DE L’ACÉDIE À LA PARESSE

DE L’ACÉDIE À LA PARESSE

Marie-Josée Riendeau, Vasthi

 

Pour la théologie morale catholique, la paresse est comprise comme un dégoût, une indifférence pour l’effort physique et spirituel qui altère l’âme pour la conduire dans les bras de la tristesse et de la dépression. D’ailleurs, la paresse est toujours considérée comme l’un des sept péchés capitaux dans le catéchisme de l’Église catholique.  Cependant, il faut savoir que c’est à la fin du Moyen Âge, dans un contexte social et religieux en plein essor économique, que la notion du péché de paresse a supplanté celui de l’acédie. 

 

Le concept d’acédie est très ancien. Du latin acedia par le grec biblique de la Septante akedia, elle est acceptée comme un mal de l’âme, une tension qui ne sait à quoi se vouer. Elle s’exprime par la mélancolie et une aversion pour les activités spirituelles. « Il veut prier : son cœur ne sait plus de prière.  Froid, et l’acédia (sic) lui desséchant la peau,  c’est un homme de marbre assis sur un tombeau. 1 »

L’acédie est d’abord vécue et pensée, au IVe siècle, comme une épreuve monastique solitaire (érémitique). Selon le moine Évagre le Pontique, premier systématicien de la pensée ascétique chrétienne : « L’acédie est un mouvement simultané, de longue durée, de l’irascible et du concupiscible. Le premier étant furieux de ce qui est à sa disposition, le dernier languissant après ce qui ne l’est pas »2. Cette citation d’Évagre laisse voir le mouvement de l’âme du moine aux prises avec les contradictions de l’acédie. Puis, au Vsiècle, l’acédie devient une épreuve monastique communautaire (cénobitique). Selon Jean Cassien, moine et homme d’Église méditerranéen, l’acédie est une espèce de « torpeur spirituelle » et le remède de ce vague à l’âme est le travail manuel.     

Il faut comprendre que la mutation de l’acédie à la paresse était en germe depuis la fin de l’Antiquité, car son principal commentateur est Grégoire 1er (590) qui considère comme obsolète le concept d’acédie. Malgré l’autorité papale de Grégoire 1er, l’acédie ne disparaît pas des discours théologiques et pastoraux. D’ailleurs, les écrits monastiques présentent l’acédie comme « la rébellion du corps aux contraintes auxquelles il est soumis à l’intérieur du monastère ».

D’abord un vice monastique, au XIIIe siècle, l’acédie se démocratise et devient un vice commun. Laïcisée, la paresse se distingue de l’acédie monastique, car l’oisiveté, l’indolence et la fainéantise sont plus manifestes et plus condamnables que la tristesse du moine. Cette mutation historique d’un sentiment intérieur (la torpeur spirituelle) à un comportement extérieur (la paresse) fait son chemin dans un climat culturel qui, à la fin du Moyen Âge, valorise le travail comme source de progrès matériel et spirituel. « Ce qui était un péché envers Dieu devient à l’aube de la modernité, un péché face à la société. »3

Dès lors, la paresse s’immisce au cœur des préoccupations pastorales de l’Église catholique. Du reste, aux XIVe et XVe siècles, les textes pastoraux, les sermons d’éducation, les prédications exhortent les fidèles à travailler pour le salut de leur âme par la prière, l’adoration, la participation régulière aux offices et le service du prochain. Et, il en sera ainsi jusqu’au XXe siècle.

Depuis, l’érudition scientifique a détrôné l’omnipotence religieuse. Bien que la paresse ou l’acédie demeure pour les prélats catholiques un péché capital, elle représente, de nos jours, pour le théologien Robert Faricy la principale forme d’indifférence religieuse.  Désormais affranchis du joug de la religion, les femmes et les hommes qui souffrent de ce mal de l’âme consultent des médecins spécialistes, font des thérapies et consomment des antidépresseurs.

En somme, dans ce présent texte, j’ai voulu souligner que l’interprétation de la paresse s’est vue révisée au cours des siècles.  D’abord, par le biais d’une histoire monastique en transition. Ensuite, en raison d’un contexte social et économique qui s’agite et une théologie morale qui extériorise le péché de l’acédie en le laïcisant (paresse). 

Finalement, à l’aube du IIIe millénaire, on remarque que d’une part, l’interprétation de la paresse n’est plus seulement l’apanage des pères de l’Église et des théologiens, puisqu’elle est devenue aussi celle des spécialistes de la psyché humaine. D’autre part,  dans nos sociétés où la consommation prend la place de la morale, où le corps devient un objet, un capital soumis à la course immodérée à la productivité, il n’est pas étonnant de constater que des milliers de femmes et d’hommes soient aujourd’hui dégoûtés, indifférents, tristes et dépressifs face au travail.

 

1. Jules Lemaître, Poésies, Les médaillons, IV : Lares, I : L’auteur de l’Imitation, Alphonse Lemerre éditeur, Paris, s. d. [après 1881], p. 118.

2. Définition de l’acédie, Encyclopédie libre Wikipédia.

3. Carla Casagrande et Silana Vecchio, Histoire des péchés capitaux au Moyen Âge, Aubier, 2003.