DROIT DE VOTE ET EPISCOPAL

DROIT DE VOTE ET EPISCOPAL1

 

Le 19 avril dernier, l’Assemblée des évêques du Québec, dans un geste dit de « réparation » a reconnu, 50 ans après son adoption, la valeur de la législation donnant droit de vote aux québécoises.2

 

Pour cet événement, l’épiscopat avait convié une cinquantaine de femmes des milieux politiques, associatifs et communautaires à un buffet-rencontre à Québec.

 

À cette occasion, le président de l’assemblée des évêques, Mgr Gilles Ouellet, a prononcé une allocution d’environ 25 minutes, suivie d’une période de réactions de la salle d’à peine 7-8 minutes. Puis une liturgie de la parole a eu lieu à la basilique de Québec, à laquelle se sont jointes environ mille femmes venues de

toutes les régions du Québec. Cette célébration était conjointement présidée par Mgr Gilles Ouellet et madame Hélène Pelletier-Baillargeon. Elle était suivie d’une réception au petit séminaire où les personnes étaient invitées à inscrire leurs commentaires sur des colonnes recouvertes de papier.

 

J’aimerais commenter l’allocution que Mgr Ouellet a prononcée à cette occasion. Il a reconnu que la législation octroyant le droit de vote aux femmes a ouvert la voie à de réels progrès dans notre société. Cependant, a-t-il rappelé, il n’est pas facile pour les personnes impliquées de s’élever au-dessus des réflexes socio-culturels et de dominer leurs conditionnements historiques. « En stigmatisant le féminisme, les évêques étaient alors persuadés de dénoncer une hérésie dangereuse ».

 

Entre temps, à la faveur de la révolution tranquille et sous la pression des femmes, la société québécoise va progressivement ouvrir à celles-ci différents secteurs d’activités professionnelles. Dans l’Église, rappelle Mgr Ouellet, les militantes catholiques, doublement tenues à l’écart comme laïques et comme

femmes, ont à effectuer d’énormes rattrapages même si, depuis quelque temps, elles exercent de plus en plus des tâches jusque-là réservées aux prêtres. L’archevêque de Rimouski a reconnu que « des obstacles d’ordre canonique, qui tiennent Sle plus souvent à la force de l’inertie et de l’habitude, devraient être levés. D’autres, beaucoup plus fondamentaux à son avis, parce que d’ordre théologique, devraient être abordés avec humilité et courage ».

 

Reprenant les mots du théologien Marie-Dominique Chenu, Mgr Ouellet a conclu en disant qu’obéir c’est aussi résister. Résister entre autres à la désespérance de ne jamais voir la justice enfin réalisée entre hommes et femmes, dans l’Église comme dans la société.

 

Cet événement et ces propos du président de l’Assemblée des évêques du Québec me suggèrent plusieurs réflexions que j’aimerais partager avec vous. On peut lire, comprendre cet événement de diverses manières. J’aimerais en suggérer quelques-unes en spécifiant qu’il peut y en avoir bien d’autres.

 

De prime abord, le mea culpa épiscopal apparaît comme une geste audacieux, courageux. Il n’est pas fréquent que l’Eglise reconnaisse ses erreurs. Dans le cas de Galilée, il a fallu quelques siècles ; somme toute, les évêques du Québec ont procédé assez rapidement dans le cas du droit de vote des femmes, en prenant seulement 50 ans… Je dirais ici que l’irrépressible vérité de l’histoire, la vérité de Marie Lacoste-Gérin-Lajoie a bien fait son oeuvre.

 

La décision de reconnaître cette erreur du passé ne doit pas faire l’unanimité dans l’Église. J’imagine bien que Mgr Ouellet a pu se faire reprocher, dans certains milieux cléricaux, de trop en concéder aux femmes, d’être à la solde des féministes, etc. Dans ce contexte, poser un tel geste demandait une réelle détermination de la part des évêques impliqués.

 

Je pense aussi qu’il y a, chez une partie de l’épiscopat québécois, un désir de poser des gestes concrets pour assurer la réconciliation entre les femmes et les hommes, entre les clercs et les laïcs, de trouver des voies pour rendre possible un véritable partenariat dans l’Église.

 

Mais, à mon avis, ce geste a été rendu possible, pratiquement inévitable, à cause du rôle de plus en plus grand, de plus en plus indispensable que jouent des femmes dans l’Église. L’Eglise du Québec dépend de plus en plus des femmes, de leur implication tant bénévole que salariée dans les paroisses, les diocèses, les mouvements. Si les évêques ont concédé qu’il y avait eu erreur dans le passé, c’est parce que beaucoup de ces femmes impliquées dans l’Église ont développé une conscience féministe et qu’elles sont aujourd’hui, avec l’ensemble du mouvement des femmes, en train de célébrer le cinquantième anniversaire de leur droit de vote.

 

J’éprouve pour ma part un certain malaise face au texte de l’allocution de Mgr Ouellet. Pourtant c’est un très beau texte, sans bavure, trop parfait d’une certaine manière, qui ressemble peu au discours quotidien des évêques. Texte en fait admirablement écrit par quatre femmes qui ont mis leur talent et leur expérience au service de l’épiscopal désireux de faire preuve d’ouverture.

 

Cette allocution donne l’impression que tout est prêt à changer dans l’Église, qu’il existe un consensus chez les évêques en ce qui a trait à la reconnaissance de la pleine égalité des femmes et des hommes, pas uniquement devant Dieu mais à l’intérieur des structures ecclésiales également. Cette impression générale doit, à mon point de vue, être rectifiée.

 

Le texte lui-même propose une porte de sortie. Il précise qu’il existe des obstacles d’ordre canonique et d’autres d’ordre théologique. A propos des obstacles canoniques, l’archevêque de Rimouski a soutenu qu’ils pourraient être levés. Faut-il préciser que l’actuel code de droit canonique, même s’il est désuet, date seulement de 1983 ? Le précédent remonte à 1927. Les femmes catholiques devront- elles attendre 60 ans pour que les obstacles d’ordre canonique soient levés ? Quels sont donc les moyens qu’entendent prendre les évêques pour mettre fin aux obstacles canoniques ? À l’intérieur de quel laps de temps procéderont-ils à cette réforme si urgente ?

 

Les obstacles théologiques sont dits beaucoup plus fondamentaux et devoir être abordés avec humilité et courage. Ces propos me laissent profondément songeuse. Qu’est-ce que le discours théologique sinon le discours sur Dieu, élaboré, tout au cours de l’histoire, par des théologiens qui nous ont certes fait mieux comprendre diverses facettes de la Révélation en Jésus-Christ, mais qui ont aussi transmis d’innombrables préjugés sexistes en ce qui a trait aux femmes. Ces préjugés sont trop connus ; je ne les rappellerai pas ici. Nous sommes aujourd’hui placés devant l’alternative suivante : ou bien Dieu est sexiste, misogyne, et donc il veut la subordination des femmes dans l’Église, ou bien Dieu n’est pas sexiste, ce sont les théologiens qui, à travers diverses cultures patriarcales, ont élevé au rang de la volonté de Dieu leurs propres préjugés à l’endroit des femmes. Si Dieu n’est pas sexiste, et c’est ce que je crois, il n’existe pas à l’heure actuelle d’obstacles d’ordre théologique pour reconnaître le droit d’accès des femmes à tous les ministères.

 

Le geste de réparation des évêques constitue un événement important et significatif pour les femmes aujourd’hui. Mais ce geste prendra toute sa signification si l’Église du Québec accepte, en quelque sorte, de donner le droit de vote aux femmes dans son institution, autrement dit, si elle permet que les femmes ne soient plus des chrétiennes de seconde zone.

 

La reconnaissance des erreurs du passé n’a de sens que si on ne les reproduit pas aujourd’hui sous d’autres formes.

 

Mgr Ouellet nous dit que « Obéir, c’est aussi résister » ; les femmes dans l’Église n’ont pas le choix de ne pas résister si elles ne veulent pas cautionner leur infériorisation dans cette institution.

 

Marie-Andrée Roy – Vasthi

 

1 Communication présentée à l’émission « Dialogue » de Radio-Canada, le dimanche 29 avril 1990.

2 Pour la genèse de l’événement, voir JORON, Marie-France, « La pétition auprès des évêques », L’autre Parole, no 45, mars 1990, pp. 23 et suiv.