ÉPOUX-ÉPOUSE : une symbolique dépassée ou à faire revivre ?

ÉPOUX-ÉPOUSE : une symbolique dépassée ou à faire revivre ?

 

Le symbolisme de l’Époux et de l’Épouse constitue la trame de fond théologique des arguments utilisés — encore aujourd’hui — dans l’Église catholique pour conserver la structure hiérarchique et patriarcale par laquelle les femmes sont exclues du pouvoir sacré et donc laissées à la marge de l’institution. Mais cette enveloppe symbolique indiquerait aussi quelque chose d’important sur la « nature » du masculin et du féminin, sur la différence des sexes1.

 

1 . Ce qu’on nomme couramment le symbole nuptial est présent dans quelques textes du Nouveau Testament qui ont été largement utilisés aux fins mentionnées ci-haut : Ephésiens 5,21 – 6,9 ; Col. 3, 18-25. En gros, l’Église est soumise au Christ, comme la femme l’est à son mari ; et l’on pourrait ajouter : comme l’esclave est soumis à son maître. Il s’agit d’abord d’une affirmation d’ordre mystique, c’est-à-dire, ceux et celles qui répondent à l’appel de Dieu « suivent le Christ », marchent dans la voie ouverte par Jésus. Celui-ci est ainsi le chef de l’Église, c’est-à-dire, la Tête. La comparaison du CORPS pour dire la réconciliation avec Dieu de toute l’humanité en Jésus est exprimée à l’aide d’une conception du corps social comme celui de la famille patriarcale. Cette réalité sociale du temps, de l’époque, sert de point d’appui pour comprendre, et de forme pour exprimer, une réalité d’un autre ordre. La vie domestique des sociétés grecque, romaine, juive — qui ont toutes en commun d’être au coeur de la société patriarcale — est ainsi le support disponible pour représenter le message central du salut de tous en Christ (Eph. 5, 21-24 ; Col. 3,18-24).

 

La réalité historique elle-même, le système social comme tel, ne sont pas remis en question ; mais l’annonce évangélique, la Bonne Nouvelle, est exprimée dans des phrases comme « dans le Seigneur » qui renvoient à la réalité mystique de l’union à Dieu en Jésus. C’est une manière d’introduire une nouveauté, celle de l’égalité fondamentale de tous en Jésus-Christ, qui a pour effet de susciter une nouvelle attitude dans les rapports humains. Pour ce qui est du rapport entre mari et femme, Paul fait la recommandation suivante : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église… De la même façon les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Aimer sa femme, c’est s’aimer soi-même… que chacun aime sa femme comme soi-même, et que la femme respecte son mari. » (Eph. 5, 25-33). Le verbe aimer (grec, agapan) est le même qui est utilisé pour parler de l’amour de Dieu pour nous tel que révélé dans l’événement Jésus-Christ : un amour de proximité, de don de soi, d’échange, de communion. Cette réalité neuve — de l’ordre de la foi, de la vie mystique — est annoncée dans une réalité historique concrète qu’est le mariage patriarcal. Le renouvellement de la relation entre mari et femme est limité par ces conditions concrètes qui ne permettent pas de penser une égalité juridique, une réciprocité ou mutualité. L’expression « respecte son mari » indique cette inégalité des rapports entre mari et femme qu’une nouvelle attitude ne fait pas disparaître. L’évolution des conditions concrètes de la vie en société ainsi que de la conscience humaine présente cependant un terrain fertile pour une meilleure compréhension de ce « principe évangélique » semé dans la morale domestique patriarcale.

 

2. Mais le symbolisme de l’Époux et de l’Épouse vient surtout de l’Ancien Testament. On le trouve particulièrement chez les prophètes Isaïe (le livre de la Consolation d’Israël, 40 ss.), Osée (Os 1, 2) et Jérémie (3,1-13). Le peuple d’Israël est comparé à une femme infidèle, qui va se prostituer, mais qui, revenant à son époux, est rétablie dans son droit et sa dignité. Le contexte de ces récits allégoriques est celui de l’Alliance : Yahvé se présente comme le Dieu d’Israël au-dessus des dieux qu’honorent les nations des alentours. Mais Israël continuant d’aller vers ces autres dieux est décrit par les prophètes comme une « femme de débauche », une « adultère » (Os 2, 1) ; Isaïe parle aussi, d’une épouse stérile (Is 54, 1) à qui Yahvé promet une immense progéniture. La réalité humaine des épousailles, des rapports entre époux, de la fécondité des épouses, sert de point de comparaison pour une réalité autre, celle de l’élection d’Israël par Yahvé et de la foi monothéiste. Cette expérience religieuse, unique, du peuple d’Israël dans un monde polythéiste, s’exprime à travers l’image de l’épousée : (Is 62, 4) le verbe hébraïque utilisé BA’AL veut dire être maître, posséder, marier. Le mariage patriarcal où l’époux possède son épouse — et donc le fait que la femme sert d’exemple unilatéral d’infidélité — est le point de départ pour avancer l’idée d’un Dieu unique, créateur du monde et donc possédant toutes choses, maître de tous les peuples ; en même temps, c’est par Israël, en choisissant Israël, que ce Dieu créateur et maître se révèle aux nations.

 

De là est amenée aussi la conception d’un amour inconditionnel, créateur (et « jaloux ») de la part de Dieu : Tu as du prix et je t’aime. » (Is 43, 4). Le verbe « ahab » couramment utilisé pour les relations d’amour familial sert à exprimer quelque chose d’autre que la possession maître-esclave : « Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi ». Cette réalité amoureuse nous rappelle aussi « les amants » du Cantique des cantiques : « Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui. » (Cantique 2,16). Mais il s’agit alors d’une réalité d’union qui ne correspond pas entièrement à la possession du mariage patriarcal ; sans doute une préfiguration du mariage « dans le Christ » qui s’ouvrira sur le mariage sacramentel et sera fondé sur l’union spirituelle, sans être pour autant arraché à la condition charnelle.

 

3. Peut-on s’approprier ce symbolisme aujourd’hui ? À quelles conditions et dans quel sens ? Dans un contexte comme le nôtre de remise en question du patriarcat, d’une évolution des systèmes sociaux et politiques où la domination masculine n’apparaît plus nécessaire ou « naturelle », où des sociétés et cultures comme la nôtre ont connu une importante émancipation des femmes, où les rapports entre les femmes et les hommes sont en train de se redéfinir, nous ne pouvons garder les modèles sous-jacents aux textes des Écritures. Il nous faut réinterpréter le symbolisme Époux-Épouse dans la direction de « la pointe du récit » qui est l’annonce d’un nouveau rapport à la divinité : rapport de proximité, d’échange, de communion. C’est le message à retenir au-delà des réalités patriarcales qui en ont été le support. En Christ, tous et toutes sont appelées à vivre dans l’Amour qui se donne à l’autre de manière gratuite et librement. Les mystiques — hommes et femmes — ont déjà depuis longtemps (et dans bien des traditions religieuses) témoigné de ces « épousailles » avec Dieu. S’il s’agit de possession, ce n’est plus celle du Père monarque qui justifierait tous les modèles hiérarchiques et les pouvoirs dominants. Il s’agit plutôt de la possession fondée sur le don de soi dans la rencontre de l’autre, dans la réciprocité et l’interaction, dans le respect des différences.

 

L’institution ecclésiale, si elle veut permettre de vivre la Bonne Nouvelle aujourd’hui, doit s’engager réellement dans la voie ouverte par Christ, doit changer ses structures et se transformer de l’intérieur. Continuer d’utiliser le symbolisme ÉPOUX ÉPOUSE pour justifier un pouvoir de domination masculine — et donc exclure les femmes des ministères et des dons de l’Esprit de Jésus — est un contre-message et un contre-témoignage.

 

Louise Melançon,

Université de Sherbrooke

 

1 Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, Déclaration sur la question de l’admission des femmes au sacerdoce ministériel, Cité du Vatican, 1976 : ‘Alors se réalise pleinement et définitivement le mystère nuptial annoncé et chanté dans l’Ancien Testament ; le Christ est l’Époux ; l’Église est son épouse… C’est par ce langage de l’Écriture, tout tissé de symboles, qui exprime et atteint l’homme et la femme dans leur identité profonde, que nous est révélé le mystère de Dieu et du Christ, mystère qui, de sol, est Insondable*, (p. 14).