Des militant·es aîné·es pour le droit au logement

Constance Vaudrin, résidente de Mont-Carmel

« Merci à la vie qui m’a tant donné », chantait Mercedes Sosa[1]. Être en vie, c’est en effet le plus beau cadeau qui soit. Le parcours des un·es et des autres, avec ses hauts et ses bas, contribue à former des êtres humains capables entre autres de créer des liens, de vivre en communauté, d’interpréter le monde, de donner un sens à sa vie et de s’assurer que chaque personne soit respectée dans sa dignité.

Les lignes qui suivent portent sur un temps dans la vie des personnes aînées de la Résidence Mont-Carmel à Montréal, période qui nous permet de grandir ensemble suite à des événements aussi troublants qu’inattendus. Venu·es de différents horizons pour des motifs qui se ressemblent, c’est-à-dire sortir de la solitude, bénéficier de certains services tout en demeurant autonomes, les aîné·es souhaitent profiter des années en prenant du temps pour se reposer, assumer leurs expériences de vie et poursuivre le bout de chemin qui reste.

La vie devant n’est pas un vide qu’il faut combler et notre rapport au temps n’est plus le même ; même si nos corps et notre mémoire nous trahissent, nous voulons tous et toutes nous suffire à nous-mêmes le plus longtemps possible. Ces années de nos vies ne sont pas une attente de la mort. Il y a la possibilité d’approfondir les acquis, de faire des rencontres intéressantes, de découvrir, de créer, d’innover et, selon nos capacités, de participer aux causes qui nous tiennent à cœur. Au fond, nous voulons vieillir avec dignité…

Certaines personnes vivent à Mont-Carmel depuis 10, 15 et même 20 ans. On y entrait dans une époque où une administration conciliante assurait la sécurité pour tous et toutes. La présence d’un comité de loisirs, d’un restaurant, d’une coiffeuse et d’un dépanneur était très appréciée des résident·es.

En décembre 2021, un nouveau propriétaire acquiert le bâtiment avec, dans le contrat, une promesse de maintenir la résidence pour personnes aînées (RPA) et les services que cela suppose. En décembre 2022, il ose envoyer une lettre pour nous assurer que, sous son administration, tout se poursuivrait dans une ambiance agréable. Or, le 31 janvier 2022, un huissier frappe à chaque porte pour livrer un avis d’éviction avec, pour conséquence, d’en finir avec la RPA pour en faire un immeuble à logements multigénérationnel. Cela signifiait, entre autres, mettre fin aux services d’une infirmière et d’une réceptionniste 24 h/24. Pour nous, c’en était fini de la vie commune que nous menions.

Tout s’est déroulé de façon brutale. Nous nous sommes senti·es heurté·es dans notre dignité et notre liberté, comme s’il s’agissait d’un fait accompli et que nous devions nous conformer à ce qui se passait sous nos yeux. Incrédulité, inquiétude, stress énorme ont alors habité les résident·es.

Se mobiliser pour préserver son milieu de vie

Cette injustice était inacceptable. La réaction n’a pas tardé. Dès le lendemain, un comité s’est formé et une lettre ouverte a été envoyée au journal Le Devoir. Notre députée Manon Massé et son équipe nous ont alors dirigé·es vers le Comité logement Ville-Marie, qui, à son tour, nous a proposé deux avocats. Nous avons donc sollicité nos familles et ami·es pour nous aider à faire face aux frais qui en résultaient. Assez rapidement, les appuis sont arrivés des quatre coins du Québec, ce qui a ravivé notre espérance de récupérer notre RPA. Par la suite, nous avons lancé un GoFundMe; là encore, la réponse a été très généreuse. Un comité de communication, formé de deux bénévoles engagées, nous a aidé·es à répandre à grande échelle les informations concernant notre lutte. Un comité de soutien au développement s’est aussi formé.

L’important était de rassurer les résident·es, de les inviter à s’intégrer à cette lutte qui se voulait collective. Les membres du comité ont alors frappé à toutes les portes pour les informer de leurs droits, des démarches à entreprendre avec les avocats, et obtenir leur signature de consentement. Au 1er août, 58 personnes avaient accepté de se joindre au recours collectif au Tribunal administratif du logement (TAL), alors que 33 ont préféré signer un nouveau bail avec le propriétaire et, pour diverses raisons, 94 ont choisi de quitter la résidence et de s’installer ailleurs.

Au cours des mois suivants et sans avertissement, notre salle de rencontre a été vidée de son contenu et fermée à double tour : la chapelle, la salle d’activités et notre bibliothèque avaient disparu. Nous n’avions plus rien, que quelques chaises que l’une de nous avait réussi à cacher. Ainsi, nous avons squatté un local au rez-de-chaussée. En file, les personnes aînées ont transporté leur chaise d’un local à l’autre, en chantant. Par là nous voulions montrer notre détermination à maintenir nos rencontres. De toute évidence, le but recherché par le propriétaire était de nous enlever tous nos repères, de nous démoraliser et de nous convaincre de partir, tout cela dans un mépris total et par des moyens malhonnêtes.

Il faut aussi mentionner l’arrivée d’une population de personnes en provenance principalement du Mexique, dont la condition est précaire et qui occupent les appartements laissés vacants à mesure que des aîné·es quittent. Nous pouvons affirmer que ces gens sont aussi victimes du propriétaire à bien des égards. Cependant, la communication est plutôt difficile, leur langue étant principalement l’espagnol.

Grâce à notre victoire à la Cour supérieure en juillet 2022, le propriétaire s’est vu contraint de nous redonner les services qui nous étaient dus. Nous avons donc pu recréer un milieu de vie et réorganiser une vie sociale. Dès les premiers mois, nous avons tenu des rencontres hebdomadaires pour donner place à l’écoute, aux échanges, nous dire où nous en sommes dans le processus judiciaire et nous soutenir mutuellement dans cette réalité que nous vivions. Depuis ce temps, nous nous rencontrons à 15 h tous les mercredis sans faute. Tout ce vécu ensemble contribue à nous rapprocher davantage et à créer une vraie famille dont les membres prennent soin les un·es des autres.

À Mont-Carmel, rien n’est obtenu du propriétaire et de ses acolytes sans revendication persistante. C’est pourquoi nous croyons important de célébrer collectivement chacune de nos victoires et de nous les rappeler souvent. Ça nous aide à durer.

Appel aux instances politiques

Le but ultime de notre lutte a toujours été de sortir du privé et de nous donner une vie communautaire qui réponde à nos besoins. Dès la fin mai 2022, par l’entremise de notre députée Manon Massé, nous adressions à l’Assemblée nationale une pétition intitulée « Respect des droits des locataires des RPA ». Cela visait toutes les RPA du Québec pour que cessent les hausses abusives de loyer, les évictions, la coupure de services, etc. Nous avons également accueilli les ministres Bélanger et Duranceau, de même que notre député fédéral, le ministre Guilbeault. Malheureusement, ces rencontres n’ont donné aucune assurance quant aux gestes concrets pour modifier les lois en matière de logement et permettre aux aîné·es de vivre en sécurité et à l’abri des grands promoteurs immobiliers qui n’ont d’intérêt que pour leur profit, au détriment des personnes.

Au niveau municipal, l’accueil a été beaucoup plus positif : une demande de moratoire sur les changements d’affectation des immeubles RPA adressée au gouvernement du Québec, l’adoption par plusieurs arrondissements d’un règlement visant à interdire la conversion des habitations avec service de soins de santé ont résulté de ces rencontres.

Nos solidarités

La lutte que nous menons à Mont-Carmel se veut en lien de solidarité avec d’autres victimes d’avis d’éviction brutaux, parfois de la part du même propriétaire et de ses gestionnaires, autant dans des arrondissements voisins qu’à Québec, Sherbrooke, Rimouski, pour nous assurer que les personnes évincées soient mises au courant de leurs droits.

Conclusion

Des luttes judiciaires mènent souvent à des victoires, mais aussi à des reculs. Nous savons pertinemment que, pour arriver à ses fins, le propriétaire veut faire durer les démarches judiciaires. Certes, cela exige de la patience de notre part, mais, avec l’appui solidaire qui nous vient de toutes parts, nous allons de l’avant. Un merci très sincère à toutes ces personnes qui, en nous appuyant, contribuent à défendre les droits des aîné·es de même qu’un accès à un logement décent pour toutes et tous.

Le comité des résident·es est formé de Gisèle Ampleman, Normand Breault, Marie-France Dozois, Marie-Paule Lebel, Suzanne Loiselle et Constance Vaudrin.

[1] Le texte de cette chanson est de Violeta Parra, artiste de musique chilienne.