DU PAIN ET DES ROSES

DU PAIN ET DES ROSES

 

Quand le jour de la Pentecôte arriva, elles se trouvaient réunies toutes ensemble, elles et eux (ceux qui les appuyaient).

 

Elles étaient d’origines diverses, d’appartenances et de conditions sociales différentes : francophones, anglophones, autochtones ; de groupes ethniques, féministes, populaires ; de comités de la condition féminine ; de communautés religieuses.

 

Qu’elles ou ils soient artistes, chômeuses ou chômeurs, femmes ou hommes politiques, membres d’associations professionnelles ou retraité-e-s, petit-e-s salarié-e-s ou grandes fortunes, femmes ou hommes ordinaires, toutes et tous sont femmes et hommes de coeur.

 

Elles venaient de tous les coins du pays : Abitibi-Témiscamingue, Bas-du-Reuve- Gaspésie, Saguenay-Lac-St-Jean, Estrie, Montérégie, Mauricie, Lanaudière, Laurentides, Côte-Nord, Outaouais, Région métropolitaine, rive nord, rive sud… toutes avaient convergé vers la Capitale nationale.

 

Tout à coup, un cri retentit : « Elles arrivent ! elles arrivent ! »

 

Depuis dix jours, en effet, elles marchaient depuis Montréal, Longueuil et Rivière-du- Loup par beau ou mauvais temps ;

 

elles marchaient sous la pluie ou en plein vent ;

elles marchaient au soleil sur les routes asphaltées ;

elles marchaient et elles chantaient :

 

Du pain et des roses

Pour changer les choses…

 

Joyeuses, déterminées, en bataillons serrés, les six cent marcheuses arrivent de leur longue marche », acclamées par plus de dix mille supporteuses et supporteurs venus appuyer leur cause, épouser leurs rêves.

 

Elles arrivent, programmes en mains, porter aux plus hautes instances politiques, les revendications des femmes. Les femmes sont pauvres et cela a des conséquences intolérables pour elles et leurs enfants. Cette situation scandaleuse a assez duré. Il est temps d’obtenir du gouvernement du Québec des engagements concrets pour que cesse l’appauvrissement grandissant dont sont victimes femmes et enfants.

 

Or, il y avait là des observateurs qui disaient : ‘Toutes ces femmes ne sont-elles pas des riches, des bien nanties… qui n’ont rien de commun avec la pauvreté. D’où leur vient ce besoin de se faire voir, de se mettre en évidence, d’alerter l’opinion publique ? »

 

D’autres, plus pessimistes, pensaient en eux-mêmes : Elles ont marché en vain. Elles n’obtiendront rien qui vaille en ce temps de récession… La dette nationale à rembourser est trop importante.

 

D’autres, plus modestes, s’étonnaient : Ne viennent-elles pas de groupes autonomes de femmes, de communautés religieuses, de groupes populaires ? D’où leur vient cette audace, ce courage, cette force qui leur fait franchir tant de kilomètres pour se retrouver sur la colline parlementaire où un môme « Souffle » leur a donné rendez vous ?

 

Les opinions étaient partagées à leur sujet…

 

Pour elles, elles ont marché deux cents kilomètres pour CHANGER LE MONDE,

pour qu’advienne un monde neuf :

plus jamais d’enfermement ni de repli frileux,

plus jamais de paralysie ni d’attitudes figées,

plus jamais de peur, de dérobade, d’exclusion,

plus jamais de morosité, ni de découragement…

 

Grâce à la marche, l’être-ensemble, la concertation, une qualité de présence ont modifié les mentalités, fait germer des transformations, tissé des réseaux insoupçonnés. Il s’agit là de beaucoup plus qu’une marche de dix jours. Le rêve qu’elles ont fait et qui a éclaté au grand jour se traduira désormais dans le quotidien de leur vie. C’est petit à petit que ces femmes cherchent à opérer des changements.

 

Comme société, on est en train de se prendre en main, de dépoussiérer les vieux appareils, de réfléchir et de proposer un projet social alternatif proactif touchant toute la fiscalité, une redistribution plus équitable de la richesse collective et un juste partage. La marche a sensibilisé la population à la pauvreté des femmes et des enfants certes mais elle a aussi « dérangé » le gouvernement en place qui a bougé dans la bonne direction. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, l’augmentation du salaire minimum, d’un montant si minime soit-il, n’aurait jamais eu lieu, à ce moment-ci, sans la marche des femmes.

 

Leur engagement basé sur le risque, le dépassement, la complicité s’enracinent dans une espérance têtue, une perception du réel qui jaillit de l’expérience quotidienne et d’une sensibilité plus grande envers les valeurs et les enjeux de la sociétépostmoderne. La visibilité de l’espérance ne dépend-elle pas des signes qu’en donnent les personnes et les communautés ?

 

On a dit, avec raison : « On ne voit bien qu’avec les pieds ».

 

La marche historique de mai-juin 1995, nous a fait redevenir une communauté de l’exode avec des moyens faibles, humbles et des libérations opérées une à une mais aussi avec des prises de position articulées qui défient les structures instituées et figées. C’est sensibles à ce qui est en train de naître, que ces femmes se sont engagées sur cette voie d’affranchissement qui donne de l’avenir au présent.

 

En cette fête de la Pentecôte, un souffle d’espoir balaie la colline parlementaire :

 

Paroles nouvelles proclamées,

nouvelles amitiés créées,

nouvelles énergies libérées,

chants nouveaux entonnés,

nouvelles utopies rêvées

voies nouvelles explorées,

nouveaux réseaux établis.

 

La pauvreté des femmes est inacceptable,

nous la ferons reculer…

Le joug qui pesait sur elles a été dénoncé,

désormais, nous marcherons ensemble dans la liberté…

Citoyennes à part entière dans la cité,

nous ferons éclater notre force et notre fierté…

Avec nos complicités,

nous ferons advenir une nouvelle société.

L’appauvrissement n’est pas un problème individuel mais une situation collective. Ça

valait la peine qu’on marche.

On a fait un bout… un pas… il faut continuer. On a expérimenté qu’on recommence à

être heureux lorsqu’on fait quelque chose ensemble.

Notre marche a ébranlé les uns, dérangé les autres (notre gouvernement entre

autres) et ce n’est qu’un début.

 

avec du pain et des roses ensemble nous changerons les choses

 

YVETTELAPRISE, MYRIAM