois donnée et à faire, à accomplir. Le respect de la personne avec elle-même comme le respect des personnes entre elles est un travail. Car le Sujet lui-même peut ne pas agir selon sa dignité. Il y a une distinction à faire entre l’être humain et sa conduite. D’où l’importance de joindre aux droits humains les devoirs qui leur sont liés.

Nous devons garder notre dignité humaine dans nos conditions actuelles, dans nos sociétés modernes avec leurs caractéristiques propres : celles-ci influencent la compréhension que nous avons de nous-mêmes, et donc de notre dignité. Nos sociétés modernes sont spécialement marquées par la démocratie, et par le développement technologique 2. Dans le premier cas, nous valorisons l’égalisation des conditions, selon un modèle d’homogénéisation : égalité des droits, égalité devant la loi, égalité sociale, égalité des sexes, etc. Ce mouvement correspond à une compréhension de la dignité comme un bien commun et non comme un privilège ou l’apanage de quelques-uns. Il est indéniable qu’il faut s’en réjouir : c’est un progrès.

 

L’autre élément dominant, c’est l’avancement de la technique avec une maîtrise de la nature sans précédent. Les humains ont su de tout temps utiliser, disposer des énergies naturelles. Mais la plupart du temps ils se limitaient en fonction de leur vision de la nature qu’ils considéraient comme sacrée, divine ou du moins en croyant qu’il y avait du sacré dans la nature. L’homme moderne a désacralisé la nature en affirmant sa dignité de sujet qu’il place dans la maîtrise qu’il a sur elle. On ne peut nier que cet effort de maîtrise, avec le développement multiforme de la technologie, contribue à l’amélioration des conditions de vie des personnes, des sociétés, et donc des conditions plus dignes de la dignité humaine. La misère a reculé en Occident, même si la pauvreté continue de durer.

Par ailleurs, les modernes que nous sommes oublient qu’ils sont aussi des êtres de nature. Les handicaps, la maladie, la vieillesse et la réalité de la mort confrontent notre désir de maîtrise amplifié par la valorisation de la technologie. Entre autres, la technique médicale ne sert pas seulement à la conservation de notre santé, mais tend à répondre à nos désirs de beauté, de descendance, d’immortalité… Et nos corps sont ainsi manipulés. Tout ce qui limite notre indépendance, notre autonomie, nos désirs nous apparaît indigne de nous. Après tout, la modernité ne s’est-elle pas construite sur notre dignité de Sujet ? Mais n’est-ce pas une abstraction que ce sujet désincarné ? Nous sommes des êtres à la fois spirituels et corporels et c’est ainsi que nous sommes dignes. Notre finitude — surtout la conscience de notre finitude — est incluse dans notre dignité, et réclame le respect. Cette réflexion pourrait nous faire sortir des contradictions dans lesquelles nous sommes quand, par exemple, nous parlons d’euthanasie au nom d’un « mourir dans la dignité », ou dans « la gestation pour autrui » nous utilisons le corps d’une femme. Le respect de notre dignité d’êtres finis requiert la maîtrise de notre maîtrise, dans l’équilibre.

Et quand nous sommes femmes…

Les femmes ont dû revendiquer, lutter pour obtenir pleinement leurs droits, et donc être comprises dans la définition de la dignité humaine. De la fin du 19e siècle jusqu’à notre période contemporaine, les mouvements féministes ont réussi, du moins en Occident, à opérer des changements majeurs dans la condition féminine : d’abord d’avoir mis en question et commencé à modifier l’attribution de fonctions spécifiques à l’homme et à la femme, d’avoir ainsi ouvert les frontières de l’espace public et privé. Les luttes féministes ont ainsi bousculé « l’organisation immémoriale de nos sociétés selon la hiérarchisation sexuée des domaines de l’existence3 ». Il reste beaucoup à faire, certes, pour que chaque femme et chaque homme soient engagés dans cette manière neuve de vivre ensemble. Mais plus que l’égalité individuelle et abstraite de la modernité, le projet féministe doit mettre en avant ce qui correspond à l’expérience des femmes d’être des sujets incarnés et sexués. Car, la dé-construction du genre n’abolit pas pour autant la réalité de la dualité des sexes.

Il y a eu une tendance chez certaines féministes à aborder la condition corporelle des femmes seulement comme une aliénation, comme un destin subi, et selon le modèle de la domination masculine : elles laissent ainsi dans l’ombre ces situations propres aux femmes qui enracinent l’humanité dans son être de nature : les menstrues, la grossesse, l’accouchement, la ménopause… Ces expériences des femmes constituent de manière positive leur manière d’être humaine, de s’affirmer comme sujets et sont englobées dans la dignité humaine. Elles peuvent ainsi contribuer à comprendre de manière plus équilibrée les valeurs modernes d’autonomie et de maîtrise de la nature avec l’expérience de la finitude. Et cela sans rester dans l’enfermement domestique de la culture patriarcale. Le féminin doit se proposer à part entière dans notre société mixte, à l’encontre d’une homogénéisation trop facile, pour contribuer à un monde nouveau.

Un mot, en conclusion, pour dire comment l’Église catholique est restée à l’époque où la dignité humaine est attribuée à une élite, à cause d’une compréhension fonctionnaliste, dans une structure sociale très hiérarchisée. Les croyants et croyantes modernes ont la responsabilité de redonner à leur témoignage de nouvelles formes d’existence arrimées à la situation réelle de l’humanité contemporaine.

 

 

1. DE RAYMOND, Jean-François, et coll. Les enjeux des droits de l’homme, Paris, Larousse, 1988, p. 236.

2. FIAT, Éric. Petit traité de dignité. Grandeurs et misères des hommes, Éditions Larousse, collection Poche 2012, p. 201 ss.

3. FROIDEVAUX-METTERIE, Camille. La révolution du féminin, Paris, Gallimard, 2015, p.12.