ACTUALISER. UNE PRIORITE !

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Les Béatitudes : l’Exégèse et notre réécriture

 

par Kate Bulman

et Louise Lebrun

 

Les Béatitudes nous livrent la façon dont Jésus conçoit les exigences de Dieu. La Bible nous les transmet cependant de deux façons très différentes. « Luc envisage des situations concrètes et pénibles qui sont cause de souffrance » (être pauvre et avoir faim) ; tandis que « Matthieu évoque des dispositions spirituelles, des attitudes d’âme » (être pauvre en esprit et avoir faim et soif de la justice)1.

 

Des divergences, pourquoi ?

 

Si Luc et Matthieu sont si différents est-ce que cela veut dire que la Bible ne rapporte pas les paroles de Jésus telles qu’il les a prononcées ? Oui. Les exégètes aujourd’hui s’entendent là-dessus. On peut dégager quelques explications :

 

– Un témoin « objectif » n’existe pas. Il s’agit juste de penser à la façon dont les journaux de tendances différentes rapportent le discours d’une personnalité politique ou religieuse. Un journal de droite retiendra et mettra en valeur des éléments différents d’un journal de gauche.

 

« L’idéal que se proposent les évangélistes n’est pas celui d’un reportage neutre et strictement « objectif ». En rapportant les paroles de Jésus, ils ne cherchent pas tant à les reproduire dans leur exactitude littérale qu’à faire comprendre à leurs lecteurs chrétiens la portée concrète de ces paroles pour leur vie à eux, dans les situations où ils se trouvent et qui ne sont plus celles dans lesquelles Jésus s’est exprimé au cours de son ministère. Nous pouvons penser que ce souci d’actualisation est finalement plus respectueux de l’intention réelle de Jésus qu« ne la serait le respect superstitieux des mots qu’il a prononcés »(2).

 

La situation des évangélistes est différente de celle des auditeurs originaux de Jésus. Jésus est maintenant mort … et ressuscité. Celles et ceux qui essaient de lui être fidèles sont persécutés-es à leur tour.

 

Il existe des communautés chrétiennes différentes. Celle de Luc est dans un milieu grec, étranger au judaïsme. Matthieu par contre se trouve dans un milieu juif qui connait de l’intérieur la tradition qui fut celle de Jésus.

 

Les visées de Jésus, Luc et Matthieu sont différentes. Tandis que Jésus s’adressait « aux pauvres et aux malheureux d’une façon tout à fait générale et en considérant la situation de souffrance qui est la leur ». Luc se retrouvait parmi des chrétiens qui s’appliquaient « ces béatitudes à eux mêmes, en raison des souffrances qu’ils avaient à endurer à cause de leur foi en Jésus Christ ». Matthieu par contre réservait « le bonheur des béatitudes à ceux des chrétiens qui vivaient vraiment l’idéal que l’Evangile leur propose »(3).

 

Est-il possible de retrouver les paroles de Jésus ?

 

L’exégète J. Dupont suggère que Jésus a pu formulé ses béatitudes en faisant écho à un oracle du livre d’Isaïe.

 

L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, panser ceux qui ont le coeur brisé,

proclamer aux prisonniers la libération …, consoler tous les affligés. (Is 61,1-2)

 

A partir de cet oracle il reconstitue une forme des béatitudes qui pourrait être la base commune des paroles de Jésus sous-jacentes aux interprétations de Matthieu et Luc.

 

Heureux les pauvres, parce que le Royaume de Dieu est a eux.

Heureux ceux qui ont faim, parce qu’ils seront rassasiés.

Heureux les affligés, parce qu’ils seront consolés.

 

(Matthieu et Luc ont tous les deux ajouté une béatitude pour ceux et celles qui souffrent de la persécution parce que les chrétiens de leur communauté sont persécutés(es) à cause de leur foi).

 

Quelle est la couleur des béatitudes de Jésus, de Luc, et de Matthieu ?

 

« Au niveau du ministère de Jésus, les béatitudes nous sont apparues comme une expression de la Bonne Nouvelle : le Règne de Dieu est tout proche. Cette expression disait en même temps comment Dieu entend exercer son pouvoir royal, ce qu’il veut faire de son Règne. Les béatitudes de Jésus révèlent ainsi un Dieu qui ne reste pas neutre devant les situations concrètes où se trouvent les hommes. En vertu même de ses prérogatives royales, Dieu prend parti pour les faibles contre les forts, pour les pauvres contre les riches, pour les opprimés contre leurs oppresseurs. Dieu veut régner en rendant heureux ceux qui sont maintenant dans le malheur. »

 

« En répétant les béatitudes, l’Eglise primitive (et Luc) fixe davantage son attention sur l’implication des béatitudes : elles éclairent la mission de Jésus, le rôle de Sauveur qu’il est appelé à exercer en faveur de ceux qui croient en lui, spécialement en faveur de ceux qui ont à souffrir de la part des hommes à cause de leur foi en lui. »

 

« L’évangéliste Matthieu, enfin, relit les béatitudes en fonction de ses préoccupations pastorales. Il tient à rappeler aux chrétiens que les promesses de salut sont conditionnelles »(4) : avoir le coeur pauvre, être doux, être affamées-és et assoifées-és de

justice, faire oeuvre de paix, être miséricordieuses-eux (cf. Mt 25,31-46 – vêtir les nues-s, visiter les emprisonnées-és …)

 

Et les béatitudes de L’autre Parole ?

 

Plusieurs se demanderont : pourquoi réécrire les béatitudes ? Ne sont-elles pas encore parlantes pour nous, aujourd’hui ? A-t-on le droit de le faire ? Voyons donc …

 

– Pas plus que les évangélistes Luc et Matthieu nous ne pouvons prétendre à « l’objectivité ». Nous sommes de Rimouski, Sherbrooke, Montréal et nous sommes femmes, féministes et chrétiennes.

 

– Nous n’attendons pas qu’on nous donne le droit (on pourrait attendre longtemps …), nous le prenons. Nous le prenons parce que nous croyons que l’Esprit est toujours à l’oeuvre dans ce que nous vivons aujourd’hui. Nous le prenons sans prétendre avoir « toute la vérité et rien que la vérité ».

 

– Ce que nous vivons aujourd’hui est différent de ce que les femmes et les hommes vivaient il y a 2 000 ans. Ni Jésus, ni les communautés de Luc et de Matthieu n’ont vécu à l’heure du mouvement féministe avec toutes les prises de conscience, les prises de parole et les mutations individuelles et collectives que ça suppose. Par exemple, une question comme le sexisme dans l’Eglise ne faisait pas partie de leurs préoccupations.

 

– Le message fondamental des béatitudes nous rejoint toujours ; Dieu se range du côté des opprimés-es, des sans-pouvoir, des pauvres. Il est dit : « Le Royaume est à eux ». C’est parce que ce message est toujours pertinent qu’il faut le redire mais différemment, de manière à ce qu’il traite des enjeux contemporains. Dans les béatitudes de L’autre Parole, nous portons l’héritage chrétien que renferment les messages de :

 

– Jésus : « Heureuses celles qui crient, qui rauquent et qui rockent pour déchirer le silence de la mort ». Cette béatitude rejoint celle des « affligés ». Tout comme les affligés, « celles qui crient » sont les privilégiées du Royaume non pas parce qu’elles sont moralement irréprochables et qu’en ce sens elles méritent le Royaume mais tout simplement parce que Dieu se penche en premier sur celles et ceux qui ont le plus besoin d’espérer.

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– Luc : « Heureuses voue les femmes bafouées À cause de vos prises de paroles, par votre ténacité, la libération se construit ». Par son style, celle-ci porte les couleurs des « persécutés » de Luc. Elle s’adresse aux femmes à la deuxième personne du pluriel, (heureuses vous … ») à la manière de Luc ,alors que lui s’adressait aux membres de sa communauté. Nous avons aussi emprunte’ à Luc la formule des malédictions.

 

– Matthieu ; « Heureuses celles qui, prenant conscience de leurs oppressions, se libèrent dans une parole de pardon ». On retrouve ici les « miséricordieux » de Matthieu par le thème et par l’intention. Cette béatitude exhorte les militantes à avoir un comportement digne de la Bonne Nouvelle.

 

D’autre part, tout comme Luc et Matthieu ont transformé les béatitudes de Jésus nous avons transformé les leurs. Dans les béatitudes de L’autre Parole on retrouve des ajouts, des précisions propres à notre situation de femmes, de femmes chrétiennes dans l’Eglise. Et aussi de l’inédit …

 

– des ajouts ;

 

Par exemple, « les douces agressives ». L’adjectif « agressives » clarifie le sens de « doux » pour nous. Il y a une certaine douceur neutralisante qu’on a longtemps voulu imposer aux femmes au nom de leur nature féminine. Cette douceur neutralisante est contraire au sens de l’Evangile. C’est pourquoi « agressives » se lit ici comme « portées par un dynamisme de vie » contrairement à « résignées », « éteintes ».

 

 » des précisions particulières à …

… notre situation de femmes :

 

II nous est apparu important de concrétiser le thème pauvreté en précisant un type de pauvreté vécu par les femmes aujourd’hui ; celle de la non-reconnaissance « de la valeur sociale et économique du travail domestique ».

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… notre situation de femmes dans l’Eglise :

 

Autre précision indispensable ; la pauvreté des femmes entretenue par le péché de l’Eglise-institution, c’est celle d’être exclues du Pouvoir et de la Parole.

 

– de l’inédit ;

Deux béatitudes de L’autre Parole abordent les thèmes de la faim et de la paix d’une manière complètement neuve.

 

« Heureuses celles qui travaillent à pétrir le pain

de l’autonomie,

de l’égalité,

de la solidarité.

Ensemble, elles nourriront la terre ».

 

Il ne s’agit pas ici de celles qui ont « le ventre creux » ni « d’affamées

et d’assoiffées de justice ». Les femmes sont décrites comme

pétrisseuses, et le pain est associé à un idéal porté par les femmes

d’aujourd’hui : l’autonomie, l’égalité et la solidarité.

 

« Heureuses les victimes du pouvoir patriarcal qui trouvent dans la

violence qu’elles ressentent la force de bâtir la paix ».

 

Dans sa béatitude sur les artisans de paix, Matthieu propose aux chrétiens de sa communauté un idéal à vivre face à l’hostilité et l’incompréhension du monde juif. En ce temps là, on ne parlait pas d’oppression du pouvoir patriarcal, non pas parce qu’il était

inexistant mais parce qu’il n’était pas alors identifié comme tel. Aujourd’hui les femmes du monde entier prennent conscience qu’elles portent encore les traces de la soumission à un père, à un mari, à un fils, à un patron, à un prêtre …

 

Voilà donc un premier essai d’interprétation de notre réécriture. Tout n’a pas été dit, certes, mais portées par cet urgent besoin d’une Parole neuve et signifiante pour les femmes, nous avons risqué ce premier pas … qui nous encourage, il faut le dire, à poursuivre la longue marche qui nous attend.

 

(1) J. Dupont, « Introduction aux Béatitudes » dans Nouvelle Revue Théologique, no 2 (février 19766), p. 98.

(2) Ibid. p. 98-99.

(3) Ibid. p. 107.

(4) Ibid. p. 107.