DES FEMMES RÉSISTANTES DANS LA BIBLE

Nous connaissons bien les résistances des prophètes, leur souci des pauvres, de la veuve et de l’orphelin, leur refus avec le Seigneur de la misère de leur Peuple 1. Leur dissidence est sans équivoque, leurs paroles, provocantes. Mais il y a aussi de très nombreuses femmes dans la Bible qui résistent d’une manière qu’on jugerait parfois même immorale aujourd’hui : Ève qui désobéit, Tamar qui séduit son beau-père, Ruth la Moabite qui couche avec Booz, Salomé qui obtient la tête de Salomon.

La liste pourrait s’allonger : Rachel et Léa, Dalida, la femme de Potiphar, Schiphra et Pua qui ont désobéi à Pharaon qui leur donnait l’ordre de tuer tous les enfants mâles des Hébreux. Et il y a Myriam, Déborah et Yaël, Judith, Esther 2 et même Marie. En situation de crise, l’establishment se montre en général à court d’ingéniosité et de créativité ; c’est alors que l’évènementiel peut prendre la relève. Dieu, en choisissant ces femmes, opte pour l’imprévu, le non-conventionnel, voire l’extravagant et le subversif. Symbole du triomphe de l’Esprit.

Sans devenir masculines, ces femmes brisent le stéréotype féminin en transcendant l’habituelle polarité mâle–femelle sans nier leurs traits de séduction. Toutes se livrent à une critique acerbe d’une idéologie incapable de générosité et de sensibilité, car ce qui compte pour elles, c’est la catégorisation et l’observance de règles éthiques qu’ils n’observent même pas.

Mais toujours les projets de ces héroïnes ont pour but d’arracher leur communauté à l’anéantissement spirituel ou moral devant l’incapacité de l’institution à trouver de véritables solutions à l’adversité.

Judith va loin dans la contestation en prouvant qu’une femme peut prendre l’initiative et devenir un modèle de foi et de martyre quand les anciens se calfeutrent dans l’autosatisfaction. Esther n’en finit pas de transgresser les ordres du roi pour finalement en être récompensée (Est 5, 1-8), Vashti n’est ni juive, ni proscrite, mais refuse de paraître au festin à l’invitation de son époux, le roi, qui personnifie la loi ; il la répudie sur-le-champ. Tout le livre d’Esther est une œuvre subversive qui critique le pouvoir en place à Jérusalem.

La plupart des femmes qui marquent l’histoire du peuple d’Israël se rangent pour la plupart dans la catégorie des subversives 3, des dissidentes, des désobéissantes. Ces récits de femmes résistantes et parfois subversives font d’elles des facteurs déterminants dans l’histoire du Salut, dans la libération de la religion israélite qui finit par sortir d’un moule rigide et patriarcal. C’est ainsi qu’une femme pouvait donner naissance à l’Emmanuel… En lisant attentivement ces histoires, on se rend compte que les héroïnes bibliques sont des contestataires, des non-conformistes, des résistantes qui utilisent les ressources les plus controversées de leur féminité. Et pourtant, elles sont considérées et louées comme instruments de Dieu.

Mais en même temps, ces femmes apparaissent être des éléments stabilisateurs : intuitives, ouvertes, créatrices dans leurs relations, accueillantes, compatissantes, sympathiques. Les hommes sont devenus plus conservateurs, figés dans leur idéologie, ne laissant aucun espace à l’inattendu : « Dans toutes les structures où la veuve et l’orphelin sont arbitrairement et méthodiquement bafoués, Dieu suscite des résistants et des résistantes ; leur rôle est tout autant d’annoncer la fin de l’injustice que d’en dénoncer les causes. Les racines bibliques de la résistance existent dans ce fait que Dieu a toujours refusé et refusera toujours la misère de son peuple » 4.

Et si on va plus loin et qu’on s’attarde au Nouveau Testament, on constate que Jésus lui-même va à contrecourant pour prendre position en faveur de celles et de ceux dont la vie est vulnérable. Il critique vigoureusement la désintégration des conditions faites à son peuple. Il dérange les règles du jeu politique, l’enseignement officiel qui va à l’encontre du sens véritable de la loi de Dieu. Il fustige l’hypocrisie des chefs religieux. Dans l’esprit de Jésus et des prophètes, l’objet fondamental de toute résistance est la libération et l’accomplissement de l’humain : s’opposer à toute forme d’aliénation et de déshumanisation pour rendre possible un devenir humain selon l’esprit du Royaume espéré. Sa grande révolution religieuse « c’est d’avoir ouvert aux humains une autre voie d’accès à Dieu que celle du sacré, la voie profane de la relation au prochain, la relation éthique vécue comme service d’autrui et poussée jusqu’au sacrifice de soi 5 ». Aussi, son procès sera-t-il celui de la nouveauté de Dieu, de l’appel à la liberté.

Les Évangiles racontent de nombreuses situations où Jésus se démarque des coutumes de son peuple : il parle à une Samaritaine volage (Jn 4), exauce une Cananéenne dont le fils est possédé par un démon (Mt 15,21-28), se laisse toucher par une hémorroïsse (Mt 9,20-22) et une pécheresse chez Simon (Lc 7,36-49). Des femmes l’accompagnent dans sa prédication comme sur le chemin du Golgotha (Lc 23,27) et à la croix (Jn 19,25), assistant à l’ensevelissement (Mt 27,55-57). C’est d’ailleurs aux femmes qu’il apparaît en premier et à qui il confie l’annonce de sa résurrection (Mc 16,13).

Paul, que l’on accuse de misogynie dans certains passages des Épîtres, parle de Prisca (Ac 16,19 ; Rom 16,5)), Lydie (Ac 16,14-15), Phoebée (Ac 16,1) et des centaines de femmes qui participaient au dynamisme de l’Église des premiers siècles. Elles célèbrent dans leur maison, instruisant le Peuple dans la foi et présidant de nouvelles communautés chrétiennes sans soulever de débats. On constate donc que dans les textes fondateurs du christianisme, de nombreuses femmes ont accompli des gestes dissidents pour sauver leur peuple ou pour annoncer le message évangélique.

Faire et oser, non pas n’importe quoi, mais ce qui est juste. Non pas planer dans l’impossible, mais saisir avec courage le réel. 6 Ce n’est pas dans les fuyantes pensées, mais dans l’action seule qu’est la liberté. La résistance comme la dissidence et la déviance des femmes dans la Bible se manifestent de diverses manières au sein des églises, et ce à travers l’histoire. La désobéissance aux lois et normes que les femmes commettent n’est pas nécessairement tapageuse bien qu’elle puisse l’être. Respecter la tradition n’est pas se résigner à l’immobilisme d’une histoire figée, d’une mémoire morte, mais favoriser le dynamisme de la vie qui se perpétue en inventant des adaptations à la nouveauté des situations. Pour ces femmes, il est essentiel de résister, de s’opposer à tout ce qui aliène partout où il y a des injustices manifestes, des abus de pouvoir, de la violence.

 

 

1.« J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte. Je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs égyptiens. Oui, je connais ses souffrances. Je suis donc descendu pour le délivrer du pouvoir des Égyptiens. Je veux l’emmener d’Égypte dans un pays beau et grand qui déborde de lait et de miel. En effet, les cris des Israélites sont montés jusqu’à moi, et j’ai vu aussi comment les Égyptiens les écrasent. Alors maintenant, je t’envoie vers le roi d’Égypte. Va et fais sortir de son pays les Israélites, mon peuple. » (Ex. 3,8-10).

 2. Léa et Rachel (Gen 25,27-28) ; Dalida (Jg 16,15-22) ; la femme de Potiphar (Gen 39,7-20) ; Schiphra et Pua (Ex.1, 15-22) ; Myriam (Ex 15, 2) ; Déborah (Jg 4) ; Judith (Ju 8-10) ; Esther (Est, 15,1-8). 

 3. Cf. LACOQUE, André Subversives. Un Pentateuque de femmes, Paris, Cerf, Coll. Lectio Divina, 1992, 192 pp. Le bibliste présente dans ce livre cinq femmes non-conformistes qui jouent un rôle central dans l’histoire d’Israël.

 

 4. AMBAULT, Alain et al., Dissidence, résistance et communion en Église, Ottawa, Novalis, 2009, p. 58.

 

 5. MOINGT Joseph, L’homme qui venait de Dieu, coll. « Cogitatio fidei » 176, Paris, Cerf, 1996, p. 486.

 

 6. Teresa Kane, le 7 octobre 1979, s’adressant au Pape Jean-Paul II, insiste sur l’urgence pour l’Église d’être à l’écoute des femmes qui désirent servir l’Église comme membres participantes à part entière. Cf. http://www.catherineofsiena.net/about/kane.asp